Par
Guillaume Sellier
Baccalauréat Histoire, Université du Québec à Montréal

 

 

L’archéologie réserve toujours de grandes surprises aux historiens. En effet,  en dégageant des tablettes de la bibliothèque royale d’Hattuša, la capitale hittite, en Turquie moderne, les archéologues ont redonné vie à un récit palpitant remontant au XIVe siècle av. J.-C. Ce mythe raconte l’histoire de Kumarbi, un dieu qui combat et castre son roi, pour venger son père et s’approprier le trône divin. Puis, un dieu de l’orage né de la semence de Kumarbi et ayant vécu un temps caché, vient défier son père pour le trône divin. Or, cette histoire semble avoir des résonnances familières, se rapprochant étrangement d’un autre récit connu des historiens, et lui étant postérieur de sept siècles, la Théogonie d’Hésiode. Ces analogies mythologiques ne pouvant être fortuites, il est intéressant d’approfondir les parallèles existants entre ces deux mythes et d’inspecter leurs origines pour y déceler une possible provenance commune, voir l’influence d’un récit sur l’autre. De plus, une comparaison de l’évolution des liens entre l’Anatolie et l’Égée paraît indispensable afin de contextualiser l’existence d’une influence réciproque. Cette étude permettra de mieux comprendre ces deux mythes fondateurs, de démontrer leurs analogies, d’expliquer le phénomène de syncrétisme qui permit la transmission du récit d’Anatolie jusqu’en Grèce et de proposer finalement une ébauche de reconstruction de ce processus.

 

Deux récits mythologiques proches

 

Les sources principales du présent article sont : pour la partie hittite, le cycle de Kumarbi dont les textes du «chant de l’émergence» (CTH344) et «le dieu de l’orage et le serpent» (CTH321)[1]; pour la partie grecque, la «Théogonie» d’Hésiode, dont les chants de la Titanomachie (v.617-735) et Typhonomachie (v.820-880)[2].

 

Le cycle de Kumarbi, rédigé en hittite et retrouvé à Hattuša relate le récit suivant. Alalu fut roi du ciel pendant neuf ans avant qu’Anu son serviteur ne le détrône. Avant d’aller aux enfers, Alalu maudit Anu.

Anu fut le roi du ciel pendant seulement neuf ans. Dans la neuvième année, il livra bataille à Kumarbi. Kumarbi, fils d’Alalu donna bataille à Anu. Incapable de résister au regard de Kumarbi plus longtemps, Anu s’échappa de l’emprise de Kumarbi fuyant comme un oiseau, Anu alla au ciel. Kumarbi se lança à sa poursuite, il saisit le pied d’Anu et le fit tomber du ciel[3].

 

Kumarbi castre alors Anu et avale son sexe. Anu le prévient que sa semence l’a fécondé et qu’elle engendrera plusieurs dieux, dont celui de l’orage qui le renversera un jour. Kumarbi ne réussit qu’à recracher une partie du sexe.

 

J’ai placé un fardeau dans ton ventre. Premièrement, je t’ai imprégné avec le puissant dieu de l’orage. Secondement, je t’ai imprégné du fleuve Tigre. Troisièmement, je t’ai imprégné avec la puissante Tašmišu. J’ai placé trois affreuses divinités comme un fardeau dans ton ventre, et tu vas finir par frapper ton cœur contre le rocher du Mont Tašša[4]. (…)

Puis, KA.ZAL, le roi héroïque sorti par son crâne[5]. (…)

De rage, la face de Kumarbi changea et il chercha NAM.HÉ[6]. Il parla à Ea «donne-moi l’enfant qui m’oppresse comme une femme. Je veux le dévorer. Je vais dévorer le dieu de l’orage et je vais l’écraser comme un roseau»[7].

 

Ea ne peut soulager Kumarbi dont le fils doit sortir par le «bon endroit». Il lui donne donc une herbe pour l’aider à accoucher. Ea échange de justesse le nouveau-né avec une pierre, avant que Kumarbi enragé ne l’avale. « Alors que le dieu soleil du ciel l’observait (…) Kumarbi commence à le (dieu de l’orage) manger. Mais le basalte dans la bouche de Kumarbi lui cassa les dents, quand il passa son doigt (dans sa bouche) il commença à pleurer[8]».

Pendant que le dieu de l’orage grandi éloigné, Anu lui apparaît et l’avertit de son destin. Adulte, il prendra le trône. Ea lui fournit les armes, mais une lacune du texte prive le récit du combat final entre le jeune dieu de l’orage et Kumarbi. Plus tard, Ullikummi, un immense monstre de diorite, résultat de l’union de Kumarbi et d’une déesse marine vient défier le dieu de l’orage. Il a grandi caché sur l’épaule d’Uberlli, le géant soutenant le ciel. Après avoir défait Ullikummi, le dieu de l’orage doit encore vaincre pour s’imposer un monstrueux serpent, Illuyankas. Lors d’un premier combat contre Illuyankas, le dieu de l’orage perd ses yeux et doit recevoir l’aide d’Inara, la déesse solaire hittite. Inara sollicite l’aide d’un humain, Ḫupašiyas.

 

Ḫupašiyas répond ainsi à Inara «si je peux dormir avec toi, ensuite je viendrais et performerais pour les désirs de ton cœur». Il dormit avec elle. Inara transporta Ḫupašiyas et le cacha. Inara se dressa debout et invita le serpent à sortir de son trou (en disant) «je prépare un festin, viens manger et boire». Le serpent vint avec ses fils et ils mangèrent et burent. Ils burent toutes les coupes et furent enivrés. Ils furent ensuite incapables de retourner (chez eux) (…). Ḫupašiyas vint et ligota (le serpent). Le dieu de l’orage vint et tua Illuyankas et les dieux étaient avec lui (le dieu de l’orage)[9].

 

La fin du récit n’est que fragmentaire, mais le dieu de l’orage sort vainqueur.

Ce premier récit hittite présente donc une lutte intestine pour le trône, incluant un aspect générationnel : une castration originelle créatrice de vie, un jeune dieu échappe de peu à l’avalement par son père grâce à une ruse et vient ensuite le défier; l’exil du dieu déchu et enfin un double combat final contre un monstre reptilien.

 

Vers 700 av. J.-C., Hésiode dans sa Théogonie, fournit le récit suivant. Au commencement, Ouranos, le ciel, étreint sans cesse la Terre, Gaïa, empêchant toute création nouvelle. Gaïa complote avec son fils Cronos contre Ouranos.

 

«Mère, c’est moi (Cronos) qui accomplirai –je t’en fais la promesse-

l’acte, sans respecter le nom ignoble de notre

père, qui le premier trama ces actes infâmes».

A ces mots, la joie vint au cœur de la Terre géante.

Elle posta son fils, lui mit en main la terrible

serpe à la dent acérée, et lui révéla tout le piège.

Vint le vaste ciel, amenant la nuit. Sur la Terre

il s’allongea de tout son corps, désirant ses caresses,

ardemment. Son fils embusqué tendit la main gauche,

et saisit de la droite la gigantesque serpe,

longue, à la dent acérée : d’un coup, il trancha le sexe

de son père, le précipite aussitôt par derrière[10].

 

Par cet acte fondateur de séparation, Cronos créé l’espace nécessaire entre le ciel et la terre pour l’émergence de la vie. Le Titan prend alors le trône céleste. Ouranos le maudit et l’avertit qu’un fils plus puissant le détrônera un jour. Cronos est un tyran conscient de la malédiction paternelle, il avale ses enfants pour conjurer le sort aux regrets de Rhéa son épouse. Il expédie ses frères difformes, les Hécatonchyres et les Cyclopes, au Tartare, une prison infernale. Toutefois, conseillée par Gaïa, Rhéa cache son dernier né, Zeus, qu’elle remplace par une pierre emmaillotée. Elle présente la pierre à Cronos, qui l’avale.

 

Ils l’envoyèrent (Rhéa) à Lycte, au pays fertile de Crète,

quand elle fut sur le point d’enfanter son fils ultime,

le grand Zeus. Et la Terre géante le prit avec elle,

pour le nourrir et l’élever dans la vaste Crète[11]. (…)

Elle (Rhéa) remit une pierre emmaillotée de langes

au premier souverain des dieux, au prince ouranide (Cronos),

qui s’en saisit goulument et l’engloutit dans son ventre,

l’insensé ! Dans son cœur, il ignorait qu’à la place

de la pierre, un fils grandissait, insouciant, invisible[12].

 

Cette ruse sauve le jeune Zeus, qui grandit caché en Crète. Adulte, il délivre les Hécatonchyres et les Cyclopes, qui lui fournissent ses armes. Par la ruse, il délivre sa fratrie, Hestia, Héra, Déméter, Poséidon et Hadès, et ils s’opposeront ensemble aux Titans. Zeus, au terme d’une décennie de combat, terrassera Cronos et les Titans. Cronos est foudroyé et envoyé au Tartare sous la garde des Hécatonchyres. Pour venger ses enfants destitués, Gaïa enfante avec Tartare, Typhon/Typhée, un monstre cilicien cracheur de feu et couvert d’écailles.

 

[…] il (Typhée) possédait des bras puissants, ce dieu farouche,

et des pieds ignorant la fatigue; de ses épaules

sortaient cent têtes d’affreux serpents, de dragons effroyables

dardant leur langue ténébreuse; dans leurs prunelles,

sous les sourcils du front monstrueux, brillait une flamme[13].

 

Zeus ne parvient à foudroyer Typhon qu’au second combat. Selon Hésiode, Typhon s’écrase alors, directement dans le Tartare infernal. Selon Pindare et Eschyle, Typhon est ligoté et est enseveli sous l’Etna[14]. Pour marquer sa victoire, Zeus reçoit le royaume des Cieux et partage les patronats divins avec ses frères et sœurs.

 

Lorsque les dieux bienheureux parachevèrent leur tâche,

et, triomphant des Titans, rétablirent leur rang et leur force,

ils poussèrent Zeus l’Olympien au regard immense,

sur les conseils de la Terre, à prendre le sceptre et le trône,

des immortels; et Zeus repartit à chacun ses charges[15].

 

Vers une origine commune des deux mythes

 

            La mythologie par définition n’est ni fixe, ni uniforme. Elle constitue l’ensemble de la superposition des mythes de provenance et d’époques variées. L’aspect malléable de la mythologie permet des emprunts pour des besoins politiques ou ethniques. Toutefois, ces perpétuelles mutations et superpositions laissent souvent des contradictions. Parfois, au gré des récits, des analogies apparaissent. L’étude présente démontre que le cycle de Kumarbi et laThéogonie sont la compilation des brassages orientaux des IIe et Ier millénaires. Ils fournissent assez d’informations pour segmenter chronologiquement les apports distincts de chaque peuple aux résultats finaux que seraient le cycle de Kumarbi et laThéogonie d’Hésiode.

 

Un héritage ancien revendiqué : emprunts sumériens et akkadiens

 

La cosmogonie sumérienne de Nippur présente la mer comme matière primordiale, d’où émerge la montagne créatrice, constituée des dieux primaires encore fusionnels, le ciel, An, et la terre, Ki. Dans le texte «le Bétail et le Grain», Enlil «imagina de séparer le Ciel et la Terre» pour créer le monde[16]. Si Enlil est associé à la houe dans ses prérogatives divines, cet instrument tranchant, rappelant la serpe de Cronos, n’est pas attesté dans la séparation entre An et Ki[17]. Dans un autre texte, «Gilgamesh, Enkidu et les Enfers» du début du IIe millénaire, la séparation est effective et les patronages divins «emportés».

 

Quand le Ciel eut été éloigné de la Terre,

Quand la Terre eut été séparée du Ciel,

Quand le nom de l’Homme eut été fixé,

Quand An eut «emporté» le Ciel,

Quand Enlil eut «emporté» la Terre[18].

 

An semble avoir été le dieu suprême des Sumériens au IIIe millénaire, mais il a été supplanté par Enlil, vénéré par les Akkadiens, qui est déjà attesté vers -2500 comme souverain du panthéon[19]. Pourtant, les textes n’informent d’aucun combat divin entre An et Enlil à cette période. Pour les Sumériens, le monde est divisé en quatre espaces relevant chacun d’un dieu : Air, Eau, Terre, Ciel. Le plus puissant est le souverain de la Terre et des Airs. Le nom d’Enlil, en akkadien, signifie seigneur du vent, soit le dieu des conditions atmosphériques[20]. Ainsi, en Mésopotamie, un jeune dieu de l’orage, Enlil, a supplanté un ancien dieu, An, qui se réfugie au ciel.

Si le panthéon sumérien est hiérarchisé, chaque divinité possède sa fonction propre, les Akkadiens organisent la première triade divine. Ainsi, le récit akkadien d’Artaḫasis, dit leSupersage, vers le XVIIe siècle rapporte qu’Anu règne au ciel, Enlil sur la terre et Ea sur les eaux et le monde souterrain. Si Ea est mentionné plus tôt dans les mythes sumériens, l’apposition en triade générationnelle semble être un concept akkadien[21].

L’expansion du royaume d’Akkad, vers -2340 à -2150[22], a dû propager ces conceptions mythologiques dans les provinces conquises tout en y apportant le cunéiforme. La présence de comptoirs commerciaux assyriens, les karums, en Anatolie et en Syrie (XXe-XIXe siècle) a dû prolonger encore un temps un certain côtoiement mythologique.

La présence des divinités anciennes, Ea et Anu, dans le cycle de Kumarbi démontre dans un contexte polythéiste, une volonté d’appropriation d’un culte archaïque reconnu et estimé légitime. Ce vieux fond mésopotamien sert de repère religieux et idéologique. De ce fait, l’influence d’Ea est encore perceptible tardivement en Anatolie : deux rois hittites le prennent pour témoin, l’usurpateur Télépinu, vers -1550 et Šuppiluliuma, vers -1350[23]. Ces deux rois cherchent un consentement divin et légitime en période trouble. Ea le dieu de la sagesse semble apporter une approbation politique.

Ainsi, la première strate narrative du cycle de Kumarbi provient de Mésopotamie, comprenant la séparation créatrice, la succession divine et la triade ( Fig. a. I.)

 

Un ancrage géographique imposé : l’influence hourrite

 

Les marqueurs géographiques du cycle de Kumarbi trahissent son ancrage temporel et spatial dans la sphère hourrite. Dès le IIe millénaire av. J.-C., ce peuple non sémitique forme une forte proportion de la population syrienne. Au XVIe siècle, les Hourrites s’unifient dans le royaume du Mitanni, entre l’Oronte et le Tigre, devenant une préoccupation constante pour leurs voisins Hittites, Assyriens ou Égyptiens[24].

Dans le cycle de Kumarbi, ce dernier possède un statut divin similaire à Enlil. Cette mention dans le récit original hourrite, conservé dans sa traduction hittite, confirme la présence d’un culte spécifique à Kumarbi comme dieu souverain en Syrie[25]. Il est attesté à Mari, à Nuzi et à Ugarit, villes temporairement incluses dans la sphère hourrite[26]. Tout comme An laisse la place à Enlil en Mésopotamie, Kumarbi prend la place d’Anu. Le cycle continue puisque les Hourrites insèrent leur propre dieu de l’orage, qui supplante Kumarbi. Le thème du conflit pour le trône est inséré avec un rapport familial, père Alalu / fils Kumarbi. Le rapport faute/malédiction est très répandu au Proche-Orient et semble être introduit à cette période.

Par ailleurs, l’analyse onomastique présente également des connections géographiques avec la Syrie et la Cilicie. Le nom d’Ullikummi signifierait «destructeur de Kumme», Kumme se rapproche de Kummani, la Commagène classique, en Turquie moderne. Les villes cultuelles d’Urkiš et d’Apšuwa sont mentionnées dès Sargon d’Akkad, vers -2300, et identifiables au nord-est de la Syrie moderne[27].

Ainsi, le mythe de Kumarbi sous sa forme hourrite, est un étonnant récit, qui combine différentes mythes et cosmogonies. D’une part, il conserve le fond mythologique mixte suméro-akkadien, qui apporte les dieux tels qu’Ea et Anu, le combat générationnel et le thème de la séparation créatrice. D’autre part, les influences hourrites ancrent fortement le récit entre la Cilicie et la Syrie, y introduisant un jeune dieu de l’orage affrontant son père pour le trône ( Fig a.II). 

 

Une thématique anatolienne intégrée : la phase d’ajout hittite

 

L’intervention des Hittites est marquée par l’introduction dans le mythe de noms et de thèmes purement anatoliens, tels que le serpent. Le double combat du dieu de l’orage contre un monstre finalement terrassé, se rapproche évidemment de Zeus et Typhon. En effet, Illuyankas et Typhon se ressemblent, tous deux sont couverts d’écailles et vecteur de feu. Le serpent hittite représenté sur les bas-reliefs de Malatya crachant du feu est comparable à un dragon[28]. Le combat opposant monstre et dieu, hittites et grecs, se déroule sur la même montagne levantine : le Mont Hazzi / Cassius, soit la région frontalière entre la Syrie et la Turquie sur la côte méditerranéenne. Enfin, le nom de KA.ZAL traduit par Muwatalla est à rapprocher des rois hittites Muwatalli I et II. Les noms d’Ḫupašiyas et d’Illuyankastrahissent également une origine hittite[29]. L’intervention d’Inara, la déesse végétale hittite, rappelle ici la volupté d’Ištar. Plus tard, Inara sera assimilé à Ištar, qui possède deux aspects, l’un sensuel et l’autre guerrier.

Ainsi, le mythe hourrite subit une réécriture, augmentée de références hittites, collant à une réalité plus anatolienne ( Fig. a.III). La réécriture hittite au XIVe siècle est contemporaine des bouleversements frontaliers de l’est de l’empire hittite, consécutifs aux incursions hourrites en pays hittite du XVe siècle et de la conquête de l’ouest du Mitanni, royaume hourrite, par le roi hittite Šuppiluliuma vers -1335. La réécriture peut être vue comme l’assimilation mythologique de la région, facilitant l’adhésion politique de la population conquise aux nouveaux maîtres.

 

Un récit oriental chez les Grecs : une traduction archaïque d’Hésiode?

 

Au VIIIe siècle quand Hésiode constitue sa Théogonie, les Grecs ont déjà établi des colonies en Asie Mineure. Hésiode utilise ses meilleures qualités poétiques d’aède pour valoriser ce fond mythologique oriental. Les Muses autant que son père originaire d’Asie Mineure ou d’autres immigrants d’Asie ont pu l’inspirer. Hésiode conserve la majeure partie du récit hittite en le combinant à sa propre conception mythologique.

La mythologie possède intrinsèquement une valeur malléable pour s’adapter aux époques et aux événements. Dans le cas gréco-hittite, il est difficile d’utiliser le terme syncrétisme, car ces deux peuples n’ont eu que des contacts sporadiques[30]. Toutefois, les caractères physiques des dieux hittites et grecs sont très proches et ont favorisé l’amalgame. Tout naturellement, le dieu de l’orage hittite et sa foudre devient Zeus. Les autres divinités intègrent le récit suivant un processus similaire. Le céleste Anu est remplacé par l’entreprenant Ouranos et Kumarbi, le pleureur, devient le tyran Cronos. Ullikummi disparait. Typhon prend la place du serpent anatolien. Une étude sémantique des différentes versions de laThéogonie laisse apparaître le terme «enchaîné en chaîne», qu’un rapprochement au hittite semble probable[31]. Cette analogie serait le résidu d’une traduction archaïque par Hésiode, du texte hittite en grec, comprenant un ligotage. Cette présumée traduction serait reprise a posteriori par Eschyle et Pindare.

D’autres parallèles importants entre mythologies grecque et hittite ressortent, tel que l’émergence de KA.ZAL par la tête de Kumarbi qui renvoie à la naissance d’Athéna : «Lui (Zeus), de sa tête, enfanta la vierge aux yeux de chouette»[32]; ainsi que la référence au géant hittite Uberlli qui porte le ciel, rappelant inévitablement Atlas.

Hésiode semble donc bien se baser sur le récit hittite, en conservant l’ancrage géographique et les thèmes principaux suméro-akkadiens, syriens et anatoliens ( Fig a.IV).

 

Les thèmes principaux des deux mythes

 

Selon le modèle dumézilien, les récits mythologiques védiques, iraniens ou grecs présentent un combat générationnel dans une opposition proprement indo-européenne, entre ordre et chaos[33]. Ainsi, de grands thèmes d’opposition apparaissent dans les deux récits.

La première thématique oppose la légitimité au trône et les malédictions encadrant une faute, l’hégémonie et/ou l’usurpation. L’entreprenant Ouranos empêche l’ordre du monde, sa castration conclut son hégémonie. Symboliquement, Cronos entrave la capacité du souverain divin à procréer. Ouranos maudit Cronos. Sa faute immorale fait naître les déesses vengeresses, les Érinyes et divers monstres, mais aussi la sublime Aphrodite.

 

[…] toutes les éclaboussures (de la blessure) qui giclent, sanguinolentes,

sont reçues par la Terre, qui, l’année chassant l’autre,

enfanta le troupeau d’Erinyes, les Géants effroyables, (…)

Il (le sexe tranché) vogua longtemps par les flots. De la chair immortelle

jaillit l’affreuse rosée d’écume, Alors, une fille,

se forma : elle vint effleurer la divine Cythère,

Et de là, parvint à Chypre baignée par les vagues[34].

 

Pour sa part, Anu s’est rebellé contre son maitre. À sa chute, Alalu le maudit. Son fils, Kumarbi, vient venger son père Alalu et en se rebellant à son tour contre son maître Anu. Si Cronos est tyrannique, il crée la royauté et organise le monde. Mais, Cronos comme Kumarbi sont renversés, car ils sont indignes de régner. Malgré la malédiction prévisible, tous deux ont usurpé le trône et sont prêts à tout, y compris à manger leur enfant, pour le conserver. Ces deux premières générations sont condamnées pour leur faute à chercher l’hégémonie totale au détriment de leurs progénitures.

Au contraire, quand Rhéa ou Ea décide de tromper leur souverain respectif, c’est pour instaurer la légitimité divine équitable. La crainte inspirée par Cronos et Kumarbi n’empêche pas leurs proches de comploter et même les dieux ne peuvent se soustraire au destin.

 

Zeus, allait naitre, elle (Rhéa) vint prier ses parents, suppliante,

ses parents à elle, la Terre et le Ciel peuplé d’astres,

de fomenter une ruse, pour qu’elle accouche en cachette,

pour que soient vengées les Érinyes de son père

et de ses fils dévorés par Cronos aux ruses retorses[35].

 

La génération suivante, celle des jeunes dieux, est légitime et juste. La royauté véritable doit aller au meilleur et au plus sage. C’est la ruse d’un dieu allié (Rhéa ou Ea) qui aide les jeunes dieux à survivre et à grandir à l’écart d’un père vorace. C’est une référence à l’adolescence, un monde à part pour les Grecs, tels les mythes d’Œdipe, d’Héraklès ou de Thésée le rappellent. L’adolescence mythologique hittite renvoie au jeune dieu fugueur Télépinu, refusant un temps de vivre parmi les hommes[36]. Devenus adultes et endurcis par leurs épreuves, les jeunes dieux reçoivent leurs armes et partent affronter leurs pères. C’est une transition symbolique vers la maturité et la réappropriation d’un bien spolié. Toutefois, contrairement aux tyrans, les jeunes dieux justes partagent équitablement le butin du conflit. Zeus «répartit à chacun ses charges» et reçoit «la prérogative royale». Le partage grec des principaux patronats : atmosphère / terre, enfers et mer, rappelle la triade akkadienne. Malgré la lacune finale du texte hittite, les mentions d’Inara, d’Ea et d’une assemblée divine encourageant le dieu hittite contre Illuyankas, plaident pour un partage équilibré des patronats divins comme le présentent les reliefs de Yazilikaya[37]. Ainsi, ces deux mythes présentent un modèle de royauté légitime face à la tyrannie.

Après avoir imposé sa légitimité, le dieu suprême doit imposer l’ordre. Typhon comme Illuyankas représente le néant, car il ne cherche pas à détrôner le dieu, mais à l’annihiler. C’est la coopération qui sauve le dieu de l’orage. Ce conflit pour l’ordre sur le chaos semble particulièrement difficile, puisqu’il est double dans les deux récits et nécessite l’aide extérieure d’une autre divinité pour vaincre.

Enfin, le rapport temporel mythique et la thématique de la naissance sont récurrents. Le cycle de Kumarbi présente une succession logique de neuf périodes, années dans le texte, rappelant la maternité. Kumarbi, enceinte, doit attendre un délai naturel avant d’« accoucher comme une femme » du dieu de l’orage. Un rapport à la fertilité apparait clairement, puisque de la semence céleste des dieux déchus (Anu et Kumarbi, Ouranos et Cronos) émanent d’autres dieux ou des monstres (Aphrodite, KA.ZAL, dieu de l’orage, etc.). Les dix ans sont une longue période pour un Grec ancien. Ils rappellent la durée de la guerre de Troie. Ainsi, l’évocation d’une longue période permet d’ancrer le récit dans un temps lointain mythique et  souligne l’intemporalité de l’institution royale malgré le caractère mortel et remplaçable du roi.

En résumé, ces deux mythes imposent un archétype de royauté ordonnée et juste. Les règnes du dieu de l’orage et de Zeus, fougueux et rusés, s’opposent d’une part à l’injustice, Kumarbi et Cronos, et d’autre part au chaos, Ullikummi, Illuyankas et Typhon. Cette succession divine éclaire les hommes en leur présentant des modèles royaux viables à suivre. La somme de ces nombreux parallèles impose une origine commune à ces deux mythes à rechercher en Cilicie/Syrie au milieu du IIe millénaire.

 

Contact et syncrétisme : des similarités mythologiques aux réalités historiques?

 

En l’absence d’archives mycéniennes, l’exemple hittite offre une comparaison pertinente. Arrivés vers la fin du IIIe millénaire, descendants de deux groupes indoeuropéens distincts, ces deux peuples, hittite[38] et mycénien[39], s’implantent parallèlement dans une population indigène alors majoritaire. Au terme d’une longue cohabitation, ils imposent leurs langues et leurs divinités, tout en adoptant des particularismes autochtones. Leurs apogées sont palpables aux XIVe-XIIIe siècles et leurs chutes sont quasi-parallèles au tournant de -1200.

 

Le Ḫatti, « pays des milles dieux » et les Hourrites

 

La brillante culture ḫattie divisée en cités-États anatoliennes, notamment connue par les tombes royales d’Alaca Hüyük (-2500 -2300)[40], est totalement assimilée par les Hittites au tournant du IIIe millénaire. Ceux-ci empruntent à la culture ḫattie son nom, sa capitale, son mode de vie, une partie de ses dieux et traditions. En effet, polythéistes, les Hittites réalisent un premier syncrétisme en assimilant les divinités locales préexistantes ḫatti, et celles plus occidentales et contemporaines palaïtes et louvites à leurs propres divinités[41]. Certaines ont laissé des traces étiologiques, telle « la légende de Zalpa » et la survivance du culte du dieu de l’orage de Zalpa, distinct du dieu de l’orage du Ḫatti[42]. De ces syncrétismes résulte une nouvelle triade divine avec le soleil, Ištanu, le dieu de l’orage, Tarḫunta, et la déesse solaire hittite principale, Arinna, qui a fusionné avec la divinité ḫattie Wurushemu[43].

Malgré des qualités d’adaptation remarquables, le royaume hittite sera rapidement soumis à des influences et des attaques extérieures qui vont modifier profondément ses structures autant politiques et religieuses que sociales et ethniques. Ainsi, dès le milieu du second millénaire, la société hittite va subir une hourritisation progressive.

Vers -1595, le roi hittite Muršili Ier détruit Alep, profane Babylone et engage un processus qui va bouleverser son royaume. En effet, les Hourrites profitent de l’espace vide pour créer le royaume du Mitanni entre l’Euphrate et le Tigre. Vers -1550, la menace hourrite est forte. Les Hourrites profitent des querelles incessantes à la cour hittite, pour envahir le sud du royaume hittite, dont le Kizzuwatna en Cilicie[44]. Le couronnement de Tudḫaliya Ier, un prince du Kizzuwatna possiblement hourritisé, vers -1465, sur le trône hittite marque une rupture[45]. Dès lors, les rois hittites portent presque tous deux noms, l’un hourrite et l’autre hittite[46]. Les nombreux troubles internes au royaume hittite favorise l’hourritisation qui est la conséquence des infiltrations hourrites. Vers -1370, le royaume hittite est balayé par des invasions massives. Šuppiluliuma met fin à une vingtaine d’années d’anarchie.  Après une guerre de six ans, il annexe une partie du Mitanni et restaure un état puissant en créant un empire[47]. Toutefois, l’équilibre ethnique de l’ensemble est périlleux et les éléments hourrites sont majoritaires dans la partie orientale. Pourtant, la refonte du panthéon perméable hittite n’est perceptible qu’au cours des règnes d’Hattušili III vers 1265 et de Tudhaliya IV vers 1240[48]. Le panthéon est désormais hiérarchisé plus clairement. Ḫepat, la déesse guerrière hourrite est substituée à Arinna, la déesse solaire hittite et Tešub, le dieu de l’orage hourrite est syncrétisé avec le dieu de l’orage hittite Tarḫunta.

La réécriture du mythe de Kumarbi en hittite date de cette époque troublée du XIVe siècle, puisqu’il mentionne encore le dieu de l’orage hittite et non Tešub, son nom hourrite. Les termes du texte semblent confirmer que le processus d’hourritisation est en cours, mais loin d’être terminé. La présence d’un fond légitime mésopotamien et des raccordements géographiques aux dieux hourrites sont indéniables, cependant les dieux et les noms hittites sont encore prédominants.

Ainsi, les dieux hittites, anthropomorphes aux caractères bien humains, eux-mêmes héritiers des divinités sumériennes, préfigurent les Olympiens. Toutefois, par quel procédé ce récit hittite est-il parvenu jusqu’aux oreilles d’un aède grec?

 

De la Grèce au Taurus

 

Des contacts culturels entre Égéens et Orientaux sont établis de longue date[49]. Vers -1600 -1500, la Grèce centrale est divisée en petits royaumes concurrents, nommés mycéniens, dirigés par de belliqueux Wanax, des rois connus par les tablettes de linéaire B, une langue protogrecque[50]. Ces Wanax sont à rapprocher des Anax des récits homériques. La société mycénienne est d’abord guerrière comme en témoignent les tombes, notamment celles des cercles A et B de Mycènes, ou celle de Dendra, contenant des armes et des cuirasses. Les citadelles fortifiées vivent de l’économie lainière, d’exportations de produits méditerranéens et probablement d’esclaves[51]. Toutefois, à l’étroit en Grèce, les Mycéniens supplantent les Crétois minoens vers -1450. Les Mycéniens intègrent par syncrétisme les déesses-mères cycladiques et crétoises dans leur panthéon et impose des dieux. Certaines concubines de Zeus, résulteraient de syncrétismes successifs d’anciennes déesses égéennes supplantées par les Mycéniens, devenant la parèdre du roi des dieux[52]. Artémis quant à elle, serait la survivance d’une déesse cycladique associé à l’île de Délos.

Zeus est né en Crète, loin de son tyrannique père. Cette mention de l’île aurait favorisé l’adhésion de la Crète, encore ethniquement minoenne et religieusement égéenne, au panthéon plus viril des conquérants mycéniens. Si le linéaire B nomme les dieux mycéniens, tels que Zeus, Héra, Poséidon, ou Artémis, leurs prérogatives et caractères propres restent en revanche mystérieux[53]. Néanmoins, la construction des temples mycéniens, puis grecs, sur d’anciens sites cultuels indigènes autant à Épidaure qu’en Crète et attestés archéologiquement, démontre une spoliation du pouvoir divin ancestral par les envahisseurs. La déesse aux oiseaux crétoise serait à rapprocher d’Athéna portant toujours une chouette[54]. L’absence de certaines divinités grecques du panthéon mycénien renforce la thèse d’une société guerrière et des apports successifs durant les siècles obscurs, tels que l’introduction d’Aphrodite l’orientale[55].

D’abord réalisé en Grèce continentale à l’arrivée des premières vagues mycéniennes -2200/-1800, ce phénomène de syncrétisme s’est reproduit ensuite progressivement en Crète vers -1450/-1425 et dans les zones sous influences mycéniennes. Vers -1425, les Mycéniens récupèrent le système commercial minoen[56]. Ils atteignent Chypre et s’établissent sur la côte de l’Asie Mineure, dans les confins de la sphère hittite. Le site mycénien de Millawanda (Milet) semble être une cité cosmopolite présentant des aspects mycénisants hybrides, soit un comptoir commercial international plutôt qu’une cité mycénienne pure[57]. Ces Mycéniens d’Asie entrent en contact direct avec l’Arzawa, le royaume le plus occidental sous obédience impériale hittite. En effet, les tablettes hittites révèlent que l’Aḫḫiyawa, désignerait les Mycéniens. Ceux-ci sont allié à l’Arzawa, alors en guerre contre les Hittites, sous les rois hittites Tudḫaliya II vers -1420 et Muršili II vers -1310[58]. En fait, à l’analyse des rares textes retrouvés, il semble que les cours mycénienne et hittite ont correspondu pendant environ deux siècles entre -1420 à -1220, par échange de tablettes et probablement de diplomates[59]. Les Mycéniens possédaient l’emprise sur l’ancien réseau commercial minoen alors que les Hittites possédaient le contrôle sur les routes vers l’intérieur du continent. Leurs besoins respectifs se révèlent donc complémentaires, sans interagir pour autant.

 

L’Enûma Eliš, exemple d’une cosmogonie réorganisée pour le pouvoir

 

Vers -1200/-1100, quand le texte de l’Enûma Eliš est fixé, Babylone sort d’une crise grave. Alors que les envahisseurs étrangers kassites des XVIe-XIIe siècles et araméens des XIIe-XIe siècles ont été repoussés ou assimilés, le pouvoir de Babylone peut renaître. La promotion de Marduk, le dieu «national», légitime cette renaissance et débute par un nouveau récit cosmogonique.

 

Il (Marduk) la (Tiamat, la mer) fendit en deux, comme un poisson à sécher,

Et il en disposa une moitié, qu’il vouta en manière du ciel (…),

L’autre moitié, il l’étendit, pour en faire la terre.

Puis déployant son filet, développé de toutes parts,

Il en fut un fourreau, pour enserrer Ciel et Terre[60].

 

Certaines analogies apparaissent déjà avec les récits présentés précédemment, tels que la coupure créatrice de vie et la vision d’un univers primaire entre Ciel et Mer. Tout comme Zeus ou le dieu de l’orage, Marduk prend le trône, car il est le plus efficient et relègue les autres dieux au passé. Présenté comme puissant et omniscient, Marduk, le dieu tutélaire de Babylone vers -1100, détrône Enlil, le dieu des anciens gouvernants kassites déchus. Ainsi, le dieu du vainqueur remplace celui du vaincu.

 

Seigneur Marduk, dieu suprême.

À l’intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la mer est perturbée!

Brandis-tu ton épée, les dieux font volteface :

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux[61].

 

L’Enûma Eliš est l’exemple type d’une cosmogonie reformulée à des fins politiques. C’est la réappropriation du pouvoir spirituel et temporel de Babylone sur ses ennemis. Promouvoir Marduk équivaut à la renaissance spirituelle d’une génération forte. Ce nouveau récit de création vient s’ajouter aux autres, sans le supplanter unanimement. Des cosmogonies parallèles continuent de survivre. Marduk vient se cumuler à la triade divine existante Anu, Enlil et Ea, sans s’y substituer.

 

À la lumière de ce dernier exemple, trois usages différents de la cosmogonie apparaissent. D’abord, pour les Hittites reprendre le récit de Kumarbi sert clairement à s’approprier le patrimoine religieux de l’ouest de la Syrie et l’intégrer à son panthéon déjà plusieurs fois remanié. Ce long processus semble payant, les Hourrites disparaissent comme menace militaire avec la chute du Mitanni et une partie s’intègre à l’empire hittite. Puis, pour les Mycéniens, imposer Zeus en Crète a servi à s’emparer de l’île, en déstructurant totalement la société minoenne. Des dieux masculins puissants, dont Zeus, remplacent les déesses mères minoennes. L’appropriation du cycle de Kumarbi par Hésiode a dû faciliter les relations divines avec les peuples d’Asie Mineure vénérant aussi un dieu de l’orage. La conception hittite très accueillante des divinités étrangères a permis une transition plus aisée, là où la conception mycénienne virile semble s’imposer par la force. Enfin, l’exemple de Marduk démontre qu’il est possible dans l’antiquité de superposer une nouvelle cosmogonie à d'autres, déjà existantes. La mythologie antique est politisée : assimiler le dieu de son voisin est un acte de conciliation pour les Hittites, imposer son dieu est un acte de domination pour les Mycéniens et promouvoir un nouveau dieu est acte «quasi nationaliste» pour les Babyloniens. Pourtant, cette même mythologie est multiple, un complexe réseau de formes régionales et de conceptions variées. Des cultes très anciens continus d’être vénérés de tout temps.

 

La transmission du mythe de l’Anatolie à la Grèce

 

La proximité géographique entre les peuples a favorisé la transmission des idées à toutes les époques. Alors que des Mycéniens s’installent en Asie Mineure, plusieurs dieux de l’orage comparables à Zeus y coexistent; en Arzawa, un certain Tarḫunda louvite, au Levant, le dieu Baal et le Tarḫunta/Tešub hittito-hourrite.

Le transfert des connaissances de l’Orient vers l’Occident, probablement amorcé avant les « Siècles Obscurs » (-1200 à -800), s’est accentué après la crise vers -1200. En effet, la combinaison des mouvements présumés des «Peuples de la mer», de famines, d’épidémies et de troubles internes, engendrent des effets catastrophiques pour le Proche-Orient. Les Mycéniens sont évincés et se regroupent en Arcadie et sur Chypre. L’empire hittite disparaît. Toutefois, tout n’est pas perdu. Les Néo-Hittites, branche cadette survivante est un peuple mixte louvite oriental–araméen[62]. Les Lyciens, héritiers des louvites occidentaux, vénèrent Tarḫunda, un dieu de l’orage[63].

Ainsi, le grand bouleversement de -1200 a donné les conditions préalables aux Grecs pour leur permettre durant les « Siècles Obscurs » d’assimiler de nombreuses connaissances orientales[64]. Des Phéniciens, ils reprirent les savoirs maritimes et l’écriture. D’autres pratiques tels que l’utilisation du fer et la crémation, absents aux périodes mycéniennes, pourraient venir d’Anatolie accompagnant les mythes, et attestant d’un contact plus direct durant cette période de transfert intense.

 

Pour conclure et tout en conservant un recul historique, il est possible d’établir une ébauche du processus de construction et de transmission qu’a suivi le mythe de Kumarbi pour devenir la Théogonie, récapitulé dans le schéma ci-après ( Fig. a).

 

 

Partant de la cosmogonie sumérienne connue dès le IIIe millénaire, les premières thématiques s’imbriquent dans le récit de Kumarbi : mentions d’Ea/Enki et de la séparation du ciel Anu et de la terre Ki par Enlil, pour créer le monde des Hommes. A cette couche sumérienne s’additionne le combat générationnel divin qui serait akkadien. Ensuite, en suivant les infiltrations hourrites entre -2000 et -1700, le récit intègre des thématiques localisées en Cilicie et des éléments ethniques : maintien de dieux akkadiens, intégration du dieu régional Kumarbi assimilé à Enlil, du combat générationnel avec le dieu de l’orage du ciel, du monstre Ullikummi et des localités syriennes. À la période hittite, le récit est augmenté d’éléments ethniques anatoliens, avec l’introduction du thème du serpent Illukyankas. Enfin, probablement durant les « Siècles Obscurs », le récit atteint la Grèce. Hésiode, vers -700, s’inspire pour son œuvre du fond mythique ouest-anatolien où vécut son père. L’ancienne région tampon ouest-anatolienne d’Arzawa entre Hittites et Aḫḫiyawa, est alors explorée et colonisée par les Grecs qui la renomment Ionie, Carie, etc., mais reste aussi le lieu de survivance d’héritiers des louvites tels les Lyciens. Plus à l’est en Cilicie, ancien Kizzuwatna, les royaumes néohittites survivent encore difficilement au joug néoassyrien.

Hésiode a donc repris les principaux thèmes et l’ancrage géographique, et ce, en le transposant à son monde mythologique. Le foudroyant dieu de l’orage trouve une analogie directe avec Zeus. Le conflit générationnel oriental devient celui des dieux grecs. Typhon l’affreux monstre provient du Taurus, nouvel horizon grec et ancien lieu d’affrontement entre Hittites et Hourrites désormais disparus. Les dieux hittites, plus humains et dynamiques que les autres dieux orientaux[65], préfigurent déjà les divinités olympiennes. Enfin, les deux récits véhiculent des valeurs essentielles dans un monde ordonné affectionné des Indo-européens, présentant un modèle de royauté immuable à suivre. Cette thématique royale reste omniprésente dans le récit et démontre sa persistance durable comme ordre normal des choses pour les peuples antiques.

 

 


[1]CTH : Catalogue des Textes Hittites selon la classification d’Emmanuel Laroche. Les passages utilisés ici sont proposés par Gary Beckman, translittéré du hittite à l’anglais et traduit librement. Gary, Beckman «Primordial Obstetrics. “The Song of Emergence” (CTH 344)», in Hethitische Literatur, Überlieferungsprozesse, Textstrukturen, Ausdrucksformen und Nachwirken, 2011, pp. 25-34 et «The Anatolian Myth of Illuyankas» (CTH 321), in Janes 14, 1982, pp. 11-25.

[2]La version de La Théogonie d’Hésiode utilisée ici est celle traduite par Philippe Brunet en 1999.

[3]CTH344, KUB 33.120, lignes 10-14.

[4]CTH344, KUB 33.120, lignes 30-36.

[5]CTH344, KUB 33.120, ligne 38.

[6]NAM.HÉ, divinité de l’abondance, épithète du dieu de l’orage.

[7]CTH344, KUB 33.120, lignes 40-43.

[8]CTH 344, KUB 30.120, lignes 50-53.

[9]CTH 321, paragraphes 8 à 12.

[10]Hésiode, La Théogonie, vers 170-181.

[11]Ibid. vers 477-480.

[12]Ibid. vers 485-488.

[13]Ibid. vers 823-827.

[14]Calvert Watkins, «Le dragon hittite Illuyankas et le géant Typhôeus», 1992, p.326.

[15]Hésiode, Op.cit., vers 881-885.

[16]Samuel Noah Kramer, L’histoire commence à Sumer, p.108.

[17]Jean-Jacques Glassner, La Mésopotamie, pp. 206-207.

[18]Kramer, Op.cit. pp.107-108.

[19]Ibid. p.119.

[20]En : souverain, seigneur; lil : vent.

[21]Jean Bottéro, Mésopotamie, l’écriture, la raison et les dieux, p.174, Walter Burket, La tradition orientale dans la culture grecque, pp.27-28.

[22]Jean Louis Huot, Une archéologie des peuples du Proche-Orient, Tome I, 2004, pp.133-145.

[23]Dans l’édit de Télépinu, Isabelle Klock-Fontanille, Les premiers rois hittites et la représentation de la royauté dans les textes de l’Ancien royaume, pp.124-130; Šuppiluliuma dans certains traités diplomatiques, Jacques Freu et Michel Mazoyer, Les Hittites et leur histoire, vol.4, p.279.

[24]Paul Garelli, Jean-Marie Durand, Hatice Gonnet, Catherine Breniquet, Le Proche-Orient asiatique, Tome1pp. 137-138.

[25]Charles Bruney, Historical Dictonnary of the Hittites, pp.165-166.

[26]Michel C. Astour, «Semitic Elements in the Kumarbi Myth : An Onomastic Inquiry», p.172.

[27]Ku-um-me, Ku-um-mi-ia, Astour, Loc.cit. p.174, Urkiš et Apšuwa, p.173.

[28]Watkins, Loc.cit. p.320.

[29]Mont Hazzi, les noms de KA.ZAL, Ḫupašiyas et Illuyankas :Beckman, Loc.cit. pp. 25-28.

[30]Michel Mazoyer, Homère et l’Anatolie, pp. 95-98.

[31]Watkins, Loc.cit. pp. 326-329.

[32]Hésiode, Op. Cit., vers 924.

[33]Pour approfondir voir, Georges Dumézil et Hervé Couteau-Bégarie, Mythes et dieux Indo-européens.

[34]Hésiode, Op.cit.,  vers 183-185, 190-193.

[35]Ibid.  vers 469-473.

[36]Pour approfondir sur le dieu Télépinu, voir Isabelle Tassignon, «Les éléments anatoliens du mythe et de la personnalité de Dionysos», 2001 ; Hatice Gonnet, «Dieux fugueurs, dieux captés chez les Hittites», 1988.

[37]Emilia Masson, Les douze dieux de l’immortalité, croyances indoeuropéennes à Yazihkaya.

[38]Freu, Les Hittites et leur histoire, vol 1, pp.29-33; Isabelle Klock Fontanille, Les Hittites, pp.8-11.

[39]Isabelle Ozanne, Les Mycéniens : pillards, paysans et poètes, pp.27-32. Voir aussi Jean Faucounau, Les origines grecques à l’Age de bronze : 3000 à 900 avant notre ère.

[40]Huot, Op.cit., pp. 176-177.

[41]Les Louvites sont des migrants indoeuropéens, tout comme les Hittites, qui s’installent dans l’ouest anatolien. Paul Garelli, Op.cit., pp. 191-192.

[42]Freu, Les Hittites et leur histoire, vol 1, p. 31, 45.

[43]Isabelle Klock-Fontanille, Les Hittites, p.38.

[44]Klock-Fontanille, Op.cit., p.23.

[45]Freu, Les Hittites et leur histoire, vol 2, pp. 33-45, Klock-Fontanille, Op.cit., pp. 21-22.

[46]Tašmi-Tešub/ Tudhaliya III vers 1380, Šarri-Tešub/ Muwatalli II vers 1290, Urhi-Tešub/ Muršili III vers 1270, Hišmi-Šarruma/ Tudhaliya IV vers 1240.

[47]Freu, Op.cit, vol.2, invasion, pp. 189-208, guerres, pp. 247-294; Klock-Fontanille, Op.cit, pp.23-25.

[48]Hattušili III, Freu, Les Hittites et leur histoire, vol3, pp.161-169, Kizzuwatna, pp. 407-411; réforme de Tudhaliya IV, Klock-Fontanille, Op.cit, pp. 35-36.

[49]Trésor de Tôd du XIXe siècle av. J-C présentant des vases crétois, épave d’Ulu Burum du XIVe siècle comprenant des amphores égéennes et des lingots de cuivre chypriote. René Treuil, Pascal Darcque, Jean-Claude Porsat, Gilles Touchais, Les civilisations égéennes du Néolithique et de l’Age du bronze,pp. 318-360.

[50]Ozanne,Op.cit. pp.90-92.

[51]Armement, Ozanne, Op.cit. pp164-165; esclaves, p.138.

[52]Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne,pp.50-52, Nicole Fernandez, La Crète du roi Minos, p.96.

[53]Vernant, Op.cit. p52, Fernandez, Op.cit.  pp.63-65, Ozanne, Op.cit.  pp.168-175.

[54]Ozanne, Op.cit. pp.178-179.

[55]Ibid.p.182.

[56]Ibid. pp.110-117.

[57]Treuil, Op.cit  p383-384, Ozanne, Op.cit. p.109,

[58]Mazoyer, Op.cit  p. 79, Freu, Les Hittites et leur histoire, vol 4. pp.18, 130-138.

[59]Ibid. p82-86, Freu, Les Hittites et leur histoire, vol 2. pp.212-216.

[60]Jean Bottéro, La plus vieille religion en Mésopotamie, p.165.

[61]Bottéro, Op.cit. pp.79-80.

[62]Freu, Les Hittites et leur histoire, vol.5, pp. 15-23.

[63]Masson, Op.cit. pp. 13-15.

[64]Burket, Op.cit. pp. 11-14.

[65]Garelli, Op.cit, pp.193-194.