Par
Stéphanie Descart
Université du Québec à Montréal

 

 

            Le vedettariat est un phénomène omniprésent dans la communauté du sport. Les athlètes, qu’ils soient favoris ou non, sont la cible des médias sportifs, de l’actualité et des journaux à potins. Leurs noms se retrouvent sur les lèvres de tous les amateurs de sport. Cette obsession sur les facettes de leur vie, publique ou privée, leurs performances et leurs salaires, transforme les athlètes en de véritables personnalités publiques, à l’instar des musiciens et des vedettes du petit ou du grand écran.

 

En plus des athlètes, le fonctionnement, les aspects techniques et les décisions d’arbitres dans les sports font partie des reportages des médias et conversations des partisans. Que ce soit pour un but accordé ou une punition attribuée, toutes les opinions sont importantes.

 

 Les Romains n’étaient pas épargnés par l’impact du vedettariat. Le fanatisme atteignait tous les sports organisés dans l’Antiquité que ce soit la gladiature, les courses hippiques ou les participants aux Jeux olympiques.

Le monde des courses de chars fut commenté, expliqué et décrit in extenso puisque les auteurs de toutes sphères, qu’ils soient orateurs, poètes ou historiens, ont contribué à la propagation d’informations sur le monde de ce sport. Même les stèles funéraires des athlètes transmettaient leurs victoires et leurs accomplissements à la postérité.

 

Afin de présenter ce phénomène, nous allons explorer les factions romaines de courses de chars. Plus particulièrement, nous voulons souligner leurs caractéristiques : les différentes épreuves, les couleurs des factions, les athlètes de renom. De cette manière, il sera possible de faire ressortir l’importance de leur implication sociale. Ceci permettra enfin d’exposer et d’expliquer le phénomène du vedettariat romain face à ces factions.

 

Nous avons décidé d’explorer le phénomène dans la ville de Rome pendant le premier siècle de son Empire. Les activités sur les Champs de Mars et au Cirque Maxime permettront de réaliser un portrait typique des évènements à travers l’Empire, la capitale établissant le modèle de la société romaine pour le reste du territoire. Notre recherche couvrira la période s’étendant du règne d’Auguste jusqu’à la mort de Domitien (de l’an 30 avant notre ère à l’an 96 de notre ère). Bien que les courses de chars aient eu lieu pendant toute la période romaine, de la République à la fin de l’Empire, le premier siècle de notre ère a vu les partisans les plus fanatiques, le plus de changements et les auteurs les plus loquaces sur le monde des courses. De plus, la période que nous avons choisie voit un fanatisme presque uniquement relié au sport alors qu’à une époque plus tardive, et surtout à Constantinople, les factions deviennent de véritables partis politiques[1]. Voulant nous attarder au phénomène du vedettariat sportif, la période désignée est donc plus adéquate.

 

Nous avons choisi d’utiliser surtout des auteurs qui dévoilent la vie à Rome plutôt que des études précises sur les courses de chars, qui abordent moins l’aspect sociologique du sujet; ce sont les sources anciennes qui nous permettront d’aborder cet aspect de l’étude. Le dictionnaire de W. Smith[2] et l’œuvre de M. Golden[3] permettront de définir plus en détails certains aspects du quotidien romain que ce soit religieux ou sportif. Le livre incontournable de J.-P. Thuillier[4] apporte une masse d’informations détaillées sur le sport à Rome. Dans leur recueil, S. Barthelemy et D. Gourevitch[5] fournissent des traductions de textes latins accompagnés d’informations complémentaires utiles à nos propos. A. Maricq[6] étudie plus spécifiquement les factions et les groupes partisans en leur attribuant des définitions et des objectifs concrets. Finalement, R. Auguet[7] et P. Veyne[8] abordent le sujet des loisirs romains d’une manière plus sociologique, proposant d’intéressantes conclusions pertinentes à notre recherche.

Comme sources anciennes, nous allons surtout nous concentrer sur les auteurs contemporains de l’époque choisie : les Satires de Juvénal, rédigées vers la fin du premier et début du deuxième siècle de notre ère, les Épigrammes de Martial, datées à la fin du premier siècle de notre ère, les Vies de César de Suétone, écrites autour de l’an 120 de notre ère, en particulier celles de César, Auguste, Caligula, Néron et Domitien, et l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien, publié vers l’an 75 de notre ère. Toutes serviront à comprendre le phénomène des courses et du vedettariat aux yeux des Romains ainsi que certains aspects des évènements et l’effet du clientélisme des factions ou des cochers par les empereurs. Les œuvres des auteurs Jean Malalas, vers du milieu du cinquième siècle, et Tertullien, du début du deuxième siècle, serviront surtout à démontrer les influences des factions sur le folklore romain tant mythiques qu’historiques. Des passages tirés de L’Iliade d’Homère, des Vies de Plutarque et desMétamorphoses d’Ovide permettront d’établir les liens littéraires, mythologiques et religieux que les courses de chars avaient pour les Romains. Les recueils d’inscriptions latines, le Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL) et le Inscriptiones latinae selectae (ILS), rassemblent plusieurs inscriptions de stèles funéraires qui permettront de recueillir plus d’informations au sujet des cochers telles que leurs victoires, leurs factions d’appartenance et leur âge au moment de leur mort.

 

Afin de mieux comprendre le contexte de notre sujet, le premier chapitre sera consacré à une exploration des représentations de courses dans la littérature grecque et romaine. Cette mise en contexte, quoique brève, permettra d’expliquer les origines des courses ainsi que tout leur caractère sacré et religieux pour le peuple romain. Ensuite, il sera question de la complexité du système qui contrôle et qui assure les courses de chars dans l’Empire. Suivra l’organisation administrative de chaque faction et les différentes courses qui pouvaient être à l’horaire. De plus, nous présenterons les jeux qui entouraient les courses (ludi) et le parcours de la pompa, la procession qui précédait les épreuves de la journée. Notre recherche continuera par la définition des partis et surtout, leur simplicité et leur importance; plus précisément, les factions bleues, vertes, rouges et blanches. S’enchainera ensuite un survol de la symbolique de l’art sportif dans l’Empire. Le dernier chapitre présentera une étude de l’obsession romaine pour les courses. Une discussion d’abord des empereurs partisans sera suivie par les carrières de deux cochers particulièrement doués, Dioclès et Scorpus. Enfin, la place des chevaux dans le sport sera exposée ainsi que l’allégeance des fans pour les factions.

 

L’origine des courses

            Afin de mieux mettre en contexte le phénomène des courses de chars dans l’Empire, ce premier chapitre présentera les sources qui auraient inspiré les Romains dans leurs traditions. Les Grecs et les Romains connaissaient des mythes ainsi que des moments historiques qui ont contribué à souligner l’importance des courses hippiques. Les courses de chars avaient une signification profonde pour les Romains. Leurs origines se retrouvaient dans les mythes et la littérature en plus de faire partie des cérémonies religieuses, politiques et militaires. Nous pouvons observer des exemples à travers les sources grecques et romaines qui présentent toutes l’importance de ces courses hippiques.

 

L’influence grecque

Un de ces exemples littéraires se retrouve dans l’Iliade d’Homère, poème épique qui est encore utilisé comme référence des coutumes et valeurs grecques en Antiquité. Au chant xxiii, les Grecs organisent des jeux en commémoration du héros Patrocle. Le poème explique tout d’abord les prix qu’Achille présentera aux participants selon leur performance. Le héros ne participe pas à la course, puisque, comme il l’explique, son deuil est trop grand. Même les chevaux d’Achille, qui sont divins et les meilleurs d’entres tous, pleurent le départ de leur écuyer adoré. « Si c’était pour un autre, Achéens, que nous nous disputions ces prix, certes j’enlèverais le premier, et je l’emporterais dans ma baraque. Vous savez en effet combien par leur valeur mes chevaux surpassent les autres : ils sont immortels, et Poséidon les donna à mon père Pélée, qui à son tour me les a confiés. Mais moi, je reste là, ainsi que mes chevaux aux sabots massifs»[9]. Selon Achille, l’évènement est trop solennel pour qu’il se mérite une victoire facile.

 

Homère décrit la course qui voit s’affronter cinq héros grecs sur des biges, des chars tirés par deux chevaux. Pendant plus de 170 vers, le poète raconte les soubresauts et les revirements d’une lutte agressive pour les prix et surtout pour l’honneur rattaché à la victoire[10]. La course en l’honneur de Patrocle est un moment important dans la célébration religieuse. Ceci est représenté par la longueur que la scène occupe dans le poème mais aussi par l’enthousiasme avec lequel les Grecs se disputent l’honneur de la victoire. La célébration des funérailles par une course de chars est donc une partie importante de la cérémonie religieuse. Cet aspect religieux sera marquant dans le monde de la course chez les Romains avec la pompa et les ludi dont nous discuterons plus bas.

L’influence étrusque

            C’est sans doute l’influence étrusque qui est la plus importante pour l’élaboration des courses de chars. J.-P. Thuillier nous apprend que ces courses sont les plus fréquentes sur les représentations artistiques des jeux étrusques. En effet, « elles n’apparaissent pas dans l’iconographie étrusque avant la fin du vie siècle…ce sont bien sûr les peintures tombales et les reliefs archaïques qui nous fournissent les illustrations les plus suggestives »[11].

 

            Les courses étrusques, contrairement aux courses romaines, affrontaient par contre des biges et des triges, chars à deux et à trois chevaux respectivement[12]. Les Étrusques auraient d’ailleurs aménagés un cirque spécifiquement pour l’entraînement de leurs cochers au centre de Rome[13]. Appelé le Trigarium, le centre voyait les triges se pratiquer pour leurs courses à venir. Les Romains, et les Grecs avant eux, privilégiaient les courses de quadriges, chars à quatre chevaux, pour leurs cochers d’élite.

 

            Ce ne sont pas seulement les courses mais aussi le lieu même des compétitions est un lègue des Étrusques selon J.-P. Thuillier. En effet, les rois étrusques ont commencé les travaux de drainage et de construction du Cirque Maxime de Rome. D’ailleurs, « la construction du Grand Cirque est un des trois grands travaux que l’on doit attribuer à la dynastie étrusque, et d’abord à Tarquin l’Ancien, avec l’érection du temple de Jupiter Capitolin et la mise en place de la Cloaca Maxima, autre égout permettant d’assécher le forum romain »[14]. L’apport étrusques est donc immense quant à l’élaboration et à l’implantation des courses de chars dans le monde romain.

 

La mythologie romaine

            Un mythe raconte l’utilisation d’un char lors d’un moment décisif dans l’histoire de la ville de Rome. Lors de la fondation de Rome, Romulus trace autour de la future ville les murs de l’enceinte. En effet, Plutarque raconte que « le fondateur, ayant mis à sa charrue un soc d’airain, y attelle [sic] un bœuf et une vache, puis les conduit en creusant sur la ligne circulaire qu’on a tracée un sillon profond »[15]. Romulus démarque donc les limites de la ville en utilisant un char. L’utilisation du char tiré par deux bêtes devenait ainsi un évènement historique, qui conserverait son caractère cérémonieux pour les Romains.

 

            Une deuxième référence dans la Vie de Plutarque, publiée vers l’an 100 de notre ère, associe une importance particulière pour les courses de chars à la ville de Rome. Pour attirer les Sabins[16], Romulus leur parle de la célébration d’un nouvel autel à Neptune Équestre qu’il a découvert sous terre. L’auteur explique que c’est la raison pour laquelle la statue de ce dieu dans le Cirque Maxime était découverte seulement lors de jeux qui incluaient des chevaux[17]. Par ces deux exemples, les courses de chars deviennent une partie intégrale de la tradition folklorique romaine. Lorsque venait le temps d’organiser les courses, les Romains voyaient donc un évènement marquant et avaient développé, comme nous le verrons, en plus de différentes sortes de courses, toute une cérémonie préliminaire à la journée de compétitions.

 

Les courses de chars dans l’Empire

            Il sera maintenant question de la structure administrative et salariée qui entourait les factions. Plus qu’un simple sport avec ses athlètes, le monde des courses de chars englobait une véritable économie en elle-même. Suivra ensuite une description des diverses courses qui étaient offertes aux spectateurs et des jeux au cours desquels les épreuves pouvaient être organisées. L’explication de la pompa, procession spirituelle et sacrée qui précédait les jeux, rappellera le caractère religieux et solennel qui était rattaché aux courses hippiques. Ce chapitre permettra donc, en plus de définir plus précisément les factions, d’établir en partie l’implication sociale du monde des courses hippiques pour le peuple romain.

 

La complexité organisationnelle des factions[18]

            En tant que bons administrateurs, les Romains avaient élaboré un système complexe de gestion pour chacune des factions qui fournissait les cochers (aurigae, agitatores) et leurs chevaux aux organisateurs des ludi[19]. Le maître de chaque écurie avait à son service des secrétaires et des comptables qui étaient en charge des archives, des responsabilités administratives et de la tenue des livres, qui pouvaient souvent contenir des sommes impressionnantes. Les factions étaient donc l’équivalent d’un commerce véritable, dispensant leurs services au plus haut soumissionnaire.

 

Les écuries, aussi appelées familiae, devaient assurer le bien-être de leurs coureurs, humains et animaux. Elles avaient donc à leur emploi deux types de medici, les uns responsables des hommes et les autres chargés de la santé des chevaux. Le dominus employait aussi en permanence des gardes d’écurie (conditores), des palefreniers (succonditores), des panseurs et des abreuveurs (spartores ou sparsores), tous responsables de ces précieuses bêtes. Les coureurs bénéficiaient aussi de traitements privilégiés, ils avaient leurs propres tailleurs (sarcinatores), pour la confection des costumes. Des cordonniers, charrons, bourreliers (sellarii) et selliers assuraient tout l’équipement nécessaire à la pratique de leur sport. Des maîtres d’équitation et des entraîneurs s’occupaient du perfectionnement des cochers tout au long de leur carrière. Munies de tous ces spécialistes, les factions pouvaient vendre leurs services à des prix de plus en plus élevés.

 

Les différentes courses

            Toujours plus exigeants, les spectateurs romains ne se seraient pas contentés d’une seule sorte de course. En ne prenant en considération que les courses hippiques avec chars, nous pouvons en identifier plusieurs. Elles se différenciaient par le nombre de chevaux qui y étaient attelés. Les quadriges, chars à quatre chevaux, étaient les plus populaires, mais existaient aussi des courses de chars à deux chevaux (biges), et parfois même trois chevaux, six chevaux ou plus[20]. Suétone raconte que lors de la célébration de ses triomphes, César agrandit le Cirque maxime et fit courir des quadriges et des biges[21]. Évidemment, plus il y avait de bêtes, plus leur maniement devenait complexe et dangereux. Ce phénomène humain, de toute évidence intemporel, de l’attirance pour la violence, le danger et le risque de mort, se retrouvait dans les courses du cirque autant que lors de combats de gladiateurs ou aujourd’hui dans les virages serrés des pilotes de Formule Un ou dans les acrobaties des athlètes de sports extrêmes. La citation célèbre de Juvénal[22] n’est que renforcée avec cette diversité; le peuple, blasé et impétueux, aurait pu en effet trouver satisfaction dans ces jeux.

 

            Bien règlementées, les courses au début de l’Empire devaient obligatoirement comporter sept tours de piste. De plus, le nombre de courses par jour s’éleva à 100 sous les Flaviens[23]. Suétone nous apprend que Domitien a diminué le nombre de tours de pistes à cinq pour que les cent courses quotidiennes puissent être complétées avant la tombée de la nuit[24]. Afin d’alterner entre les différentes courses et pour que la foule reste bien divertie, les organisateurs présentaient des chasses, des combats de bêtes sauvages, des reconstitutions de batailles et des jeux troyens[25]. Les journées de jeux étaient donc bien remplies pour le peuple insatiable dont le besoin d’action et de divertissement était ainsi apaisé.

 

Les ludi

            Les ludi offraient une vaste gamme de divertissements et occupaient une place importante dans le calendrier romain. J.-P. Thuillier parle d’ailleurs que le nombre s’élevait à « 175 jours de jeux dont 64 consacrés à ceux du cirque »[26] au ive siècle de notre ère. Bien sûr, ce nombre ne compte pas les jeux donnés à intervalle régulier comme les Ludi Taurei qui avaient lieu aux cinq ans ou les Ludi saeculares qui se donnait une fois le siècle[27]. Suétone mentionne, entre autres, Caligula qui donnait très souvent des jeux du cirque qui se déroulaient pendant toute la journée. Il les aimait d’ailleurs tellement qu’« il donna même des jeux à l’improviste, sur la demande que lui adressèrent, tandis qu’il examinait, du haut de la maison de Gelus, les installations du cirque, quelques personnes placées sur les balcons voisins »[28]. Les ludi avaient une place aussi importante dans la vie romaine que les dieux qu’ils célébraient.

 

            Au temps de la République, la plus grande partie de la responsabilité d’organiser et de payer pour les ludi revenait aux édiles curules, magistrats responsables de l’entretien des temples et des cultes. Les édiles utilisaient cette magistrature comme campagne publicitaire pour leur carrière politique. L’Empire a vu les jeux se transformer en véritable outil de propagande pour l’empereur, qui était maintenant l’organisateur des jeux. P. Veyne reprend Plutarque qui, dans ses Moralia, offre des conseils sur la raison des jeux offerts par les empereurs :

Il faut condescendre à accorder de petites choses à la foule, pour être ferme sur les grandes et l’empêcher d’errer du tout au tout; car, si l’on est trop regardant et exigeant sur toutes choses, si l’on ne cède et ne relâche jamais rien, on amène le peuple à être hargneux à son tour et à prendre des attitudes d’opposants; mieux vaut relâcher un peu les voiles en cas de grosses mers; il faut se montrer complaisant, condescendre de bonne grâce à des fêtes, à des concours, à des spectacles; si, sous prétexte de célébrer un sacrifice ancestral, sous couleur d’honorer quelque divinité, la foule désire quelque spectacle, quelque distribution point ruineuse, quelque représentation théâtrale, bref quelque faveur inspirée par des sentiments de philanthropie et de munificence, qu’on la laisse à cette occasion respirer le parfum de la liberté et de l’abondance[29].

Les jeux sont donc un objet politique et social avec lesquels l’empereur peut gagner facilement de la popularité. Forcément, les courses sont une partie essentielle de cet outil.

 

            Comme il en a été question au premier chapitre, les courses avaient des origines historiques et mythologiques pour le peuple romain. Il était donc normal que les jeux qui les entourent aient eu aussi pour la majorité un caractère sacré et religieux. Les Ludi Cereales ou Cerealia étaient donnés en l’honneur de Cérès, déesse de l’agriculture, au mois d’avril. Ovide mentionne que des femmes vêtues de blanc se promenaient dans la ville, une torche à la main, afin de représenter les errances de la déesse pour retrouver sa fille[30]. Des courses de chars formaient une part des rituels conservés pendant les jeux. Sept jours après la première journée du festival, des courses étaient tenues[31]. Comme l’explique R. Auguet, les courses tenues lors ce festival sont une représentation vivide du cycle fermé et constant de la végétation[32]. Les chars suivent un parcours circulaire et fermé sur lui-même, toujours appelés à répéter la même boucle.

            Un autre festival, observé du 4 au 12 septembre en l’honneur de Neptune Équestre selon Tite Live ou en l’honneur de Consus selon Ovide, était appelé Ludi Circenses, Romani, ou Magni[33]. Les jeux étaient donnés sur les Champs de Mars jusqu’à la construction du Cirque maxime. C’est d’ailleurs lors de leurs premières célébrations qu’aurait eu lieu le rapt des Sabines par Romulus et ses hommes. Pendant le festival, les chevaux et les mules ne pouvaient travailler et ils étaient couronnés de guirlandes de fleurs[34]. Ici encore, l’importance des chevaux est significative et la présence des courses aurait été un rappel au peuple de leur impact pour la ville.

 

            Les jeux pouvaient aussi être utilisés comme marquant commémoratif. Auguste avait instauré les Actiaca, jeux quinquennaux qui célébraient sa victoire à Actium, marquant la fin de la guerre civile contre Marc Antoine et du même coup l’avènement d’une ère de paix pour les Romains après plus de 100 années de guerres[35]. Tous les cinq ans à partir de l’an 31 avant notre ère, les Romains pouvaient donc se remémorer les triomphes du Divin Auguste et les raisons de la Pax Romana tout en admirant les acteurs, les musiciens et les cochers qui concouraient pour la gloire et les prix. Faisant partie intégrante de ces nombreux ludi, les courses étaient bien entendu un évènement abondamment présent dans la vie des Romains.

 

 

 

La pompa

            Puisque les dieux étaient omniprésents en plus d’être la cause de toute chose romaine, les courses devaient être précédées d’un hommage à ceux-ci, la Pax Deorum en dépendait. La procession solennelle suivait un parcours prédéterminé par la tradition et comprenait toujours les mêmes éléments de base. Bien que les Romains de l’Empire aient pu n’avoir pas compris toutes les subtilités de ses significations, le défilé était respecté longtemps après que l’aspect cérémonial ait quitté les concours hippiques[36].

 

            La route de la pompa était longue et suivait le même trajet à chaque fois. R. Auguet fournit une description simple et précise de celle-ci. « Le défilé partait du Capitole, traversait le Forum, puis, par le Vicus Tuscus et le Velabrum, parvenait au Cirque dont il faisait le tour sous les applaudissements de la foule »[37]. En débutant au centre religieux de la ville, la procession marquait son caractère sacré. En traversant le Forum et le Vicus Tuscus, la pompa s’affichait devant les politiciens et les commerçants de la ville, marquant ainsi tous les aspects importants au succès de Rome.

 

Le trajet permettait donc aux citoyens plus importants d’apercevoir le défilé. L’empereur, ou le magistrat pendant l’ère républicaine, qui présidait les jeux devait se tenir à la tête de la procession. Ces actes de propagande pour les empereurs étaient efficaces, le peuple pouvait les voir. Ainsi, leur bonté se transmettait non seulement par les jeux mais aussi par leur présence, le peuple pouvait s’identifier à eux. Comme le dit P. Veyne : « aussi Auguste ne manquait-il aucun jeux publics, car il estimait qu’il était républicain de se mêler aux plaisirs populaires »[38]. Vêtu d’une toge de pourpre et d’une tunique brodée de palmes, l’empereur détenait un sceptre d’ivoire coiffé d’un aigle et un esclave tenait au dessus de sa tête une couronne en or[39]. Entouré de la jeunesse romaine à cheval ou à pied selon leur statut social, il se déplaçait sur un char réservé pour l’occasion et tout à son honneur en tant que patron des jeux[40]. Derrière le président, les cochers et leurs chevaux s’avançaient, prêts à la course dont la première était la plus prestigieuse et la mieux récompensée, vu la bonne condition de la piste au début de la journée[41].

 

En plus des empereurs vivants, la pompa comprenait des statues d’empereurs ou de généraux déifiés et de femmes honorées. Bien sûr, à cette liste s’ajoutaient aussi des statues de dieux et de demi-dieux. Chaque œuvre était déposée sur un char en or et en argent et ceux-ci étaient dirigés par des enfants dont les deux parents vivaient toujours[42]. Certains hôtes ont voulu rajouter encore plus de panache à leur importance. Par exemple, César s’était fait construire, de son vivant, un chariot et une litière pour transporter sa statue pendant la procession[43]. Derrière les statues des empereurs et des dieux, le cortège était suivi par des prêtres, les consuls, des danseurs, des troupes de musiciens, des groupes de satyres et de Silènes[44]. Certes, cette foule importante et fort probablement très bruyante ne pouvait passer inaperçue. Même si les significations religieuses, politiques ou sacrés de l’évènement pouvaient échapper aux Romains moins nantis, leur attention était attirée et ils étaient affectés par l’aspect grandiose de la chose.

 

Les écuries

            Une fois la pompa terminée, les courses pouvaient commencer. Les sièges du Cirque étaient alors bien divisés. Les Romains ne pouvant se contenter d’apprécier que le talent et le courage requis par les cochers pour pratiquer le sport, ils vouaient également leur allégeance à une faction. Il est donc pertinent d’enchaîner avec une description des factions, plus particulièrement des couleurs auxquelles elles étaient associées. Ces factions aux multitudes d’employés spécialisés (supra, p.8) louaient leurs services aux organisateurs des jeux. Il est à noter que le terme factio était utilisé uniquement pour les écuries et leurs équipes de cochers et celles-ci se retrouvaient sur le Champ de Mars. Les partisans et les différents clubs se nommaient populus ou pars[45].

 

Il y avait quatre écuries au début de l’Empire, chacune était nommée selon une couleur qui la distinguait. Rapidement elles se sont associées en deux groupes puisque, comme l’explique R. Auguet, « il semble plutôt qu’ait prévalu chez le spectateur une tendance à simplifier le choix : les blancs en effet s’associèrent plus tard avec les verts, les rouges avec les bleus »[46]. Les cochers pouvaient changer de faction comme n’importe quel athlète professionnel qui se voit offrir un meilleur contrat, les Romains prisaient les factions, ils se vouaient à une couleur plutôt qu’au talent d’un cocher et de ses chevaux[47]. C’était donc les couleurs et non les athlètes qui pouvaient causer des rivalités et des conflits dans le cirque.

 

Les bleus et les verts

            Plus récentes, les factions des bleus (ueneta) et des verts (prasina) sont néanmoins devenues prééminentes dans le monde des courses de chars. Selon S. Barthelemy et D. Gourevitch, la faction des bleus est créée à l’époque d’Auguste et la faction des verts est apparue peu de temps après, avant Caligula[48]. Elles étaient les plus populaires en plus de diviser la population romaine efficacement. En effet, les fans de la faction des verts se retrouvaient le plus souvent parmi les groupes populaires et ceux de la faction des bleus étaient plus dans l’aristocratie. Toutefois, les factions demeuraient des partis sportifs, comme nous pouvons le lire chez P. Veyne : « à Rome les factions du Cirque passaient, semble-t-il, pour inégalement distinguées; elles n’avaient pas de couleur politique, elles ne déguisaient pas des tendances politiques »[49]. Sans être des partis politiques définis, les écuries séparaient alors surtout la population en termes de classes sociales, pratique courante dans le monde romain, toujours divisé en patriciens ou en plébéiens, en populares ou en optimates, en citoyens ou en étrangers.

 

Les rouges et les blancs

            Plus anciennes, les factions des rouges (russata) et des blancs (albata) se sont vite associées aux deux autres, elles « conservèrent cependant leur marque distinctive, cette couleur, qui resplendissait sur la casaque des cochers, l’uniforme des jubilatores, parfois même jusque sur le sable trafiqué de la piste, et que nous retrouvons, nous, sur les mosaïques »[50]. Quoiqu’ils aient été relégués au banc des auxiliaires, les rouges et les blancs ne sont pas disparus comme ce fut le cas des deux factions, pourpre (purpurea) et dorée (aurata), créées par Domitien et qui ne survécurent pas à son règne[51].

 

La symbolique de l’art sportif dans l’empire

            En plus de l’importance de leurs couleurs, une forte symbolique accompagnait chaque factio. Chacune représentait une saison et se rapprochait du même coup d’une divinité. La factio prasina représentait le printemps, le cycle de la renaissance et la déesse Vénus. La factio russata s’associait à l’été, au feu et assez logiquement, au dieu Mars. La factio ueneta symbolisait l’automne en plus du ciel et de la mer et naturellement, le dieu Neptune. Finalement, la factio albata rappelait l’hiver, les zéphyrs et donc le dieu Jupiter[52].

 

            Cette symbolique semble avoir soutenu des rites qui dataient des origines de la ville de Rome. Dans sa Χρονογραφία, Jean Malalas rapporte les origines grecques de la symbolique des factions. Lorsqu’un concours opposait Déméter et Poséidon, c’était des courses de chars qui décidaient du vainqueur. Le roi Oinomaos courait à chaque année et tirait au sort le dieu qu’il allait représenter. Pour courir au nom de Déméter, le roi portait un costume vert, couleur de la terre, et lorsqu’il était le champion de Poséidon, il portait le bleu, couleur de l’eau[53]. Il continue en expliquant que les paysans qui vivaient de la terre priaient lors de la course pour la victoire du champion de Déméter, une défaite signifiant une année très pauvre de récoltes de toutes sortes. Contrairement aux paysans fermiers, les marins et les habitants des côtes souhaitaient la victoire du représentant de Poséidon puisqu’une défaite annonçait des naufrages, de très grands vents et des pénuries de poissons[54].

 

            Malalas soutient ensuite que Romulus fut le fondateur des courses mais surtout des différentes factions à Rome. En présentant les quatre couleurs et les associations que nous avons décrites plus haut, il explique aussi que les courses étaient principalement données en l’honneur du soleil et des quatre éléments qui l’accompagnent. Tertullien avait abordé ce sujet aussi avant Malalas en parlant des origines du Cirque. Il prétendait que celui-ci avait été fondé par la sorcière Circé en l’honneur de son père, le dieu soleil, et qu’elle l’avait baptisé d’après son propre nom[55].

 

            En plus des saisons associées aux couleurs, Malalas attribue la sélection des noms de chaque faction comme exercice conscient de la part de Romulus :

Il donna ce nom à la faction des verts parce que son nom grec (prasinon) est le mot latin pour qui perdure, puisque le latin de perdurer est praisenteuein, et que la terre verte perdure toujours avec ses bois; il donna ce nom à la faction des bleus (veneton) parce qu’il y a une grande province assujettie à Rome, une région connue sous le nom de Vénétie, dont la métropole est Aquileia, qui est la source du bleu-océan, c’est-à-dire le bleu vénitien de teinture à vêtements. Il attacha la faction des blancs, c’est-à-dire l’air, à la faction des verts, c’est-à-dire la terre, puisque l’air tombe sur la terre et sert la terre, et y est lié. Il attacha et joigna la faction des rouges, c’est-à-dire le feu, à la faction des bleus, c’est-à-dire l’eau, puisque l’eau étouffe le feu, qui lui est assujetti[56].

Cette emphase sur les couleurs est très évocatrice du phénomène des équipes sportives de nos jours. Qui n’a pas regardé une partie de quelconque sport pour voir un spectateur au visage coloré, brandissant une affiche qui réclame son athlète favori? Quel amateur de sport n’a pas dans ses tiroirs chandails, épinglettes et casquettes aux couleurs de son équipe préférée?

 

L’obsession romaine pour les courses

            La folie des courses affectait assurément toutes les sphères de la société romaine. Des plus démunis aux plus riches, des esclaves aux empereurs, sans oublier les enfants et les femmes, la ville de Rome entière se mobilisait les jours de courses. Juvénal présente bien le phénomène lorsqu’il annonce, après avoir entendu les réjouissances de la foule s’élever dans la ville déserte, que la faction des verts venait de triompher puisque si elle perdait, la ville entière serait silencieuse, vivant le deuil comme lors de la défaite des consuls à Cannes[57]. En commençant par les empereurs partisans, notre analyse se portera ensuite sur deux athlètes de renom, puis sur les chevaux. Enfin, l’allégeance des fans sera discutée afin de bien démontrer l’impact social des factions.

 

Les empereurs fanatiques

            Puisqu’ils comprenaient l’implication politique de l’allégeance aux factions du cirque, les empereurs choisissaient souvent une seule faction parmi les deux plus importantes. En effet, les empereurs plus populistes se rangeaient derrière la faction des verts pour flatter le peuple alors que les empereurs au penchant aristocratique se joignaient au rang des partisans des bleus. R. Auguet propose que ces préférences véhiculaient des caractéristiques importantes, par exemple, Caligula et Néron, « portés à la démagogie ou à l’arbitraire, sont de cœurs avec les Verts; d’abord sans doute par méfiance et hostilité instinctives à l’égard d’une aristocratie à laquelle ils n’épargnent pas les brimades; mais aussi, pour donner à leur tyrannie, en flattant les goûts de la masse, une popularité qui était son seul soutien »[58]. Semblable aux deux autres, Vitellius, qui normalement était partisan des bleus, est devenu partisan des verts après sa proclamation en tant qu’Empereur, sans doute pour attirer la masse[59].

 

Un autre moyen de plaire au peuple était utilisé par Caligula. Suétone raconte que lors de certains jeux exceptionnels, l’Empereur faisait recouvrir le sol du Cirque de malachite, le vert étincelant attirant ainsi la foule aux bonnes grâces de Caligula[60]. Malalas explique que Tibère aimait tellement la faction des verts qu’il les autorisait à faire comme bon leur semblait. Ceci aurait entraîné comme résultat que les membres de la faction ont causé des émeutes dans la ville de Rome et ailleurs dans l’Empire pendant trois années consécutives[61].

            Pire encore, Domitien, qui favorisait aussi la factio prasina, semblait contrôler les résultats des courses. Selon P. Veyne, le peuple de Rome était convaincu que l’Empereur possédait une bénédiction particulière qui lui assurait la victoire de sa faction préférée[62]. La plèbe, majoritairement partisane des verts aussi, pouvait donc apprécier encore plus les courses vu qu’elle était assurée de voir ses champions gagner.

 

            Non seulement partisans, certains empereurs voulaient se joindre aux rangs des athlètes. En effet, Caligula et Néron s’amusaient aussi à s’imaginer cochers. Suivant des apprentissages privés, ils se donnaient ensuite en spectacle pour le peuple[63]. Suétone explique que Caligula était tellement passionné dans son fanatisme pour la faction des verts « qu’il dînait et séjournait continuellement dans leur écurie »[64]. Les empereurs sont des acteurs notables dans l’importance sociale des factions. Par leurs implications, ils attirent la plèbe qui recherche du divertissement et les aristocrates qui ne veulent que plaire à ceux qui sont au pouvoir.

 

Dioclès et Scorpus

            Une des parts les plus importantes du phénomène des courses de chars est le vedettariat qui envahissait la foule. Les plus grands cochers pouvant être réclamés par une foule insatisfaite, leur apparition déclenchait le tonnerre d’applaudissement dans les gradins. Loin d’être pure vanité, ces cochers favoris étaient véritablement des prodiges du sport. Adorés, ils étaient appelés miliarius à cause leur mille victoires[65]. Cette épithète ne leur était pas attribuée à cause de leur fortune mais bien pour le nombre de victoires qu’ils pouvaient compter. Ceci dit, ils pouvaient tout de même amasser d’énormes richesses. En plus des dons qu’ils recevaient des magistrats ou des empereurs qui les favorisaient, ils étaient gracieusement payés par les domini factionum qui voulaient les conserver le plus longtemps possible dans leur factio[66].

 

            Afin de mieux représenter ce phénomène, nous allons utiliser l’exemple de deux cochers d’élites qui furent élevés d’une telle manière grâce à leur talent pour les courses. Le premier se nommait Dioclès. Originaire de Lusitanie en Espagne et d’origine servile, sa carrière s’est étendue sur 24 ans[67]. Cocher tout d’abord pour les factions albata et prasina, il est resté avec la factio russata pendant 15 années. Il a participé à 4 257 courses, il en a remportée 1 463, atteignant le podium 2 900 fois. Le total des prix qu’il s’est mérité s’évaluait à 35 863 120 sesterces et ce, sans compter les dons qu’il aurait reçus de magistrats ou de l’Empereur[68]. La carrière de Dioclès fut très longue comparativement aux carrières de plusieurs autres auriges : Polynices est mort à 29 ans, Crescens des bleus à 22 ans, Fuscus de la factio prasina à 24 ans[69]. Dioclès, qui vécut jusqu’à 42 ans, a pu bénéficier des bienfaits de sa fortune et de sa popularité.

 

            Un autre cocher célèbre est présenté par Martial. Le poète pleure la mort précoce de Scorpus, un aurige du premier siècle de notre ère qui a remporté la victoire 2 048 fois[70]. Selon Martial, les Parques, divinités de la destinée, ont fait l’erreur de compter ses victoires plutôt que ses années sur terre, qui s’élevaient seulement à 27, pour lui enlever la vie. Le poète transmet vraiment la célébrité qui le suivait lorsqu’il décrit Scorpus comme la « gloire du Cirque aux formidables clameurs, l’objet de tes applaudissements, Rome, et de tes brèves délices »[71]. Malgré leur faible espérance de vie à cause des risques rattachés à leur occupation, les cochers semblent avoir profité de la popularité qui leur était rattachée[72].

 

            Souvent nés esclaves, les cochers victorieux pouvaient acheter leur liberté en amassant leurs prix et récompenses[73]. Les favoris pouvaient alors se vendre aux enchères à la factio qui pourrait assumer les montants exorbitants de leur contrat. Ceci aurait donc engendré une turbulence sociale, où certains cochers de plus en plus riches auraient accédé aux rangs des aristocrates les plus puissants de la ville. Leur capacité d’achat les rendant très influents, la nobilitas aurait assurément apprécié le danger du sport et la rareté de ces auriges d’élites.

 

Les chevaux

            Parmi les vedettes, il y avait non seulement les cochers mais aussi leurs chevaux. Dioclès énumère les chevaux avec lesquels il a coursé le plus. Huit d’entres eux ont dépassé les 100 courses gagnées alors que le cheval Pompeianus a partagé sa victoire 200 fois. Un fait marquant de l’importance des chevaux dans le monde des courses hippiques est que les Romains utilisaient plus de 30 adjectifs pour définir la couleur d’une bête[74]. Un marché considérable existait pour les chevaux de qualité. Quelques inscriptions rapportent les noms, les races et les pays d’origine de champions ainsi que le nombre de victoires qu’ils ont obtenues, les chevaux étaient naturellement une partie cruciale du monde des courses et les Romains reconnaissaient l’importance de leur qualité[75].

 

            Les bêtes étaient admirées pour leur prouesse et leur intelligence. Pline voue un chapitre de son Histoire Naturelle aux chevaux. En plus de décrire leurs habiletés cognitives et physiques, il leur attribue une sensibilité particulière à la gloire et aux acclamations. Pour expliquer son affirmation, il raconte une anecdote intéressante. Pendant le règne de l’Empereur Claude, un cocher de la faction des blancs a été jeté à terre au départ de la course. Ses chevaux, plutôt que de s’arrêter en sentant les rênes se relâcher, ont continué la course en effectuant des manœuvres dignes du plus grands des cochers. Ils ont terminé vainqueurs de la course et Pline raconte même que « l’on rougissait de voir les chevaux vaincre les hommes en habileté »[76]. Vrai ou non, cette anecdote exprime bien la valeur que les Romains donnaient aux bêtes et à leur faiblesse pour la gloire causée par le vedettariat des courses de chars.

 

            Comme les partisans et commerçants de courses de chars, les empereurs pouvaient développer des affinités particulières avec certaines bêtes. Suétone raconte que la plupart des conversations de Néron dans sa jeunesse tournaient autour des chevaux et des courses hippiques. La passion du jeune était telle qu’un jour qu’il pleurait en classe un cocher des verts qui s’était fait traîner par ses chevaux, son maître le réprimanda et Néron lui affirma qu’il discutait du sort d’Hector[77]. L’auteur révèle aussi que parce que l’Empereur aimait autant les chevaux, il assistait à toutes les courses du cirque avec une ferveur tellement inébranlable que le peuple était assuré de le voir les jours de jeux[78].

 

            Alors que Néron avait une passion pour les bêtes en général, Caligula portait une affection particulière à un cheval unique. Appelé Incitatus, la bête obtint de l’Empereur un palais, des esclaves et du mobilier. Elle dormait dans une écurie de marbre et une crèche d’ivoire, sur des housses de pourpre et portait des licous enrichis de pierres précieuses. Suétone affirme aussi que Caligula imposait le silence à tout le quartier qui entourait la demeure de la bête la veille de courses afin que son sommeil soit paisible[79]. Bien qu’il ne pût réaliser ce projet, l’Empereur rêvait aussi de nommer son cheval consul. Décidemment, la passion de Caligula pour sa bête allait jusqu’à dépasser le comportement normal d’un homme pour son animal de compagnie.

 

            Les chevaux occupaient certes un poste important dans le monde des jeux du cirque. Que ce soit le fanatisme des empereurs, le commerce des bêtes ou la renommée de ceux qui ont accompagné de glorieux cochers, les chevaux s’insinuaient dans le cadre social romain.

 

L’allégeance des fans

            Élément essentiel mais souvent oublié des courses de chars dans l’Empire romain, les partisans étaient la cause de toute l’excitation qui entourait le monde de ce sport. En présentant le phénomène des concours hippiques et leur influence sur la population romaine, l’implication sociale des factions pourra ressortir.

 

            Une caractéristique importante qui résulte directement des factions est le nom accordé aux partisans. Aucune loi ne règlementait les paris (sponsiones) et une véritable culture s’était développée autour de la fidélité à une faction. En effet, les habitants de la ville de Rome se désignaient de prasinianus ou de uenetianus[80]. L’appartenance à un populus rangeait chaque citoyen, esclave et affranchi dans l’un des deux groupes distincts.

 

            Il est possible d’argumenter que cette appartenance n’a par contre pas créé de groupes politiques ou sociaux unis. Comme le propose A. Maricq, « les factions étaient à la lettre des groupements d’amateurs unis par des liens assez lâches »[81]. La seule chose qui les unissait était leur fanatisme pour une faction, les groupes n’étaient donc pas, selon A. Maricq, des rassemblements organisés de citoyens.

 

            Contrairement à A. Maricq, R. Auguet propose que les populi annonçaient le développement de plus que de simples groupes partisans. Selon lui, ce sont précisément les liens lâches décrits par A. Maricq, qui sont « faits de la sympathie pour les mêmes choses, de la fréquentation des mêmes endroits et des même gens, qui sont en définitive les plus solides, et peuvent constituer dans la société de véritable filières, dont l’efficacité réside précisément dans le fait qu’elles ne reposent sur aucune institution définie »[82]. R. Auguet affirme que les populi ont ainsi créé de véritables groupes sociaux et ceux-ci seraient la source de problèmes éventuels justement à cause de leurs affinités. Peu importe la vraie position des populi dans la société romaine, c’est leur importance qui ressort dans les deux arguments, l’emphase sur les deux camps et le phénomène accrocheur qui habitait Rome et fort probablement le reste du territoire romain.

 

            Une des raisons possibles du succès des factions et du vedettariat qui les suivait était l’aspect apolitique des courses. Le gouvernement impérial n’attribue aucune voix au peuple et il existait très peu de sphères dans lesquelles les Romains pouvaient s’exprimer librement. Les jeux du cirque allaient même jusqu’à entretenir l’apolitisme du peuple[83]. En autorisant les conversations et les plaintes, positives ou non, dans le cirque et en dehors, l’Empereur donnait au peuple la liberté d’expression, tout en choisissant bien sûr le sujet. En même temps, la foule ne se serait pas trop plainte puisque les propos auraient été très intéressants. En créant cette illusion de liberté, l’Empereur se rapprochait donc de son peuple.

 

            Dans l’ensemble, un portrait complexe des factions de courses de chars se dessine. Leurs origines mythologiques et historiques avaient instauré un phénomène traditionnel qui s’insérait dans le folklore romain. En même temps, le caractère religieux de leur organisation, que ce soit de jeux funéraires, commémoratifs ou votifs, leur donnait une signification marquée, malgré le fait que les Romains de l’Empire n’auraient pas tous capté le vrai message qui y était véhiculé.

 

            Semblable au système administratif développé par Auguste, chaque factio était composée d’une hiérarchie complexe de spécialistes qui s’occupaient chacune de la qualité de leur art ou de leur profession. De plus, les Romains pouvaient se divertir à chaque départ vu la diversité du type de courses qui pouvaient être présentées.

 

            Le symbolisme marquant rattaché à chaque faction évoquait les dieux, les éléments et les saisons. Même les auteurs postérieurs y ont vu des liens mémorables datant de la Grèce antique et de la fondation de Rome. Les deux plus vieilles factions, russata et albata, ont perdu de leur importance avec le temps et se sont rattachées aux deux factions les plus récentes, celles-ci ayant développé une prééminence chez les partisans à travers l’Empire. Leur popularité était tellement palpable que les Romains se qualifiaient de prasiniani ou de uenetiani selon leurs loyautés.

 

            Le phénomène du vedettariat avait tout de même une bonne raison d’être dans le monde des courses de chars vu la qualité et l’expertise requise par les cochers pour se bâtir une carrière notable. Les auriges d’élites, comme Dioclès, qui amassaient des sommes astronomiques, étaient véritablement vénérés par la foule. D’autres, comme Scorpus, qui pouvaient compter un nombre incroyable de victoires mais qui avaient malheureusement trouvé la mort très jeune, ont été chantés par les poètes et pleurés sur les inscriptions. En plus des hommes, les chevaux étaient évalués, leur intelligence était vantée et leurs prouesses étaient exagérées par les poètes. Un commerce important pour les bêtes de choix avait forcé le développement d’un vocabulaire pour les décrire et la qualité de chacune dépendait surtout de son pays de naissance.

 

            Les empereurs ont joué un rôle considérable dans l’implication sociale des factions de courses de chars. En favorisant telle ou telle faction, le prince politisait le fanatisme en s’attirant l’amour ou le mépris des partisans. De plus, les empereurs-cochers comme Caligula et Néron ont probablement augmenté la foule de spectateurs, les Romains voulant toujours s’attirer les bonnes grâces de leur princeps. En octroyant à leurs favoris des faveurs et des dons souvent impressionnants, les empereurs élevaient le statut des cochers, alimentant le vedettariat qui animait déjà la foule.

 

            Finalement, les partisans ont contribué à rendre le monde des courses de chars et la rivalité des factions aussi phénoménaux. Leur enthousiasme pour les courses, la fondation des groupes de populi et leurs demandes constantes pour d’autres courses, toujours plus complexes et plus difficiles, ont nourri les factions et leurs exigences toujours plus extravagantes de salaires et de prestige. Le peuple romain a soutenu la création d’un véritable marché de consommation pour le sport professionnel. C’est cet enthousiasme, palpable hier et aujourd’hui, dans toutes les disciplines sportives professionnelles et à l’ampleur internationale, qui accélère constamment la demande pour de meilleurs salaires, des athlètes plus doués, des règlements plus strictes, ou une couverture médiatique de plus grande qualité.


Planche A

 

Mosaïque de plancher, Villa des Severi, Baccano, Italie, fin du 2e siècle, Palazzo Massimo, Museo Nazionale Romano, Rome[84].



[1]Cf. W. Liebeschuetz, “Administration and Politics in the Cities of the 5th and 6th centuries with Special Reference to the Circus Factions” dans La fin de la cité antique et le début de la Cité médiévale de la fin du iiie siècle à l’avènement de Charlemagne: actes du colloque tenu à l’Université de Paris X-Nanterre les 1, 2 et 3 avril 1993, sous la dir. de C. Lepelley, Bari, Edipuglia, 1996, p.161-182 et S. Giatsis, “The Organization of Chariot-Racing in the Great Hippodrome of Byzantine Constantinople”, The International Journal of the History of Sport, vol. 17, no. 1, 2000, p.36-68.

[2]W. Smith, A Dictionary of Greek and Roman Antiquities, Londres, John Murray, 1875, 1294p

[3]M. Golden, Sport in the Ancient World from A to Z, Taylor & Francis, 2003, 208p. Spécifiquement les entrées “circus factions” et “pompa”.

[4]J.-P. Thuillier, Le sport dans la Rome antique, Paris, Errance, 1996, 190p.

[5]S. Barthelemy et D. Gourevitch, éds, Les loisirs des Romains : textes latins et traductions, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1975, 381p.

[6]A. Maricq, « Factions du cirque et partis populaires », dans Académie royale de Belgique, Bulletin de la classe des Lettres, 36, 1950, p.400-402.

[7]R. Auguet, Cruauté et civilisation : les jeux romains, Paris, Flammarion, 1970, 267p.

[8]P. Veyne, Le pain et le cirque : sociologie historique d’une pluralisme politique, Paris, Édition du Seuil, 1976, 800p.

[9]Homère, L’Iliade, xxiii 273-280 (trad. par E. Lasserre, Paris, Classiques Garnier, 1960, 494p.).

[10]Ibid., xxiii 363-534.

[11]J.-P. Thuillier, op. cit., p.26.

[12]Ibid., p.28.

[13]Ibid., p.29.

[14]Ibid., p.62-63.

[15]Plutarque, Romulus, 11, 3 (trad. par R. Flacelière, Paris, Les Belles Lettres, 1964, 244p.).

[16]La légende dit que ces voisins des Romains ont été assimilés par ceux-ci peu après la fondation de Rome. Les Romains, qui se cherchaient des conjointes après avoir fondé la ville, ont invité les Sabins afin d’enlever leurs femmes et de les prendre pour épouses.

[17]Plutarque, Romulus, 14, 3-4.

[18]Plusieurs auteurs discutent de l’administration des factions. En particulier, cf. S. Barthelemy et D. Gourevitch, op. cit., p.340 et M. Golden, op. cit., p.38, 44, 67, 152, 155.

[19]Ces jeux étaient souvent funéraires ou sacrés. Ils étaient composés de concours athlétiques et artistiques, de processions et souvent de sacrifices rituels.

[20]M. Golden, op. cit., p. 36.

[21]Suétone, César, xxxix.

[22]C’est Juvénal qui a dit dans ses Satires, x 81, que le peuple ne demandait plus que du pain et des jeux (panem et circenses) pour être satisfait.

[23]Suétone, Domitien, iv.

[24]Ibid.

[25]Sur les activités prévues au cours des jeux, cf. Suétone, Caligula, xviii et Claude, xxi, 6.

[26]J.-P. Thuillier, op. cit., p.37.

[27]Ibid., p.40.

[28]Suétone, Caligula, xviii (trad. par H. Ailloud, Paris, Les Belles Lettres, 214p.).

[29]Plutarque, Moralia, 818 A-E, apud. P. Veyne, op. cit., p.398.

[30]Ovide, Fasti, iv 494.

[31]Ibid., iv 679-681.

[32]R. Auguet, op. cit., p.153. De plus, la vallée où le Cirque était construit abritait les temples des déesses Séia, Ségesta, Tutilina et Cérès, toutes associées aux cycles agraires.

[33]Tite Live, i 9, 35; Ovide, Fasti, iii 199.

[34]« Consualia » dans W. Smith, A Dictionary of Greek and Roman Antiquities, Londres, John Murray, 1875, p. 352.

[35]Suétone, Auguste, xviii.

[36]R. Auguet, Cruauté et civilisation : les jeux romains, Paris, Flammarion, 1970, p.162.

[37]Ibid., p.160.

[38]P. Veyne, Le pain et le cirque : sociologie historique d’une pluralisme politique, Paris, Édition du Seuil, 1976, p.398.

[39]L’accoutrement du patron des jeux rappel le costume du triomphateur. L’origine et la signification du costume demeurent toutefois incertaines. Cf. M. Beard, The Roman Triumph, Cambridge, Belknap, 2009, p.225-233.

[40]R. Auguet, op. cit., p.160.

[41]M. Golden, Sport in the Ancient World from A to Z, Taylor & Francis, 2003, p.138.

[42]R. Auguet, op. cit., p.160-161.

[43]Suétone, César, lxxiv.

[44]R. Auguet, op. cit., p.161.

[45]A. Maricq, « Factions du cirque et partis populaires », dans Académie royale de Belgique, Bulletin de la classe des Lettres, 36, 1950, p.400-402; non vidimus, mais cf. P. Veyne, op. cit, p.782. Pour l’emplacement des écuries, cf. R Auguet, op. cit., p.174.

[46]Ibid., p.170.

[47]Ibid., p.172.

[48]S. Barthelemy et D. Gourevitch, éds, Les loisirs des Romains : textes latins et traductions, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1975, p.340.

[49]P. Veyne, op. cit., p.695.

[50]R. Auguet, op. cit., p.170. Voir planche A pour un exemple de mosaïque.

[51]M. Golden, op. cit., p.38, Suétone, Domitien, vii 1, Dion Cassius, lxvii 4.

[52]R. Auguet, op. cit., p.180.

[53]Jean Malalas, Chronographia, vii 173-174 (4).

[54]Ibid.

[55]Tertulien, De Spectaculis, viii 2.

[56]Jean Malalas, Chronographia, vii 175-176 (5) (notre traduction de la traduction anglaise par E. Jeffreys et al., Melbourne, Australian Association for Byzantine Studies, 371p.)

[57]Juvénal, Satires, xi 195-199.

[58]R. Auguet, op. cit., p.174.

[59]Ibid.

[60]Suétone, Caligula, xviii.

[61]Jean Malalas, Chronographia, x 244 (4).

[62]P. Veyne, op. cit., p.740.

[63]Suétone, Caligula, liv; Néron, xxii.

[64]Suétone, Caligula, lv.

[65]ILS 5287, Martial,v 25, x 74.

[66]Martial, iv 67.

[67]J.-P. Thuillier, Le sport dans la Rome antique, Paris, Errance, 1996, p.129.

[68]CIL vi 10048, ILS 5287. Ce montant dépassait largement le salaire normal même des classes supérieures. Par exemple, le cens minimum pour accéder à la magistrature de sénateur était de 1 million de sesterces.

[69]CIL vi 10049, ILS 5286; CILvi 10050, ILS 5285; CILvi 33950, ILS 5278.

[70]CIL vi 10048, ILS 5287.

[71]Scorpus, x liii. (trad. par S. Barthelemy et D. Gourevitch, Paris, Société d’Édition d’Enseignement Supérieur, 380p.).

[72]L’espérance de vie à cette époque semble avoir été autour de 35 ou 40 ans, possiblement en partie à cause du très haut taux de mortalité infantile. Cf. B. Frier, “Roman Life Expectancy: The Pannonia Evidence”, Pheonix, 37, 4, 1983, p.328-344.

[73]H.A. Harris, Sport in Greece and Rome, Ithaca, New York, Cornell University Press, 1973, p.208.

[74]CIL vi 10056. Quelques exemples incluent le noir latin (latino nigro), le roux romain (romani russeo) et le gris toscane (tusco cinereo).

[75]H.A. Harris, op. cit., p.202.

[76]Pline, viii lxv.

[77]Pour venger la mort de Patrocle, Achille affronte Hector en duel.Vainqueur du combat, Achille attache Hector à son char et fait sept fois le tour de la ville de Troie pour que le corps du prince soit souillé par la terre et meurtri par les roches.

[78]Suétone, Néron, xxii.

[79]Suétone, Caligula, lv.

[80]S. Barthelemy et D. Gourevitch, op. cit., p.340.

[81]A. Maricq, « Factions du cirque et partis populaires », dans Académie royale de Belgique, Bulletin de la classe des Lettres, 36, 1950, p.400-402; non vidimus, mais cf. R. Auguet, Cruauté et civilisation : les jeux romains, Paris, Flammarion, 1970., p.172.

[82]R. Auguet, op.cit., p.172.

[83]Ibid., p.178.

[84]< http://www.squinchpix.com/PHP_1.php?imgnum=0&setidx=154092>(18 avril 2011)