Par
Benoit Martel
Baccalauréat, Histoire, Université du Québec à Montréal

 

De par sa position stratégique en Méditerranée et sa légendaire capacité de production céréalière, la Sicile fut convoitée par les grandes puissances depuis la lointaine Antiquité. Son histoire, tout au long du Moyen Âge, ne dérogea pas de cette prémisse et l’île passa successivement entre les mains des Byzantins, des Arabes, des Normands, des empereurs germaniques, des rois Angevins et des Aragonais. Au sein de cette histoire mouvementée, l’Ordre teutonique, nouvellement créé et en passe de devenir un ordre militaire, vint s’implanter dans l’île en 1197 par l’action de l’empereur Henry VI. Dans le cadre de cet article, nous tenterons de définir les relations entre la noblesse sicilienne et l’Ordre teutonique, de la création du baillage en 1197 à sa perte en 1492. Notre présentation sera notamment basée sur une source éditée dans le cadre de la thèse doctorale de K. Toomaspoeg[1] : un contrat de confrère, passé entre messire Riccardus de Sancto Philippo et l’Ordre à Agrigente en date du 24 janvier 1326. Nous dresserons d’abord une brève histoire de l’implantation de l’Ordre en Sicile et de son adaptation aux multiples tribulations dynastiques. Nous observerons ensuite les différents types de relations qui s’établirent entre les familles nobiliaires siciliennes et l’Ordre teutonique, puis nous plongerons notre regard au cœur du  XIVe siècle par l’étude du document précité. Finalement, nous terminerons cette présentation par un bilan qui traitera de la résolution de notre problématique et des connaissances apportées par notre source dans ce cadre particulier.

 

Les chevaliers Teutoniques en Sicile (1197-1492)

De l’installation à la chute d’Acre (1197-1291)

 

Née dans le tumulte des croisades lors de la reconquête de la ville d’Acre entre 1189 et 1191[2], l’Ordre teutonique, où Domus hospitalis Sancte Marie Theutonicorum Hierosolomitani de son nom entier, délaissa progressivement le statut d’ordre hospitalier pour devenir un ordre militaire en 1198[3]. Sa règle était mixte, suivant celle de l’Hôpital pour ses activités de charité et d’assistance et celle du Temple pour les activités guerrières et la vie conventuelle[4]. Rapidement soutenu par les Souabes, l’Ordre teutonique attira aussi l’attention de l’empereur Henry VI qui, à l’été 1197, le dota de possessions à Barletta (hôpital de Saint-Thomas), Otranteet Palerme (monastère de la Sainte Trinité[5]). En fait, « le patrimoine des Teutoniques en Sicile était organisé comme un baillage (ballivia), c’est-à-dire une province de l’Ordre, dirigé à partir du monastère de la Saint-Trinité de Palerme que les chevaliers appelaient “ la Magione ”, ce qui signifie la Maison des Teutoniques[6] ». L’action de l’Empereur avait avant tout un objectif politique : elle permettait l’institutionnalisation de la présence allemande en Méditerranée et, en installant ses protégés dans la capitale, Henry VI visait à faciliter l’assise de son autorité sur la Sicile, récemment entrée en sa possession par son mariage avec Constance de Hauteville. Concernant la Magione, cette donation s’accompagnait de privilèges importants : exemption de taxes sur le transport de marchandises (plateaticum et portulaticum) à Palerme, en Sicile, entre la Sicile et la Calabre et entre la Sicile et la Terre sainte ; l’autonomie judiciaire (à l’exception de crimes de sang), le droit d’utilisation des moulins fiscaux et des ressources du domaine royal ; le droit de posséder des cimetières et finalement celui de donner sépultures aux Teutonici[7].

 

Les nouvelles possessions de l’Ordre teutonique devaient servir de base de rassemblement des croisés avant leur départ en Terre sainte[8] pour constituer, au fil du temps, un « arrière pays pour la Terre sainte » selon l’expression de Geneviève Bresc-Bautier[9]. Suite à la mort d’Henry VI et durant la régence mouvementée de Constance (du 28 septembre 1197 au 27 novembre 1199), l’établissement connut quelques difficultés. De plus, les d’Agello tentèrent de le récupérer auprès du pape Innocent III, mais celui-ci donna son appui à l’Ordre, instrument de croisade. Un revirement important se produisit lors de l’usurpation du pouvoir par Guglielmo Capparone (1202-1206). Ce dernier, perpétuant la politique impériale, confirma au nom de Frédéric II leurs possessions et leurs privilèges, en plus de leur concéder le fief de Risalaimi[10]. Finalement, sous Diepold d’Accera eut lieu une seconde concession : en septembre 1207, suivant la demande du Frère Gerardus, maître de la Domus Sancti Trinitatis, il conféra aux Teutoniques l’usage d’une barque pour la pêche devant Palerme et exempta son équipage de toutes taxes[11].

 

            On a longtemps pensé que les liens entre l’Ordre et Frédéric II se tissèrent rapidement : en fait on constate un véritable silence envers le baillage sicilien durant les premières années du règne du jeune roi qui avait alors le regard tourné vers l’Empire[12]. Il est probable que Frédéric, de par l’association de l’Ordre avec le parti Souabe, le voyait alors comme un danger potentiel[13]. Tout changea cependant après qu’Hermann de Salza, grand-maître de l’Ordre de 1209 à 1239, eut reçut une rente de l’Empereur en janvier 1216 afin d’assurer son séjour à la Cour où il devint rapidement un de ses proches conseillers et son médiateur avec le souverain pontife[14]. Le magistère d’Hermann de Salza fut celui de la reconnaissance de l’Ordre, tant par l’Empereur que par le Pape[15], ainsi que celle de son expansion territoriale[16].

 

La période de 1217 à 1239 fut significative pour le baillage sicilien, premier baillage de l’Ordre teutonique[17]. Le 17 février, la Magione se vit confirmer toutes ses possessions et ses privilèges par Frédéric II et le 24 juin, il concéda à l’Ordre toutes les libertés, immunités et exemptions dont bénéficiaient déjà les Templiers et les Hospitaliers[18] en Sicile[19]. Le même jour, ils reçurent une rente de deux cent onces d’or sur les revenus royaux de Messine. Puis, en février 1219, vint la concession del’hôpital-Saint-Jean-des-Lépreux de Palerme avec les terres agricoles dans la plaine palermitaine et les cinq grands fiefs qui en dépendaient : Margana, Gulfa, Rebuttone et Haiarzinetto dans l’actuelle province de Palerme, puis Meselarmet dans celle de Trapani. En tout plus de deux mille acres de terres, ce qui fit d’eux l’une des grandes puissances territoriales du royaume[20]. Situées sur l’axe Monreale-Agrigente, ces terres se trouvaient au cœur du territoire alors touché par la révolte musulmane[21]. Récompense avant l’heure, les Teutoniques se devaient en réalité de les conquérir, et c’est bien ce qu’ils firent : en 1245-47, les reignatores impériaux indiquent que lesdits fiefs étaient en difficulté suite à la déportation et l’extermination des musulmans[22]. Puis, suite aux Assises de Capoue et à la promulgation de la loi De resignandis privilegiis qui obligeait tous les possesseurs de privilèges à les résigner au profit de la couronne, on assista en 1221 à une vague de reconfirmations durant laquelle l’Empereur ajouta le droit à l’utilisation des ressources (eau, bois, herbe) du domaine royal aux autres privilèges de la Magione. Finalement, en 1229, il étendit ce privilège aux terres baronniales et concéda aux frères et à leurs gens le droit de port d’arme[23].

 

            Grâce à diverses donations, le patrimoine foncier des Teutoniques s’aggrandit considérablement (Palerme, Messine, Agrigente, Noto, etc.)[24], cependant que les frères présents sur l’île demeurèrent toujours peu nombreux et ne furent bien souvent que de passage vers la Terre sainte[25]. Aussi suivant la reconstruction frédéricienne des années 1230-40, l’Ordre dut, notamment pour assurer le ravitaillement de la Terre sainte, suivre une politique de location de ses immeubles et de ses casaux incultes[26]. Ceci mena à la création, dans les années 1240-50, d’un véritable réseau de clientèle, reposant sur la base la plus dynamique de la société sicilienne : Toscans, Lombards et immigrés de l’intérieur « attirés par un rapport stable, mi-religieux mi-économique, qui leur garantissait survie et sécurité sans leur ôter la perspective de faire des affaires »[27].Parallèlement, par les donations et la confrérie[28], les riches familles notariales de Palerme (Baldo, Catena, Frumentinus, Grillus), de même que la petite noblesse agrigentine (Maletta, Milite), entrèrent dans le cercle des relations de la Magione et devinrent bien souvent leurs voisins, les locataires de leurs biens ou leurs témoins devant notaire.

 

Au cours de la période de Conrad IV (1250-1254) et de Manfred (1258-1266), puis sous les Angevins et les premiers Aragonais, l’Ordre, malgré un ralentissement de ses opérations durant les années d’interrègne, poursuivit sa politique de location et une nouvelle vague de donations s’amorça entre 1253 et 1292[29]. Ce phénomène, qui dans le dernier quart du siècle permit la consolidation extra muros et l’expansion intra muros du baillage dans les endroits où il était déjà implanté, fut principalement dut à l’achèvement de la formation du réseau de clientèle entre les années 1260 et 1280. En effet, les donateurs furent majoritairement soit des clients de longue date de la Magione, soit des confrères, soit des veuves ou des couples laissant leurs biens à l’Ordre afin d’assurer leur survie économique[30]

 

L’économie de la Magione s’insérait dans le processus de création du latifondo[31] à partir du milieu XIIIe siècle en Sicile occidentale. Selon Henri Bresc, « il y eut d’un côté la propriété féodale de la terre et, de l’autre, un droit d’usage exercé par les citadins des terres domaniales. Cela s’accompagna d’une concentration de l’habitat dans les terres principales et d’un souci de rentabilisation économique des maîtres du sol »[32]. Ainsi, suite à la stabilité politique et économique apportée par le couronnement de Manfred[33], on assista, dans les années de l’achèvement de la formation du latifondo, à une rentabilisation économique du patrimoine de la Magione, concurremment avec le renforcement de la nouvelle couche de la bourgeoisie sicilienne, rurale et urbaine, avec qui elle s’était associée. Se fondant avec la petite chevalerie pour former une nouvelle aristocratie composée de familles tels que les Mastrangelo, les Ebdemonia et les Milite, cette couche émergente de la bourgeoisie sicilienne fut celle mise de l’avant durant les Vêpres de 1282[34].

 

            Du point de vue politique, l’Ordre sut changer d’allégeance au fil des mouvementsdynastiques, évitant de perdre ses privilèges par de judicieuses reconfirmations et par un effort soutenu de récupération des biens perdus au cours des marasmes. Ainsi, en juillet 1262, Manfred confirma tous les privilèges de l’Ordre teutonique[35] et lors de l’avènement de Charles 1er d’Anjou, soutenu par la papauté, ils démontrèrent leur indépendance vis-à-vis des Souabes. En effet, dès avril 1266, l’Angevin leur concéda un nouveau privilège : l’exemption de taxes sur l’utilisation de salines en Pouilles où l’Ordre possédait quelques biens. Il faut probablement voir le soutien de Charles, « auquel le Pape avait concédé l’investiture du royaume et qui, en théorie, était defensor Fidei et vassalus Sanctae Romanae Ecclesiae »[36], dans le cadre d’une politique de soutien aux églises du royaume en général, même si la Magione en était de fait indépendante, et envers les ordres militaires actifs en Terre sainte en particulier[37]. On ignore le rôle que jouèrent les Teutoniques durant les Vêpres, mais la transition avec la dynastie aragonaise en 1285 ne semble pas non plus avoir présentée trop de difficultés. En effet, les clients et les confrères de la Magione étaient en position de force à Palerme (exception faite de Simone Fimetta qui fut exécuté) et l’Ordre était déjà reconnu en péninsule ibérique pour ses actions dans le cadre de la Reconquista[38]. En février 1286, Jacques II leur confirmait à son tour toutes leurs possessions et privilèges[39]. En 1291, Acre tombait et les ordres militaires, déjà critiqués et ayant échoué à défendre la Terre sainte, perdaient leur principale raison d’être[40].

                                    

Une époque troublée (1292-1392)

 

            La chute de Saint-Jean-d’Acre, au cours de laquelle le commandeur Heinrich von Bolanden et la majorité des frères du baillage périrent, marqua un tournant capital pour la Magione. Par le déplacement du siège de l’Ordre à Venise, puis à Marienburg en 1309, elle perdit de son importance au profit du baillage en Pouilles, proximal, et acquit une certaine autonomie[41]. Ainsi, perdant son rôle d’arrière-pays pour la Terre sainte, elle dut se mettre en quête de nouveaux soutiens au cœur de la société sicilienne.

 

            Dès 1292, la Magione entama une importante modification dans son implantation en territoire sicilien par la création d’un réseau de petites églises locales dépendantes, dirigées par des chapelains siciliens (probablement des confrères) et financées par la vente des fruits de l’exploitation de ses possessions qu’elle n’avait plus à exporter en Terre sainte[42]. Les Teutoniques fondèrent ou reprirent ainsi une dizaine d’églises durant cette période et conservèrent les quelques cinq ou six établissements qu’ils possédaient déjà. La Magione pu donc renforcer ses liens avec la société sicilienne, puisque ces églises devinrent des points de repère pour la population locale.Elle entra toutefois en conflit avec les églises siciliennes qui tentèrent sans grand succès de s’y opposer. En fait, les Teutoniques bénéficiaient depuis 1291 d’un avantage considérable sur celles-ci : ils avaient été libérés par Nicolas IV de l’interdit pontifical qui pesait lourdement sur l’île depuis 1282 et se trouvaient, avec leurs familiers et leurs dépendants, parmi les rares privilégiés à pouvoir enfin célébrer le culte liturgique. Selon C. Backman, bien que les prêtres pouvaient continuer à prêcher et à mener leurs congrégations en prière, la prohibition des sacrements fut totale et rare furent ceux qui osèrent la braver[43].

 

Suite à la paix de Caltabellota en 1302[44], l’interdit fut levé. Les conséquences de celui-ci furent décisives, entrainant à la fois une mentalité d’insubordination face à l’institution ecclésiastique, parfois mutée en un virulent anticléricalisme chez les plus jeunes et en une forte recrudescence de la piété enfin libre d’expression chez les plus vieux « who felt that they had as much to forgive as to be forgiven »[45]. Les années suivant les Vêpres furent inquiétantes et on vit une augmentation marquée des donations aux églises locales et aux monastères. Il en alla de même pour la Magione qui entre 1292 et 1320 reçut son plus grand nombre de donations pour financer ses œuvres charitables au sein de la société et de legs testamentaires. L’élément dominant était la coopération économique avec la population, établie par le biais de contrats de confrères et d’une politique de prise en charge des donatrices. Ainsi, la donation devenait la condition nécessaire à une contrepartie économique[46].

 

Par ailleurs, la royauté apporta aussi son appui à la Magione. À peine proclamé roi, le 4 mai 1296, Frédéric III émit deux diplômes en faveur de la Magione, demandant le respect de ses droits. Puis, le 16 décembre 1299, lui accorda sa protection et confirma tous ses privilèges, droits et possessions en Sicile. Suite à des abus, en octobre 1308, il interdit aux officiers « d’exiger des Teutoniques, de leurs confrères, de leurs agents économiques (procuratores, negotiatorum gestores et factores) et de leurs dépendants (laboratores), des corvées (angaria etpreangaria) », d’imposer des taxes sur les transactions effectuées avec les biens du baillage (douane, datia), de leur imposer des collectes, de menacer les Teutoniques et leurs familiers d’emprunts forcés (mutui) et d’accaparer leurs biens.[47]

 

La paix suivant la guerre des Vêpres ne dura pas. Déjà en 1314 et en 1316, les Angevins revenaient, causant des ravages sur l’île. La guerre opposants les Aragonais liés au parti gibelin[48] et les Angevins associés de près à la politique guelfe[49], notamment depuis le déplacement de la papauté à Avignon en 1309, se poursuivit jusqu’à la Paix d’Aversa et causa de nombreuses destructions dans l’île[50]. Les possessions de l’Ordre en souffrirent. Entretemps, en 1348, la peste frappa, entrainant encore de plus grandes difficultés pour le baillage qui n’arrivait plus à trouver preneurs pour ses baux[51]. Une des principales raisons de la désorganisation du royaume fut la montée autonomiste de la grande noblesse sicilienne. S’appuyant sur ce sentiment identitaire naissant, elle en vint à éclipser la monarchie, puis la fit disparaitre totalement[52]. Cette dernière, incapable d’assurer son rôle régulateur, ne put plus garantir la sécurité du royaume. Entre les années 1330 et 1360, il fut déchiré par les luttes entre les grandes familles nobiliaires et plongé dans la révolte et les difficultés économiques[53]. Les établissements religieux furent victimes d’abus et d’excès de la part des officiers des seigneurs locaux et eurent du mal à faire respecter leurs privilèges[54]. Enfin, en 1362, la paix de Piazza officialisa la partition de l’île entre les barons : Chiaramonte, Ventimiglia et Alagona[55]. Aussi, comme nous le verrons plus loin, durant cette période, la Magione dut principalement sa survie à son association avec la puissante famille Chiaramonte.

 

            Dans les années 1330-1360, suivant l’ouverture de la Magione à la société environnante par l’entremise de sa confrérie et de son réseau de clients afin de pallier au manque toujours plus criant de frères dans le baillage, les possessions rapprochées de l’axe Palerme-Agrigente furent confiées à des confrères-laboureurs (massaro) contre une partie de la récolte[56]. Ces derniers disposaient de paysans salariés résidant sur le territoire. Quant aux possessions éloignées, elles furent laissées à des entrepreneurs siciliens contre une rente annuelle en or[57]. Vers le milieu du siècle, les préceptories disparurent et la gestion économique de la Magione fut confiée à des agents locaux, c’est-à-dire à des confrères-procurateurs qui en vinrent à éclipser les multiples commandeurs. De 1350-1366, le baillage lui-même ne fut plus dirigé que par un lieutenant, Hermann Rays. En 1367, par subordination du baillage au maître d’Allemagne (Deutschmeister) et l’arrivée d’Ulrich de Schmalenstein (1367-1381)[58] son envoyé, l’Ordre s’intéressa à nouveau à ses possessions et redressa la situation de dépérissement. Les confrères-procurateurs furent remplacés par de simples salariés, changeant souvent d’endroit au sein du baillage pour éviter les usurpations[59]. La confrérie, quant à elle, disparut avant la fin du siècle. Toutefois, grâce aux traditions familiales et à des intérêts économiques réciproques, la Magione conserva son réseau de clientèle[60]. Finalement, mentionnons que les années 1340-1375 marquèrent néanmoins le début de l’abandon de ses possessions méditerranéennes par l’Ordre : après 1341 celles de Chypre ne furent plus mentionnés dans les sources, en 1343 l’hôpital de Saint-Martin à Montpellier fut vendu au cardinal Imbert Dupuis et en 1375 le baillage en Arménie cilicienne tomba sous les coups des Mameluks[61].

 

Les barons avaient dominé le royaume avec un manque de légitimité, laissant constamment entendre qu’ils ne faisaient qu’assurer la régence durant la minorité des rois. En fait, après 1379, c’est-à-dire après l’enlèvement de l’héritière du trône de Sicile, Marie, ceux-ci se considéraient toujours comme les vicaires du monarque absent. À l’arrivée de Martin de Montblanc en 1392, idéologiquement affaiblis, ceux-ci ne purent lui tenir tête[62].  

 

Le temps du départ (1392-1492)

 

Durant la guerre de reconquête de l’île par les Aragonais (1392-1397), les Teutoniques surent encore une fois déployer leurs talents diplomatiques. D’un côté, ils demeurèrent alliés à la famille des Chiaramonte qui dominait Palerme et de l’autre, ils tissèrent rapidement des liens avec le nouveau pouvoir aragonais[63]. Martin de Montblanc, débarqué en mars, confirma dès juin les privilèges donnés à la Magione par ses prédécesseurs et, en 1396, le roi d’Aragon et le roi de Sicile accordèrent leur protection à l’Ordre pour le remercier de ses services militaires[64]. Finalement, en 1397, ces derniers obtinrent la restitution de tous leur biens ayant été confisqués depuis les années 1360[65]. À la fin de la guerre, ils se virent même remettre l’hôpital Sainte-Marie-Madeleine d’Agrigente fondé par les Chiaramonte. Ainsi, au sortir des troubles, la Magione avait su assurer sa stabilité et même réussi à accroître son patrimoine. Sa puissance économique au sein de la société sicilienne, garantie par le nombre de ses possessions et par la richesse produite par ses grands fiefs, faisait d’elle une alliée convoitée. D’ailleurs, du côté aragonais, il est probable que la mentalité chevaleresque qui imprégnait alors la noblesse catalane pencha aussi en sa  faveur.

 

            La défaite de Tannenberg en 1410, opposant l’Ordre teutonique aux royaumes coalisés de Pologne et de Lituanie, sonna le glas des baillages méditerranéens  (Grèce, de Pouilles et de Sicile). Avant la fin du siècle, les Teutoniques achevèrent de se débarrasser de ces possessions trop éloignées et difficilement gérables. Entre les années 1430 et1440, le Deutschmeister­[66] Eberhard de Seinsheim entra en conflit ouvert avec le Hochmeister[67] Paul de Rusdorf au sujet du baillage sicilien qui risquait d’être échangé contre les possessions des hospitaliers en Allemagne Orientale[68], et il reprit en main la Magione. Entretemps, en 1412, suite à la mort de Martin de Montblanc, la Sicile passa sous le contrôle direct des rois d’Aragon et Alphonse V dit le Magnanime (1416-1458) en fit une base arrière pour la conquête du royaume de Naples[69]. Durant cette période, l’Ordre participa aussi aux guerres du royaume et on vit en 1436 le commandeur du baillage Johann von Fretchen participer à la bataille de Gaëte comme chef de bannière[70].

 

            Vers le milieu du siècle, un compromis fut trouvé entre Rusdorf et Seinsheim et la responsabilité du baillage fut confiée au procurateur général de l’Ordre à Rome. À partir de 1470, ce dernier remit les rennes de la Magione entre les mains d’Heinrich Hoemeister qui usurpa le baillage. Celui-ci, en conflit avec l’Ordre, entra dans la dépendance du roi Ferdinand d’Aragon au cours des années 1483-1485[71]. Après une longue série de démarches diplomatiques impliquant l’Ordre et le Saint-Siège[72], la bulle Ad personem tuam d’Innocent VII remit le baillage entre les mains de Rodericus Borgias et concéda, contre la résiliation volontaire de ses droits, une rente annuelle de 500 florins à Hoemeister tirés des revenus de la Magione[73]. Les Teutoniques protestèrent, mais sans succès, et en août 1492, lorsque Rodrigo Borgias fut élu pape sous le nom d’Alexandre VI, la Magione fut remise entre les mains du cardinal Frederigo di Sanseverino, probablement pour son appui lors du conclave[74]. Plus tard, la Magione entra de facto dans le domaine royal suite à des négociations qui aboutirent, le 11 mars 1495, à sa remise à Alphonse d’Aragon, archevêque de Saragosse.[75].

 

            Durant le XVe siècle, la Magione poursuivit ses activités économiques aux côtés des familles notariales palermitaines et étendit son réseau de clientèle aux minorités linguistiques et religieuses de l’île en quête de sécurité et de soutien. Les liens avec la noblesse urbaine se renforcèrent, de même que ceux avec la noblesse catalane poussée par la symbolique de l’Ordre. Son patrimoine demeura sensiblement le même, à l’exception d’une augmentation marquée de ses possessions en Val di Noto et du déclin progressif de son importance à Agrigente[76]. La stabilisation politique du royaume permit à la Magione de développer ses méthodes de rentabilisation pour devenir, selon les mots de K. Toomaspoeg, une véritable « entreprise de perception de rentes et d’exploitation de ressources agricoles, basée sur le travail salarial et sur des contrats de location et de sous-location, passés avec des entrepreneurs de divers degrés »[77].

 

L’Ordre et la noblesse sicilienne

 

            Au début du XIIIe siècle, comme nous l’avons vu, l’Ordre teutonique fut soutenu par un protecteur puissant à Palerme, le comte d’Agrigente Guglielmo Capparone, qui leur permit d’acquérir leur premier fief sur l’île, c’est-à-dire le casal de Risalaimi[78]. De même, entre 1215 et 1235, date de la confirmation de la possession du fief, la comtesse Mahalda, la veuve de Guglielmo, permit à l’Ordre d’acquérir l’Église de Saint-Jean-Baptiste d’Agrigente ainsi que des maisons situées dans son voisinage et créa ainsi le noyau originel des possessions de la Magione dans la ville portuaire[79]. Cette association, basée sur les sympathies pro-souabes, s’inscrivait dans la continuité de la politique d’Henry VI et fut la seule réalisée avec une famille de la grande noblesse durant la période.

 

À l’échelon inférieur de l’aristocratie[80], durant les premières décennies du baillage, les contacts entre les Siciliens et la Magione demeurèrent passablement épisodiques et il fallut attendre la fin du siècle pour voir se modifier les rapports. En fait, selon H. Bresc, « la noblesse chevaleresque n’avait jamais été en Sicile une caste fermée; la chevalerie apparaissait comme un complément de dignité conféré aux membres de familles remarquables par la richesse, l’autorité ou la science ». Aussi, de 1216 à 1292, parmi tous les clients de la Magione, on ne dénombre que six personnes qualifiées de domini : Severino de Calatafimi, Ruggero Lombardus, Andrea de Milite, Bartolomeo de Ventimiglia et Guillelmus Fa[…]ius qui acheta le bail d’un terrain dans la plaine palermitaine en 1282[81]. Les Failla, quant à eux, devinrent locataires des Teutoniques en 1267 et léguèrent probablement leurs biens à la Magione comme l’attestent les efforts de leurs descendants pour les récupérer[82]. Finalement, le tristement célèbre chevalier Simone Fimetta de Calataphimo tenta d’usurper  une grande maison de l’Ordre dans le Cassaro de Palerme. Cette maison avait auparavant été louée par son père et les Fimetta n’en avaient pas payé le cens durant cinq ans[83]. Ainsi, leurs relations avec la noblesse à Palerme furent sensiblement les mêmes qu’avec les non-nobles[84] et, de même, quelques-unes de ces familles se retrouvèrent encore au XIVe siècle dans le réseau de clientèle de la Magione tout en en formant la couche supérieure de par leur influence et leur opulence.

 

            Selon J. Heers,outre leurs domaines ruraux et comme dans toutes les manifestations de la vie sociale, dans les zones urbaines les clans familiaux puissants dominaient d’une façon directe ou occulte la vie de la cité[85]. Ils étaient souvent propriétaires d’une grande densité d’immeubles constituée de maisons, de maisonnettes, d’ateliers, de tavernes, de fours, d’entrepôts et de boutiques souvent regroupés en quartiers appelés contrada. Leurs possessions se jouxtaient de près et formaient à la fois un lieu d’habitation, d’échange et de production[86]. Tout comme la Magione, ceux-ci avaient aussi des réseaux de clientèle qui comprenaient non seulement les hommes qui se réclamaient « directement du même sang et du même nom, mais aussi [de] tous les parents et alliés, les amis charnels et les voisins, les serviteurs et les nourris »[87]. On peut facilement imaginer que deux réseaux de clientèle pouvaient se correspondre, s’entrecouper ou même se compléter.

 

            Ailleurs sur l’île, hors de Palerme, certaines autres familles nobiliaires comme les Maletta ne demeurèrent pas liées plus d’une génération à la Magione. La famille Milite constitue ainsi une exception notable puisqu’elle entretint des relations avec l’Ordre jusqu’au XVe siècle. Géographiquement étendue, la famille Milite avait des branches à Palerme, à Polizzi et à Agrigente. À Polizzi, Andrea, puis Matteo Milite furent locataires du casal de Garbilcauli à partir de 1274[88]. À Agrigente, Giovanni et sa femme Riccarda devinrent confrère et consœur et donnèrent une vigne et une maison à la Magione en 1288[89]. Quelques années plus tard, en mars 1300, Riccarda fit encore don de deux maisons et de toutes ses autres possessions à l’Ordre[90]. En fait, le cas de la confrérie d’Agrigente constituait une seconde exception, tout aussi remarquable d’ailleurs, puisqu’elle fut tout au long du XIIIe siècle un « point de convergence entre les Teutoniques et la noblesse » à qui l’accès semblait être réservé[91]. Ainsi, en 1266, la noble dame Mabilia, fille du défunt Orlandus Malecta d’Agrigente, devint consœur et donna à la Magione des moulins et des immeubles[92]. De même, en 1273Bartholomeus Carpinterius et sa femme Vigila joignirent les rangs de la confrérie et donnèrent au baillage une vigne et deux maisons sur le territoire d’Agrigente dont ils conservèrent l’usufruit[93]. Les Vêpres de 1282 sanctionnèrent l’ascension de cette noblesse principalement urbaine qui s’était amorcée sous le règne de Manfred[94]. Les Milite, les Ebdemonia, les Mastrangelo ainsi que de nombreuses autres familles jouèrent désormais un rôle de premier plan dans la vie de l’île, tout comme dans celle du baillage qui s’ouvrait à la société sicilienne par l’intermédiaire de sa confrérie.

 

En 1296, les Siciliens décidèrent unanimement de séparer l’île du royaume d’Aragon et élurent Frédéric III comme roi. L’arrivée de la dynastie nouvelle s’accompagna d’une forte immigration de nobles et de soldats catalo-aragonais. Cependant, loin d’entraîner une seconde bipartition ethnique, ceux-ci furent assimilés par la force de l’identité sicilienne. Selon F. Giunta, « l’idéologie gibeline et l’orgueil insulaire de défendre les valeurs communes – impériales contre la papauté, italiennes contre les Français de Naples – cimentent aussitôt les divers éléments de la nouvelle noblesse »[95]. C’est qu’il fallait aussi pouvoir faire face à l’ost angevin, annuel et régulier. Le renouvellement de la noblesse fut tel que sur 416 familles nobiliaires connues, seules 106 remontaient à la Sicile d’avant les Vêpres, parmi lesquelles à peine 21 étaient d’origine normande[96]. Les années 1300-1340 marquèrent l’apogée de l’activité et de la présence de cette féodalité renouvelée et c’est dans ce contexte que s’inscrit l’adhésion du chevalier Riccardo de Sancto Philippo à la confrérie de l’Ordre teutonique à Agrigente que nous étudierons en détail dans la dernière partie de cet article.

Que ce soit comme confrère, nouveau ou ancien locataire, adversaire, donateur, voisin, notaire, juge ou simplement témoins d’acte notarié, les Teutoniques tissèrent quantité de liens avec la petite noblesse sicilienne et virent leur patrimoine s’accroître significativement[97]. Par exemple, à Palerme, où il était de loin le plus important, l’Ordre gagna un procès en 1311 contre les Ebdemonia concernant la possession d’une maison tenue par ses clients[98]. Des relations furent ainsi établies avec de nombreuses autres familles palermitaines : les Calvello, les Coppula, les Curtibus, les Frumentinus qui leur léguèrent une grande vigne dans la contrada de Xarabi près de l’Oreto[99], les Trayna, les Fisaula qui donnèrent à l’Ordre le feudottum de Richarduni en janvier 1352[100], les Milite, toujours, les Scriba, les Mastrangelo[101], les Sologcuppoet les Ventimiglia.

 

À Polizzi, la branche principale de la famille Milite formait la noblesse du bourg avec les Fasana qui, comme eux, occupaient souvent les fonctions de bayles et de jugeset avaient des rapports avec l’Ordre par l’intermédiaire de l’actif confrère et entrepreneur Rinaldo di Giovanni Lombardo[102]. Dans le bourg de Castronovo, Guglielmo de Passaneto tint à cens des biens de la Magione à partir du 16 juin 1379 et les Alfano, grande famille de juristes, signèrent divers actes avec la Magione[103]. À Agrigente, les Capichi leur léguèrent aussi quelques biens et des relations furent établies avec les Lanzalotta, les Salemi, les Milite, les Sanfilippo (Sancto Philippo) et avec les Montaperto, une des familles de la grande noblesse sicilienne[104]. Finalement, à Messine, les puissants Spadafora devinrent locataires du fief de la Gulfa à partir du 15 avril 1372 pour une période de cinq ans et contre un cens annuel de 20 onces d’or[105]. Cependant, il n’y eut pas que les intérêts économiques liés à la propriété immobilière qui unirent les Teutoniques à la grande noblesse de l’île.

 

Leur association avec les Chiaramonte, comtes de Modica et maîtres de Palerme à la fin du siècle, qui assura la survie du baillage entre les années 1330 et 1390, reposait principalement sur une considération politique : les sympathies gibelines et pro-germaniques de la famille baronniale[106]. Comme l’avance K. Toomaspoeg, « la Magione qui ne possédait que peu de moyens d’autodéfense avait besoin de protecteurs en mesure de reprendre le rôle de protecteur joué par la royauté » et si en fait les rapports avec la famille furent peu nombreux, leur régularité tout au long du siècle atteste de leur continuité[107]. En 1305, Manfredi I, sénéchal du royaume, leur confirmait le droit d’utiliser les ressources de la Bagheria lors d’un conflit qui les opposait au chevalier Leonus de Sancto Stephano, procurateur des forêts de la cour dans la région[108]. Le 27 mai 1323, Giovanni, sénéchal lui aussi, échangea à Palerme un verger contre un de la Magione[109]. Le 20 avril 1328, les rapports économiques prirent un caractère politique lorsqu’il concéda à la Magione, en échange de terrains perdus lors du renforcement des murailles de la ville, un terrain à Fabaria Sancti Philipi et deux moulins sur le territoire de Palerme près du Datiletto où l’Ordre avait déjà de nombreuses possessions depuis la concession de l’hôpital Saint-Jean-des-Lépreux en 1219[110]. En novembre 1351, le nouveau sénéchal Manfredi II accordait aux Teutoniques de construire le château de la Magana afin d’assurer la sécurité des gens du lieu comme nous le verront subséquemment[111]. Finalement, en 1296, Henricus, amiral de Martin de Montblanc et usurpateur du royaume, émettait un dernier privilège en faveur de la Magione avant d’être décapité en 1298[112].

 

            Les Teutoniques n’avaient pas que des appuis en Sicile. Dans la première moitié du XIVe siècle, un conflit qui mena à la construction du château de la Margana (qui à l’origine ne fût qu’une ferme fortifiée flanquée d’une tour) les opposa aux Valguarnera, seigneurs de Vicari[113]. Le 23 novembre 1328, le commandeur local de la Margana fut assassiné par trois familiers de Symon Valguarnera : Frederico de Biccaro (miles), Ughetto Sarrocta et Mumuneus. Bien que rien ne prouve directement l’implication de Symon Valgarnera, un combattant plus qu’aguerri[114], ce dernier hésita longtemps avant de livrer les trois suspects convoqués par le préteur de Palerme. Malheureusement, le manque de sources ne nous éclaire pas plus sur les suites du conflit qui porte tout le blâme sur les trois acolytes et laisse de côté ce personnage nécessaire à la défense du royaume. Néanmoins, selon Toomaspoeg, il est possible et même « probable qu’en 1328 Symon Valguanera taxa abusivement la Margana, à un moment où la mise en valeur était accomplie et où Symon Valguanera cherchait à financer ses activités militaires »[115]. Ainsi, l’homicide aurait été la conséquence du refus de soumission de la part du commandeur teutonique.

 

Les relations tendues avec la famille ne s’arrêtèrent pas là. Ayant pour but de financer sa participation aux guerres du royaume[116], Francesco, baron de Vicari, conseiller et familier du roi, avait « exigé violemment le paiement du jus dohane (taxe pour la douane royale) de la part des coloni, laboratores et agricultores, voire des factores, coloni et massari de la Magione dans le fief de la Margana »[117]. Selon toute vraisemblance, il s’agissait là d’une pratique habituelle et les Teutoniques dénoncèrent Francesco. Le 14 janvier 1346, ils obtinrent un mandement du roi Louis qui ordonnait au capitaine et justicier de Palerme d’imposer une amende de 100 onces d’or à Symon Valguarnera pour non-respect des privilèges de la Magione. Un procès eut ensuite lieu à Palerme entre août et septembre 1346, confirmant la décision royale. Les deux décisions furent de plus validées par le juge Cossius de Paruta (18 nov. 1346), mais, par manque de sources, on ignore s’il s’acquitta de sa dette. De plus, après le début du XIVe siècle, on ne mentionne que rarement les biens de l’Ordre à Vicari et il est donc probable qu’ils y perdirent leur patrimoine sous les Valguarnera[118]. Ainsi, la décision de fortifier l’habitat de la Margana en 1346 découla vraisemblablement de ces évènements.

 

            À la fin du XIVe siècle, suite à la peste et aux guerres civiles et angevines incessantes, près du tiers des familles nobiliaires de l’île furent anéanties. Entre 1350 et 1392, il n’en demeurait que 240, dont 75 nouvellement élevées à la chevalerie. Aussi, les années 1392-1410 furent caractérisées par une nouvelle immigration catalo-aragonaise dans l’île[119]. On dénombre en tout près d’une centaine de familles nobiliaires qui furent en relation avec le baillage au cours du siècle[120]. Au niveau de la grande noblesse et de la noblesse d’origine catalane, si le siècle précédent avait été celui des Chiaramonte, le XVe siècle fut celui des Ventimiglia, comtes de Geraci[121]. La branche palermitaine loua en effet des maisons et des terrains de la Magione tout au long du siècle (1411, 1418, 1433, 1460) et en 1491, et on parle de Joan Jaymo de Ventimiglia comme étant un proche du chapitre et un ami intime d’Heinrich Hoemeister. Celui-ci, populaire auprès de la noblesse palermitaine, organisait régulièrement des réunions officielles avec les princes et les seigneurs dans les locaux même de la Magione[122]. On peut aussi mentionner les Villagrut, les Sin et les Pilaya. Diverses autres familles de la noblesse d’influence politique multiples jouèrent aussi un rôle dans la vie du baillage : les Crispo venus de Messine, les Madrigal et les Agliata, tous locataires de biens de la Magione. À un niveau plus local, on trouvait les Diana à Corleone, les Spadafora et les Romano à Messine, les Monferrario, Francardo et Monteaperto à Agrigente, les Midia d’Avola à Noto[123]. Finalement, dans la région de Salemi les Ballleto furent locataires du fief de Meselarmet jusqu’à ce qu’il passe aux mains des Abatellis[124]

 

            Cependant, la majorité des familles nobiliaires associées à l’Ordre ne faisaient pas partie des classes susmentionnées et appartenaient souvent à la société palermitaine. Cette noblesse urbaine était habituellement d’origine étrangère, toscane ou ligure (tel les Campo génois, les Afflitto amalfitains ou les Paruta pisans) et les familles arabo-siciliennes (Ebdemonia, Castrono, Spallicta) faisaient figure d’exceptions. Ces dernières étaient principalement de riches familles notariales récemment élevées à la dignité chevaleresque et parfois, tels les Macaluso de Castronvo, quelques puissants gabellotti. Souvent clients de longue date du baillage, le type de lien les unissant varia très peu : la Magione louait à ces entrepreneurs d’envergure une bonne partie de son patrimoine dans la région palermitaine[125].

 

Le contrat de confrère de Riccardo de Sancto Philippo

 

            De prime abord, le contrat de confrère passé entre le chevalier Riccardo Sancto Philippo et l’Ordre teutonique le 24 janvier 1326[126] se présente comme un cas de confrérie « classique », antérieurs aux contrats élaborés vers le début du XIVe siècle[127]. Voici le résumé de l’acte notarié : Riccardo est reçu parmi les confrères de la Magione. Il jure de donner à sa mort 10 onces d’or, son meilleur cheval et ses armes en contrepartie de quoi celui-ci obtient le droit de porter le manteau blanc de l’Ordre orné d’une demi-croix durant sa vie. Il jure aussi, sous peine d’une amende de 20 onces d’or, de respecter cette entente et il accorde à l’Ordre le droit d’entrer en possession de tous ses biens à l’heure même de sa mort. Avant d’entrer dans le détail du document, voyons d’abord qui était Riccardo de Sancto Philippo et quelles purent être les possibles motivations de son adhésion à la confrérie d’Agrigente.

 

                La famille des Sancto Philippo était une très ancienne famille de la noblesse féodale sicilienne subordonnée aux Barons, si l’on se fie à l’analyse d’Henri Bresc[128]. Elle tirait probablement son nom de la baronnie de San Filippo d’Argirò située en Val di Noto, environ à mi-chemin entre Agrigente et Messine[129]. Des liens entre la Magione et la famille Sancto Philippo sont attestés depuis le milieu du XIIIe siècle. D’abord en 1264 à Paternò, où le notaire Pietro de Sancto Philippo assista comme témoin à la transcription et à la confirmation d’un privilège de Manfred, donné en faveur de la Magione et émit en 1262[130]. Ensuite, entre 1291 et 1318, où les membres de la branche palermitaine de la famille apparaissent en tant que témoins ou acteurs dans trois actes concernant des biens qui passèrent entre les mains de la Magione[131]. Enfin, Riccardo de Sancto Philippo fut le premier de la branche agrigentine de sa famille à s’intéresser à l’Ordre d’aussi près. Voyons pourquoi.

 

            Rappelons d’abord que la confrérie d’Agrigente était, à l’exclusion de certains richissimes couples, réservée à la noblesse. Aussi, y étant parmi ses pairs, peut-être Riccardo de Sancto Philippo s’y sentait-il déjà un peu plus à l’aise. Ensuite, il est fort possible qu’un motif pieux ait inspiré son action. En effet, et suivant en cela K. Toomaspoeg dans ses réflexions sur les motifs d’adhésion à la confrérie, je pense que Riccardo de Sancto Philippo, alors passablement âgé et probablement conscient d’arriver à la fin de sa vie, cherchait peut-être un endroit qui lui permettait de terminer ses jours en toute quiétude[132]. La confrérie de l’Ordre lui offrait cette opportunité, puisque celui-ci était exempt de l’interdit papal qui planait alors à nouveau sur l’île. De plus, tout comme le propose C. Backman pour la période suivant les Vêpres, étant chevalier et ayant beaucoup guerroyé au cours des dernières années, il est probable que Riccardo de Sancto Philippo était de ceux qui avaient la conscience lourde[133].

 

D’un autre côté, peut-être cette adhésion fut-elle aussi motivée par le prestige de l’habit de l’Ordre[134]. En effet, cette mention de la demi-croix fut la seule durant toute l’existence du baillage sicilien[135]. Cependant, je ne suis pas prêt à affirmer comme K. Toomaspoeg que Riccardo de Sancto Philippo « ne souhaite pas être pris en charge par les Teutoniques »[136]. Pour ma part, je trouve particulièrement significatif qu’aucune mention de donation de résidence ne figure dans les clauses. Si Riccardo de Sancto Philippo donna « tous ses biens » à l’Ordre, comme il est mentionné plus loin, où demeurera-t-il jusqu’à sa mort sinon derrière les murs de Saint-Jean-Baptiste d’Agrigente? Mais il est aussi possible que les héritiers qu’il mentionne dans le document ne soient pas les membres du baillage, mais d’autres membres de sa lignée.

 

            Passons maintenant à l’analyse du document proprement dit. Le « Frédérico roi de Sicile » mentionné est Frédéric III d’Aragon qui régna effectivement sur l’île après son élection en 1296. Quant au « célèbre Pierre », il s’agit de son fils et futur successeur Pierre III d’Aragon (1337-1342) qui fut rattaché au trône dès 1322[137]. Les lignes 3 à 6 présentent le triple vœu prononcé par Riccardo avant son entrée parmi les confrères (obéissance, chasteté, pauvreté)[138]. Aux lignes 8-9, on mentionne Guillaume de Cuyc[139], magistri preceptoris et visitatoris qui accorda le statut de confrère à Riccardo de Sancto Philippo. Si le titre de magistri preceptoris peut être traduit par « grand commandeur »[140], visitatoris semble plutôt renvoyer aux visiteurs du baillage envoyés par le maître d’Allemagne. En fait, selon, Toomaspoeg, ce document atteste de la première visite dans l’île d’Otto de Bissingen et du frère-prêtre Johann de Sassonia. Ces visiteurs avaient été envoyés dans l’île pour évaluer la situation du baillage suite à la violente attaque angevine contre Palerme en 1325 qui avait saccagé les territoires de la plaine palermitaine et les possessions de l’Ordre dans le Datiletto où elles se trouvaient en majorité. L’église de Saint-Jean-des-Lépreux ayant depuis été vraisemblablement abandonnée.

 

Le besoin de liquidités rapides dans un contexte de difficile crise économique, sévissant entre les années 1320 et 1330[141], pourrait aussi expliquer l’empressement des Teutoniques à entrer immédiatement en possessions des biens laissés par Riccardo de Sancto Philippo. Il faut dire que sans être faramineuse, la valeur de ses biens demeurait tout de même non négligeable : les 10 onces d’or valaient près d’une cinquantaine de florins de florentins[142]. Le cheval, quant à lui, nous permet d’estimer encore mieux la valeur relative des biens à l’époque. En effet, dans un document daté de septembre 1282, on apprend qu’un cheval fut échangé contre une maison et une vigne à Vicari[143]. De plus un document daté de juillet 1356 à Agrigente officialise la vente d’un cheval et d’une once d’or contre un terrain avec des maisons sans étages, un puits et des annexes. Un mois plus tard, pour le même prix, on achetait encore à Agrigente un terrain avec quatre maisons sans étages, un puits et une cour[144].

 

            En accordant à la Magione d’entrer aussi rapidement en possession de ses biens, Riccardo de Sancto Philippo était conscient qu’il s’opposait à une pratique rituelle liée aux funérailles ou à la mort. J’ai tenté de voir qu’elles pouvaient être ces coutumes et ces « solenités habituelles dues ou requis le jour, qui doivent être respectées ». J’ai l’impression qu’avec le cycle de rituels suivant la mort (inhumation, commémoration de lendemain, neuvaine, au bout de l’année de deuil)[145] l’entrée en possession d’un héritage devait être marquée par une certaine période d’attente, mais je n’ai rien pu trouver de plus précis, ni pour les nobles, ni pour les Siciliens en général. Quant à l’amende versée à la Cour royale, nous avons pu constater plus haut avec l’affaire Valguarnera que c’était effectivement elle qui s’occupait de faire respecter ces formalités.

 

            En dernier lieu, l’étude des signataires du document nous renseigne passablement sur le réseau de familles liées à la Magione. Nicolas de Francavord, précepteur local d’Agrigente était un frère qui voyageait. Présent à Palerme en 1320 et 1322, il y retourna aussi en 1336-1337[146]. « …de Cussenti » est en fait Nicolas de Cussenti, juge à Agrigente entre 1315 et 1326[147]. Vinchiguerra de Meliore, quant à lui, fut notaire pour de la Magione à Agrigente de 1326-1332[148]. Le frère Corradus de Basilea[149], précepteur de Noto, fut lui aussi souvent en déplacement et sa carrière est un bon exemple de la mobilité topographique et hiérarchique des frères dans le baillage : en 1322 il était frère à Palerme, en janvier 1326 précepteur à Noto, en juillet 1329 commandeur (preceptor) de Sainte-Marie-des-Allemands à Messine et en mai 1330, parvus preceptor du baillage à Palerme. Sur le prêtre Gerlandus Gillebi, Nicolaus de Domino Cataldo, Manfredus de Bulgario, le notaire Bonsignorus et le frère Adolf Bauer, on ne sait rien sinon qu’ils se trouvaient tous à Agrigente au moment de la rédaction de l’acte.

 

Du coté du notaire Gualterius de Panormo, les relations avaient débuté en 1250 avec la famille qui s’approchait alors du statut de chevalier. Aussi, Roberto de Panormo, juge et traducteur à Palerme, fut locataire et peut-être aussi confrère[150] de la Magione. Quant au chevalier Franciscus Bavericus, mentionnons que son frère, Henricus Bavericus, fut également témoin avec lui à Palerme le 5 août 1284 lors de la rédaction du testament de Bonsignorius de Cathena qui léguait toutes ses terres cultivées et incultes à la Magione contre le droit d’être enseveli avec sa femme dans le cimetière de l’Ordre teutonique[151]. Finalement, concernant Paulus de Randacio, il importe de souligner que les relations entre l’Ordre et la famille des Randacio, une grande famille de juriste, furent largement développées et qu’elles s’échelonnèrent de la seconde moitié du  XIIIe siècle jusqu’à la seconde moitié du XVe siècle[152].

 

Bilan

 

            Au cours de cette étude, nous cherchions à déterminer quels furent les rapports entre l’Ordre teutonique et la noblesse sicilienne durant la totalité de l’existence du baillage. Il ressort de cette investigation que durant le premier siècle de leur implantation, les Teutoniques purent bénéficier de protecteurs puissants qui, en poursuivant la politique souabe de favorisation envers l’Ordre, le dota d’importantes possessions qui devinrent le noyau de son expansion future. Toutefois, les interactions avec la petite noblesse furent rares jusque dans le dernier tiers du XIIIe siècle. À ce moment, l’Ordre s’allia par l’intermédiaire de son réseau de clientèle et sa confrérie avec la couche de la noblesse urbaine qui fut mise de l’avant au cours des Vêpres de 1282. Profitant ensuite de privilèges et d’exemptions constamment reconfirmés par les différents souverains avec lesquels elle s’allia au gré des situations, la Magione sut s’ouvrir sur la société sicilienne.

 

Après la chute d’Acre en 1292 et le transfert des centres de décision de l’Ordre à Vienne puis en Prusse, la Magione perdit son rôle comme base terrestre de croisade en Méditerranée. Pour survivre, elle dut s’adapter et se rapprocha de la nouvelle frange de la noblesse immigrée de la péninsule ibérique, rapidement assimilée. Le cas de Riccardo Sancto Philippo s’ancre bien dans ce modèle. En effet, même si les Sancto Philippo provenaient de la vieille aristocratie féodale, et probablement un peu porté par l’ère du temps, lui aussi se passionna pour l’Ordre au point d’en vouloir revêtir l’habit. Par ailleurs, les signataires du contrat de confrère de Riccardus nous fournissent un échantillon intéressant des familles avec lesquelles l’Ordre approfondit ou entama des relations dans la période d’expansion de son patrimoine qui s’étendit jusqu’aux années 1330. Essentiellement, ces familles étaient issues de la chevalerie urbaine et la petite noblesse des bourgs.

 

Enfin, le XIVe siècle fut marqué par les difficultés et les guerres, mais grâce au soutien de la puissante famille des Chiaramonte, et sporadiquement à celui du pouvoir royal, la Magione su passer au travers des difficultés. Avec la conquête du royaume par Martin de Montblanc en 1409, l’Ordre reprit de plus belle ses alliances avec la dynastie régnante, mais aussi avec une multiplicité de familles nobiliaires de diverses origines et de toutes envergures. Par son patrimoine imposant, elle se devait d’être protégée un peu partout par les puissants et pu se permettre de louer ses possessions aux nobles comme aux non-nobles qui désiraient en jouir et les faire fructifier. D’abord étrangère et instaurée en Sicile dans le cadre particulier des croisades en Terre Sainte, au fil des siècles la Magione des teutoniques su s’adapter et s’intégrer efficacement au sein d’une population sicilienne en constant mouvement.

 

 

Annexe 1- Développement du patrimoine de l’Ordre en Sicile

 

Annexe 1A) Les possessions de l’Ordre Teutonique en Sicile vers 1220

 

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, « La base économique de l'expansion des bourgs siciliens: l'exemple des possessions de l'Ordre teutonique dans la zone Corleone -- Vicari -- Castronovo, 1220-1310 », dans Salvador Claramunt (éd.), El Món urbà a la Corona d'Aragó del 1137 als decrets de Nova Planta: XVII Congrés d'Història de la Corona d'Aragó / Congreso de Historia de la Corona de Aragón, Barcelona, Poblet, Lleida, 7 al 12 de desembre de 2000, Barcelona, Publicacions Universitat de Barcelona, 2003, vol.1, p. 602.

 

Annexe 1B)Les possessions de l’Ordre Teutonique en Sicile en 1291

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École française de Rome, no. 321, 2003, p. 111.

 

 

Annexe 1C) Les possessions de l’Ordre Teutonique en Sicile vers 1391

 

 

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École française de Rome, no. 321, 2003, p. 219.

 

 

 

Annexe 1D) Les possessions de l’Ordre Teutonique en Sicile en 1491

 

 

 

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École française de Rome, no. 321, 2003, p. 342.

 

Annexe 2 – Les possessions sur l’axe Palerme-Agrigente

 

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, « La base économique de l'expansion des bourgs siciliens: l'exemple des possessions de l'Ordre teutonique dans la zone Corleone -- Vicari -- Castronovo, 1220-1310 », op. cit., p. 603.

 

Annexe 3 - Source éditée

 

 

 

 

Archivio di Stato di Palermo, Tabullario della Magione, 601. Parchemin (A4) qui contient 35 lignes d’écriture. Le bord gauche du document est arraché.

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École Français de Rome, no. 321, 2003, p. 536-538 – Source éditée XV.

 

 

Annexe 4- Traduction de la source

 

Au nom du Seigneur, amen. L’an de l’incarnation du seigneur mille trois cent vingt-cinq, quatrième indiction, régnant notre très serein par la grâce de Dieu, Frédéric roi de Sicile dans la trentième année de son règne et dans la cinquième année du règne de célèbre Pierre, amen.

 

Qu’il soit exposé à tous, présents et futurs par cet instrument public que le seigneur Riccard de Sancto Philippo, chevalier et citoyen d’Agrigente, attendant la vérité de servir Dieu, vivre chastement, lâcher les mondanités, et se donner aux religieux (voulant) commander et thésauriser au ciel plus sûrement que d’accumuler par cupidité les biens terrestres, nous concédons gratuitement, par une libre volonté, l’ordre, la règle et le statut des confrères de la sainte maison de l’hôpital de Sainte-Marie-de-Jérusalem-des-Teutoniques en Sicile.

 

Et nous lui concédons de recevoir l’habit de cet ordre au signe de la demi-croix tout le temps de sa vie des mains de l’honnête et religieux, frère Guillaume de Cuyc, maître, précepteur et visitateur de cette sainte maison de l’hôpital de Sainte-Marie-de-Jérusalem-des-Teutoniques, dans son nom et au nom de ses successeurs.

 

Le seigneur Riccard s’offre avec ses biens (…) à l’Ordre et à Dieu, dans la présence de Nicola de Cussentia, juge de la cité d’Agrigente, Vinciguerre de Melior, notaire public de ladite cité, et des témoins (…) appelés pour cela. Le seigneur Riccard promit et convint par stipulation solennelle au religieux homme frère Nicolao de Francavordi, précepteur dans la cité d’Agrigente au nom et pour la part de cet Ordre, de donner, léguer et assigner à la fin de sa vie, c'est-à-dire en monnaie comptée 10 onces d’or de poids général, le meilleur cheval qui peut être trouvé (…) toutes les armes de son corps, pacifiquement et pleinement sans querelle ou conflit judiciaire.

 

Le seigneur Riccard voulut aussi que, après sa mort, frère Nicola et ses frères et successeurs de cet Ordre, au nom et pour la part de cet Ordre puissent, immédiatement, de leur propre autorité, entrer et prendre (…) les armes et les biens et immédiatement les vendre pour le meilleur prix qu’ils peuvent de façon à se satisfaire de ces 10 onces sans enchères ou réquisitions, ou préambules, nonobstant les solennités habituelles dues ou requis le jour, qui doivent être respectées.

 

Il promit et convint aussi pour lui-même et ses héritiers, tenir, avoir et observer tout ce qui est dit ci-dessus, et de ne rien faire contre par une autre personne soumise à lui, à aucune occasion et pour aucune cause, et ledit seigneur Riccard s’oblige à donner au frère Nicola et à ses successeurs de cet Ordre au nom et pour la part de cet Ordre tous, les biens, avoirs et choses qu’il aura sous peine de 20 onces d’or de la cour royale à dépenser à cet ordre.

 

Sur toutes ces choses, ledit seigneur Riccard renonça librement et expressément à toute loi écrite et non écrite, action (…) et exception de malus et de fraude à en fait et au fond à toute autre exception générale ou spéciale, à tous loi et canon, coutume, privilège qui pourrait aller à l’encontre ou contrevenir. Sur tout cela, deux instruments publics furent faits dont un est à remettre au seigneur Riccard et un autre est à remettre aux soins dudit Ordre.

 

D’où, pour la mémoire future et la caution de cet Ordre fut fait cet instrument public par les mains de (…) et je signai de mon propre et unique signe, avec la souscription de tous les juges et notaires et témoins confirmés. Fait le mois, jour et indiction prédits.

 

(…) de Cussenti et ci-dessus juge d’Agrigente, j’ai souscris

(…) Moi Gerlandus de Gillebi, j’était présentet je souscris

(…) Vinchiguerra de Meliore notaire public de la cité,  j’ai écrit et signé le présent instrument public.

(…) frère Corradus de Basilea, précepteur de Noto, frère Adolf Bauer, seigneur Franciscus Baverius chevalier, prêtre Gerlandus Gillebi, Nicolaus de Domino Cataldo, Paulus de Randacio, Manfredus de Bulgario, notarius Bonsignorus et notaire Gualterius de Panormo.

 

 

Traduction par John Drendel.

 

 

 

Annexe 5- Plan de l’église de la Magione et de ses dépendances

 

 

Source : Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École Français de Rome, no. 321, 2003, p. 401.

 


[1]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École française de Rome, no. 321, 2003, 1011 p. Voir l’annexe 3 pour une reproduction de la source et l’annexe 4 pour sa traduction.

[2]La thèse selon laquelle l’hôpital de Saint-Jean-d’Acre était la continuité de l’hôpital lié à l’église de Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, institution d’accueil pour les pèlerins allemands relevant de l’Hôpital et qui disparut lors de la prise de la ville par Saladin en 1187, est contesté depuis l’ouvrage de M.-L. Favreau.  En effet, celle-ci démontre qu’il s’agirait d’une création nouvelle, initiative de marchands de Brême et de Lübeck (Marie-Luise Favreau, Studien zur Frühgeschichte des Deutschen Ordens, Stuttgart, Ernst Klett Verlag, 1974, p. 99). Suivant cette thèse, pour K. Toomaspoeg et A. Nef, le débat est clos : « il s’agissait d’une fondation nouvelle, inspirée par une relance de la croisade après 1187 » (Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques, Paris, Flammarion, 2001, p. 14).  Abondant en ce sens, M. Olivier et D. Buschinger parlent d’une continuité fictive, créée par l’Ordre pour récupérer les biens appartenant à l’ancienne institution (Danielle Buschinger et Mathieu Olivier, Les chevaliers teutoniques, Paris, Ellipses, 2007, p. 26-29). Finalement, S. Gouguenheim demeure ouvert. S’il acquiesce que rien ne démontre la continuité réelle entre les deux établissements, il rappelle toutefois que seulement deux ans séparent la destruction de la première institution et la création de la seconde et considère la possibilité que les gens de l’hôpital de Jérusalem purent aussi se trouver sous les murs d’Acre et participer à la création nouvelle (Sylvain Gouguenheim, Les chevaliers teutoniques, Paris, Tallandier, 2007, p. 24-25). Pour ma part, je me rallie à l’hypothèse de Gouguenheim et je n’exclue pas, bien que rien ne le prouve officiellement, que deux ans plus tard, des gens de la première institution aient pu apporter leurs connaissances et leur savoir-faire lors de la création de l’hôpital d’Acre grâce aux ressources des marchands allemands.

[3]L’Ordre sera reconnu officiellement en tant qu’ordre religieux-militaire à part entière par la bulle du pape Innocent III du 19 février 1199. Danielle Buschinger et Mathieu Olivier, Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 26.

[4]Sylvain Gouguenheim, Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 69-70.

[5]Le monastère cistercien fut fondé entre 1169 et 1174 par Matteo d’Agello, chancelier de Tancrède. La famille des Agello qui dirigeait toujours le monastère, fut l’adversaire d’Henry VI lors de sa conquête de l’île en 1194. Il semble cependant que les cisterciens l’aient quitté quelques temps avant la décision d’y installer les Teutoniques. Les possessions du monastère couvraient une partie du quartier de la Kalsa de Palerme, dite Hartilgidie, et comprenaient un vaste terrain transformé en jardin  irrigué par la source Gabrielle ainsi que, fruit de dotations privées des années 1190, deux boutiques à Palerme, une vigne sur le territoire de la ville (Monte Pellegro) et un jardin à Palerme. Kristjan Toomaspoeg, « Les cisterciens de la Magione de Palerme : un essai de reconstruction des origines du monastère de la Sainte-Trinité », dans Archivio Storico per la Sicilia orientale, 1996, p. 12-13 et 19.

[6]Le mot magione dérive du latin mansio (demeure) et il est encore utilisé en Italie pour designer les anciennes Maisons des Templiers. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. VII. Nous emploierons désormais ce mot pour désigner l’ensemble du baillage sicilien de l’Ordre teutonique.

[7]Ibid., p. 157.

[8]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 17. En 1191, il existait aussi quatre hôpitaux de Sainte-Marie-des-Allemands dans les ports de l’Italie méridionale : à Brindisi, à Messine, à Bari et à Terra Nova (Gela), ces derniers furent rapidement pris en main par l’Ordre.

[9]Geneviève Bresc-Bautier, « Les possession des églises de Terre Sainte en Italie du Sud (Pouille, Calabre, Sicile) » dans Giornate normanno-sveve. (1991). Roberto il Guiscardo e il suo tempo : atti delle prime giornate normanno-sveve (Bari, 28-29 maggio 1973), Bari, Dedalo, 1991, p. 15.

[10]Décembre 1202. Le fief était situé entre Misilmeri et comprenait un moulin et des annexes. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op.  cit., p. 38.

[11]James M. Powell, « Frederick II, the Hohenstaufen, and the Teutonic Order in the Kingdom of Sicily », dans Malcom Barber, The military orders. Fighting for the Faith and Caring for the Sick, Aldershot, Variorum, 1994, p. 239. Selon Powell, cette concession démontre sans conteste que le soutien du pouvoir royal était activement recherché par l’Ordre. Toomaspoeg, quant à lui, rejette cette thèse qui reposerait sur de mauvaises sources et une connaissance erronée du contexte politique entourant l’usurpation du pouvoir par Capparone et Diepold d’Accera (Id., Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 14-15). Je souscris à ses critiques. Cependant, je pense aussi que Toomaspoeg minimise un peu l’importance de ce privilège et on constate en observant ses régestes (Ibid., p. 559-905) que celui-ci fera l’objet de reconfirmations individuelles tout au long du XIIIe siècle : Frédéric II en Hainaut en 1219 (p. 574), Manfred à Palerme en 1258 (p. 599), puis Jacques II d’Aragon en 1295, mandant aux officiers du royaume de respecter les droits de la Magione, notamment la barque de pêche (p.670).  Le document est daté de septembre 1206 de la dixième indiction et de la neuvième année du règne de Frédéric II, ce qui porte sa datation réelle à septembre 1207, soit après la prise de pouvoir par Diepold d’Accera (septembre 1206). Ibid., p. 43.

[12]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 23-24. Depuis 1213, au fil de ses succès militaires et politiques, Frédéric II avait commencé à reconnaître à l’Ordre certains privilèges en Terre d’Empire.

[13]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 38.

[14]Danielle Buschinger et Mathieu Olivier, Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 35. Depuis 1213, le roi, au fil de ses succès militaires et politiques, avait d’ailleurs commencé à reconnaître à l’Ordre certains privilèges en terre d’Empire.

[15]En 1220, par une bulle d’Honorius III, l’Ordre se retrouva sur un pied d’égalité avec les autres ordres militaires. Il avait désormais droit au port du manteau frappé d’une croix, signe distinctif, était exempté de la dîme. Après 1221, « les Teutoniques dépendent directement du pape, qui peut seul les excommunier; ils bénéficient de la protection pontificale et impériale, du droit de gîte, et du droit de posséder et de construire des églises » dans lesquelles ses propres prêtres assurent le service divin. Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 25. En juillet 1226, il reçut aussi le privilège important de pouvoir utiliser les lieux désertés pour y construire des villas et ecclesias ac cimiteria. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 114.

[16]L’aventure hongroise de l’Ordre, répondant à l’appel d’André II pour s’opposer aux poussées coumanes, se déroula de 1211 à 1224. Quant à elle, la conquête de la Prusse débuta en 1230 avec l’envoi d’Hermann von Balk accompagné d’une petite troupe de chevaliers. Sylvain Gouguenheim, Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 43 et 189.

[17]Kurt Forstreuter, Der Deutsche Orden am Mittelmeer, Bonn, Verlag Wissenschaftliches Archiv, 1967, coll. “Quellen und Studien zur Geschichte des Deutschen Ordens », no.  2, p. 110.

[18]Avec à la bulle Ad providam Christi(2 mai 1312) émise par Clément V suite au procès des Templiers, les Hospitaliers héritèrent de tous leurs biens hors de la France et de la péninsule ibérique. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 38.« Notons aussi que les Teutoniques n’ont pas suivit le chemin prit par les Hospitaliers qui fondaient la gestion de leurs grands prieurés du sud sur la noblesse locale, par simple crainte de voir leurs biens usurpés ». Id., « Le patrimoine des grands ordres militaires en Sicile, 1145-1492 », dans Mélange de l’école française de Rome, 113/1- 2001, p. 335.

[19]Ces deux autres ordres militaires, avant les Teutoniques, avaient été soutenus en Sicile par la grande noblesse, puis par Frédéric II. Leur patrimoine se constitua également entre 1210 et 1220. Id., « Le ravitaillement de la Terre sainte. L’exemple des possessions des ordres militaires dans le royaume de Sicile au XIIIe siècle » dans L'expansion occidentale (XIe-XVe siècles). Formes et conséquences, actes du XXXIIIIe congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur, Paris, 2003, p. 147.

[20]Id., Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 330.

[21]David Abulafia, Frederick II, a Medieval Emperor, London & New-York, Allan Lane the Pinguin Press, 1988, p. 144-145.

[22]Kristjan Toomaspoeg, « La base économique de l'expansion des bourgs siciliens: l'exemple des possessions de l'Ordre teutonique dans la zone Corleone -- Vicari -- Castronovo, 1220-1310 », dans Salvador Claramunt (éd.), El Món urbà a la Corona d'Aragó del 1137 als decrets de Nova Planta: XVII Congrés d'Història de la Corona d'Aragó / Congreso de Historia de la Corona de Aragón, Barcelona, Poblet, Lleida, 7 al 12 de desembre de 2000, Barcelona, Publicacions Universitat de Barcelona, 2003, vol.1, p. 596. Par ailleurs, S. Gouguenheim (Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 36) fait remarquer que la concession de ces fiefs à reprendre par les armes peut être rapprochée de celle en 1229 de la baronnie de Toron à reprendre aussi sur les musulmans et affirme ainsi que « les Teutoniques sont liés de très près à la lutte de Frédéric II contre l’Islam ». On ne saurait le nier, d’autant plus qu’ils étaient à ses côtés lors de son débarquement à Acre en 1228.

[23]James M. Powell, “Frederick II and the Church in the Kingdom of Sicily 1220-1224”, Church History, vol. 30, no. 1, mars 1961, p. 30.

[24]Pour le développement du patrimoine de l’Ordre, voir l’annexe 1. On remarquera aussi la position quelque peu stratégique des possessions de Palerme, de Noto, d’Agrigente, de Messine et de la Gulfa.

[25]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 131. Le nombre de frères recensés pour la totalité du XIIIe siècle s’élève à 77, officiers supérieurs compris. Ils furent habituellement entre 7 et 9 présents au même moment, ce qui correspond aux chiffres des autres baillages pour la même époque.

[26]Ibid., p. 150.

[27]Ibid., p. 155.

[28]Phénomène associatif très important au XIIIe siècle, la confrérie n’était pas propre aux ordres militaires. Chez ceux-ci, elle encadrait habituellement la majorité des familiers de l’ordre. « Ces confrères se soumettaient aux règles de vie d’un établissement religieux et lui donnaient leurs biens et leurs personnes. Ils obtenaient en contrepartie des droits, comme celui d’être enseveli dans et par les soins de l’église choisie, et en recevaient des moyens de subsistance ». Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 54.

[29]Originalement fondés comme des hôpitaux, l’Hôpital et les Teutoniques reçurent beaucoup dedonations pour le soin des malades et des pauvres. De plus, du point de vue local, ce qui motivait la majorité des donateurs des églises appartenant à un ordre était beaucoup plus la spiritualité de l’ordre que sa fonction militaire. « Their concern was to find a holy order which they could endow in order to provide a lamp to burn in their name, or to support a chaplain to say mass for their soul. For other donors, their immediate concern was the order willingness to provide assurance of security in their old age to membership of the confraternity. Such people would give to the nearest available religious order.»Helen Nicholson, Templars, Hospitallers and Teutonic Knights. Images of the Military Orders, 1128-1291, Leicester/New-York, Leicester University Press, 1993, p. 33-34.

[30]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 142-151. Par ailleurs, la consolidation du baillage se fit aussi au niveau des structures hiérarchiques internes. Il fut désormais dirigé désormais par un « Précepteur général de Sicile et de Calabre » (car le baillage Sicilien gérait aussi  les quelques possessions de l’Ordre en Calabre jusqu’à la séparation du royaume en 1282), ce dernier étant assisté désormais d’officiers subalternes à Palerme, à Messine, à Agrigente, à Noto, au Haiarzineto et à la Gulfa. Kristjan Toomaspoeg, « Les premiers commandeurs de l'Ordre Teutonique en Sicile (1202-1291) : l'évolution de la titulature, les origines géographiques et sociales », dans Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, vol. 109, 1997, no. 2, p. 451-452.

[31]Le latifondo est cette grande propriété marqué par absence du propriétaire foncier, d’une gestion personnelle directe et régie selon le concept de massari, entrepreneurs agricoles, qui « disposent d’un large accès au sol sans pouvoir s’y implanter durablement, ni y fixer un embryon de possession durable, censitaire ou emphytéotique, au-delà d’un cercle limité de vignes et de jardins qu’entourent la muraille de la « terre », de l’habitat fortifié ». Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, Rome, École française de Rome, 1986, coll. « Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome », fasc. 262,  tome 1, p. 2-3.

[32]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 115.

[33]S’appuyant sur l’étude d’Hellman (« König Manfred von Sizilien und der Deutschen Orden », dans C. Wieser,  (éd.), Acht Jahrhunderte Deutscher Orden in Einzeldarstellungen, Bad Godesberg, 1967, p. 65-72), cette vision générale que donne Toomaspoeg de la Sicile manfredienne, en se fiant notamment sur les baux de location(Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 116), semble aller à l’encontre de ce que présente L. Catalioto en parlant de la situation au moment de l’arrivée des Angevins en 1266 : « nourrie, pendant les 16 années manfrediennes, de la centralisation du pouvoir fondé sur le népotisme, la détérioration des structures périphériques du gouvernement, de la plaie endémique de la banqueroute financière, de la crise agraire, du particularisme féodal aiguisé par des périodes de semi-anarchie, des mouvements autonomistes violents ranimés par les centres urbains, de l’immobilisme des organes du gouvernement face aux graves abus et aux coupables carences des administrateurs »  (Luciano Catalioto, « Les terres, les barons et les villes de Sicile pendant la première ère angevine (1266-1276) », dans John Drendel (dir.), La société rurale et les institutions gouvernementales au Moyen Âge, Actes du colloque de Montréal 13-15 mai, 1993, Montréal, CERES, 1995, coll. « Inedita & rara », no. 11, p. 16). On voit mal comment il serait possible de concilier ces deux conceptions. Toutefois, cette époque est aussi marquée par de profondes modifications au niveau de la confrérie qui voit les forme d’adhésions se multiplier : vers 1260 apparaissent les confrères-usufruitiers, qui en deviendront la forme dominante, donnant leurs biens à la Magione afin d’assurer leur subsistance tout en continuant de profiter de leurs possessions (Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 146). De plus, notons qu’en 1263, avec l’arrivée du commandeur Todinus von Mittelberg en Sicile, les cens en nature furent unanimement transférés en cens en argent sonnant (Ibid., p. 118-119). Peut-être faut-il y voir une conséquence de ce qu’avance L. Catalioto.

[34]Laura Sciascia, « La commune révolutionnaire de 1282 », dans Henri Bresc et Geneviève Bresc-Bautier, Palerme 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance violente de l’identité sicilienne, Paris, Éditions Autrement, 1993, coll. « Série mémoire », no. 21, 267 p. 29-30.

[35]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 605.

[36]Luciano Catalioto, « Les terres, les barons et les villes de Sicile pendant la première ère angevine (1266-1276) », loc. cit., p. 23.

[37]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 65.

[38]L’Ordre était établi en Castille avec la commanderie de la Mota de Toro depuis 1222.José Manuel Rodriguez Garcia, « Alfonso X and the Teutonic Order : an Exemple of the Role of the International Military Orders in Mid Thirteenth-Century Castile”, dans Helen Nicholson, The military orders. Volume 2. Wellfare and Warfare, Aldershot, Ashgate, 1994, p. 322.

[39]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 639.

[40]Cette affirmation mérite toutefois d’être relativisée. En effet, si les ordres militaires étaient largement critiqués, il faut se rappeler que ces critiques se perdaient aisément au sein de la critique qui abondait contre l’Église dans son ensemble au XIIIe siècle. Helen Nicholson, Templars, Hospitallers and Teutonic Knights. Images of the Military Orders, 1128-1291, op. cit., p. 61.

[41]Kristjan Toomaspoeg, «  Le ravitaillement de la Terre sainte. L’exemple des possessions des ordres militaires dans le royaume de Sicile au XIIIe siècle », loc. cit., p. 147. Jusqu’en 1367, date à laquelle le baillage en perdition passa sous le contrôle du Deutschmeister, il fut géré de façon interne et visité épisodiquement par des frères envoyés en inspection en 1311, 1328 et 1339.

[42]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 86.

[43]Clifford R. Backman, The decline and fall of medieval Sicily: politics, religion, and economy in the reign of Frederick III, 1296-1337, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 187-188: « No Sicilian had been baptized, confirmed in the church, forgiven of sins in the confessional, strengthened in faith at communion, married by a priest, or console with last rites since 1282. In other words, an entire new generation of Sicilians has arisen for whom the church played little part or no role in their daily spiritual lives ». Par ailleurs, il est assez singulier que dans sa démonstration C. Backman n’accorde pas plus de place au second interdit, beaucoup plus long, qui frappa la Sicile de 1221, suite à l’appui de Frédéric envers l’intervention d’Henry VII en Italie, jusqu’à la Paix d’Aversa en 1373 qui mit fin au conflit Angevin. En effet, il ne dit mot de ce second affront envers les Siciliens, si l’on suit sa thèse qui place le premier interdit au cœur de la constitution de l’identité sicilienne du XIVe siècle, si ce n’est qu’une brève mention indiquant qu’en 1226 la Sicile souffrait encore de l’interdit réimposé. (Ibid., p. 240). De son côté, Bresc mentionne seulement que « l’imposition de l’interdit durant les deux tiers du XIVe siècle a certainement contribué à éloigner les Siciliens de l’église officielle », mais ne donne pas plus d’information quant à la rigidité de son application. Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit.,  tome 2, p. 620.

[44]Selon les termes du traité de Caltabellota en 1302, la Sicile (l’île) devint indépendante, séparée de l’autre partie du royaume situé sur la terre ferme, et fut tenue comme fief pontifical par un prince aragonais. Elle porta désormais le nom de Royaume de Trinacrie, alors que les territoires péninsulaires demeurèrent connus comme le Royaume de Sicile (Royaume de Naples). N. Houseley, The Italian crusade. The papal-Angevin alliance and the crusades against the christian lay powers, 1254-1343, Oxford, 1962, p. vii. 

[45]Clifford R Backman, The decline and fall of medieval Sicily: politics, religion, and economy in the reign of Frederick III, 1296-1337, op. cit., p. 189.

[46]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 194.

[47]Ibid., p. 171-172. Pierre II confirma aussi leurs droits en 1334. L’Ordre, allié au pouvoir Aragonais, reçut en 1346 la permission d’édifier un château dans le fief de la Margana en échange de services militaires préalablement rendus mais non spécifiés (Ibid., p. 184).

[48]Gibelin : « Le mot dérive peut-être du nom du château de Waiblingnen auquel se référaient les partisans des Hohenstaufen. À partir du début du XIIIe siècle, désigne le « parti » favorable à l’empereur dans les villes d’Italie. Plus largement, le gibelinisme semble avoir été une hostilité multiforme à l’emprise de l’Église et à ceux que cette dernière soutenait ». Jean-Pierre Delumeau et Isabelle Heullant-Donat, L’Italie au Moyen Âge Ve-XVe siècle, Paris, Hachette supérieur, 2002, coll. « Carré histoire », no. 47, p. 306.

[49]Guelfe : « De Welf, nom-emblème de la famille d’Henri le Lion et d’Otton IV. À partir du XIIIe siècle, sert à désigner les partisans du pape, de l’Église et plus largement ceux qui sont hostiles à l’emprise impériale en Italie ». Ibid., p. 307.

[50]Les Angevins firent plusieurs incursions en Sicile : 1314, 1316-1317, 1325-27, 1335,1337-1338, 1341(reddition de Millazo), 1345, 1354 (conquête de Millazo et entrée acclamée à Palerme), 1355–56 (prise de Messine), 1357 (défaite majeure devant Aci). Stephan R. Epstein, An Island for itself, Economic development and social change in late medieval Sicily, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. xiv.

[51]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 235.

[52]Ibid.., p. 165.

[53]Les grandes familles nobiliaires se divisaient en deux partis, le parti latin et le parti catalan. Le parti latin était composé de familles gibelines d’origine italienne et sicilienne : Chiaramonte (à l’origine des Normands : Clermont), Ventimiglia (liés aux comtes de Vintimille) et Palazzi. Quant au parti catalan, il se composait principalement de familles de la noblesse catalo-aragonaise très souvent liées à la dynastie par mariage. Francesco Giunta, « Sicile, siciliens, sicilitude » dans Henri Bresc et Geneviève Bresc-Bautier, Palerme 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance violente de l’identité sicilienne, op. cit., p. 30.

[54]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 183.

[55]Jean-Pierre Delumeau et Isabelle Heullant-Donat, L’Italie au Moyen Âge Ve-XVe siècle, op. cit., p. 208.

[56]Voir l’annexe 3.

[57]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 225-226.

[58]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 87.

[59]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 225-226.

[60]Ibid., p. 272.

[61]Kurt Forstreuter, Der Deutsche Orden am Mittelmeer, op. cit., p. 66, 75 et 106.

[62]Marie 1re (1377-1402), fille de Frédéric IV, était l’héritièredu trône de Sicile. Elle fut mariée à Martin le Jeune, petit-fils du roi Pierre IV d’Aragon. En 1377, elle fut placée sous la responsabilité des Artale Alagona qui dirigaient la portion est de l’île (où se trouve Catane) pendant que le royaume était officiellement partagé entre quatre grands magnats « vicaires ». De 1379 à 1381, elle fut enlevée et emmenée en Sardaigne. Stephan R. Epstein, An Island for itself, Economic development and social change in late medieval Sicily, op. cit., p. 322.

[63]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 87.

[64]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 805.

[65]Ibid.,p. 276-279.

[66]Le Deutschmeister ou « maître d’Allemagne » est l’un des trois “maîtres de pays” (Landmeister) qui sont à la tête des trois principales branches de l’Ordre teutonique: l’Allemagne (c’est-à dire l’Empire), la Prusse et la Livonie. La fonction de Deutschmeister apparaît vers 1216-1218. C’est le grand maître (Hochmeister) de l’Ordre qui nomme le Deutschmeister. Pour ce, il effectue habituellement un choix entre deux candidats proposés par les commandeurs des différents baillages du pays concerné. « Ce maître d’Allemagne exerce, par delegation, une grande partie des pouvoirs et attributions du grand maître. Il nomme et supervise les commandeurs, réunit des chapitres annuels, fait régner la discipline. De sa compétence relèvent également la collecte des aumônes, la création des hôpitaux. Il peut même conclure des traités ». Sylvain Gouguenheim, Les chevaliers teutoniques, op. cit., p. 89-90.

[67]Le Hochmeister ou « grand maître » est au sommet de la hiérarchie de l’Ordre teutonique. Il est élu à vie par un collège électoral composé de treize frères, dont le président assure la fonction de grand maître par intérim afin de désigner les candidats potentiels à la magistrature suprême. « Le grand maître est le supérieur de l’Ordre, son chef des armées, son juge suprême, celui dont dépendent l’honneur et le salut des frères. » Il gouverne avec le support du chapitre général de l’Ordre qui se compose des chevaliers de sa maison et des grands officiers de l’Ordre séjournant en sa compagnie. Enfin, son pouvoir n’est pas absolu, puisqu’il peut être déposé par le chapitre général. Ibid., p. 82-83.

[68]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques,op. cit.,p. 152-153.

[69]Jean-Pierre Delumeau et Isabelle Heullant-Donat, L’Italie au Moyen Âge Ve-XVe siècle, op. cit., p. 208.

[70]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 281-282. La participation du commandeur à l’expédition aragonaise reposait juridiquement sur un privilège du 10 avril 1353, par lequel le lieutenant Hermann Ray, en prêtant un serment de fidélité aux Constitutions impériales, devint un « fidèle et dévot » du roi. Cet évènement eut lieu lors de l’autorisation de la construction du château de la Margana par l’Ordre teutonique.

[71]Ibid., p. 301.

[72]Bruno Schumacher, « Studien zur Geschichte der Deutschordensballeien Apulien und Sizilien », dans Altpreussische Forschungen, no. 18 (1941), no. 19 (1942), p. 13.

[73]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 306.

[74]Bruno Schumacher, « Studien zur Geschichte der Deutschordensballeien Apulien und Sizilien »,loc. cit., p. 15-16.

[75]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 309.

[76]Ibid, p. 338. Le patrimoine de la Magione était alors composé de cinq fiefs, de sept plus petits domaines agricoles et d’un peu plus d’une quinzaine de groupements de possessions urbaines. En Sicile occidentale seul le patrimoine des églises de Palerme et de Monreale dépassèrent sa puissance économique. Ibid., p. 426. Voir l’annexe 1D.

[77]Ibid., p. 423. K. Toomaspoeg estime son revenu annuel à la fin de la période à environ 300 onces d’or, soit près de 1500 florins (Ibid., p.361).

[78]Id., « Le patrimoine des grands ordres militaires en Sicile, 1145-1492 », loc. cit., p. 324.

[79]Id., Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 71-72.

[80]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit,, p. 905.

[81]Ibid., p. 142.

[82]Ibid., p. 142-143.

[83]Ibid., p. 65.

[84]Ibid,, p. 153-154.

[85]Jacques Heers, Le clan familial au Moyen Age, Paris, PUF, 1974,  p. 169-170.

[86]J. Heers définit ainsi les Contrada : « Ces cellules urbaines des groupes et des fédérations de familles, aux maisons denses et solidaires, devaient à cette époque parfaitement s’individualiser; elles formaient de petits mondes à part, bien définis, qui portaient le nom du groupe et que les Génois appelaient des contrade. Isolées souvent du reste de la cité, leurs maisons, celles imposantes des maîtres et celles bien plus modestes et collectives des faibles, des clients, tournaient le dos de leur murs élevés, sans fenêtres, aux autres quartiers, étrangers sinon hostiles. Elles s’ouvraient toutes sur les rues principales de la contrada ou sur la petite place, centre de la vie commune ». Ibid., p. 169. Malgré le cas particulier de Palerme durant la première moitié du siècle, je pense néanmoins qu’il est possible d’appliquer cette définition ici, au moins pour les années subséquentes. On notera d’ailleurs une forte similitude avec les possessions de la Magione, principalement dans la contrada de la Kalsa, et cette forme de rassemblement de propriétés. Par ailleurs, H. Bresc constate lui aussi cet état de fait : « Les chevaliers palermitains n’ont pas que l’orgueil de faire adouber leurs fils, ils disposent d’un patrimoine suffisant, des maisons qu’ils louent, des jardins, des terres dans la Conque d’Or, des vignes dont ils font commercialiser les profits dans leur taverne urbaine ». Henri Bresc, « Une fidélité incertaine » dans Henri Bresc et Geneviève Bresc-Bautier, Palerme 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance violente de l’identité sicilienne, op. cit., p. 123.

[87]Ibid., p. 241.

[88]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 71-72., p. 154.

[89]Ibid., p. 518.  André Vauchez fait d’ailleurs remarquer que :« Les femmes étaient admises dans ces confréries, avec l’autorisation de leur conjoint pour celles qui étaient mariées ». André Vauchez, Les laïcs au Moyen Age. Pratiques et expériences religieuses, Paris, Cerf, 1987, p. 107.

[90]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 681.

[91]Ibid.,p. 267.

[92]Ibid., p. 178. 14 août 1266.

[93]Ibid., p. 265. 20 octobre 1273.

[94]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 759.

[95]Francesco Giunta, « Sicile, siciliens, sicilitude »,loc. cit., p. 30.

[96]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 672.

[97]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 250-251 : Suite à la chute d’Acre, « les Teutoniques durent en quelque sorte reconstruire leur idéologie en fonction de leurs activités en Prusse et en Livonie à l’aide d’un mouvement de reprise en main des valeurs morales, effectué par le biais d’une intense production littéraire. Les Teutoniques approfondirent les éléments de leur idéologie correspondant aux valeurs chevaleresques en général et permettant d’associer les nobles laïcs à l’Église ».

[98]Ibid., p. 261. 1er septembre 1311.

[99]Ibid., p. 769. 5 octobre 1332. Elle était alors tenue à cens.

[100]Ibid., p. 261. 9 janvier 1352.

[101]Ruggero Mastrangelo, capitaine de la ville en 1282, leur donna un moulin en 1303 et sa fille, héritière de ses biens, leur céda une grande vigne non loin de la Porte de Carini le 17 septembre 1309. Ibid., p. 259.

[102]Les Milite demeurèrent locataires du casal de Garbilcauli jusqu’au 7 mars 1307, date à laquelle ils en échangèrent la possession à la Magione contre des propriétés à Palerme. Ibid., p. 720-721.

[103]Ibid., p. 621.

[104]Ibid., p. 621. Bartoloméo Montaperto qui devint capitaine et justicier de Palerme en 1328 loua deux maisons à Saint-Jean-Baptiste d’Agrigente en 1305 (Ibid., p. 712) et sa fille, en janvier 1356, vendit des maisons à l’Ordre (Ibid., p. 787).

[105]Ibid., p. 793.

[106]Ibid., p. 261.

[107]Ibid,, p. 187.

[108]Ibid,, p. 708. 14 février 1305.

[109]Ibid,, p. 760-761.

[110]Ibid,, p. 764-765. Cette concession représentait aussi la reconnaissance de la ville de Palerme envers les Teutoniques et c’était par ailleurs elle qui avait payée pour l’amélioration des murailles jouxtant le riche verger du monastère de la Sainte-Trinité dans le Kalsa.

[111]Ibid,, p. 784. Cette concession fut suivit de celle du roi Louis en date du 10 avril 1353. Cette dernière mentionne que le château, au lieu dit Petra de la Margana, « fut construit aux frais des Teutoniques, pour défendre leurs biens et leurs animaux ». Ibid,, p. 786.

[112]Ibid., p. 806. « Henricus de Claromonte, comte de Modica, amiral du royaume de Sicile, mande aux capitaines et aux officiers des villes, terres et lieux sous sa juridiction de ne pas molester les Teutoniques, leurs familiers, administrateurs, biens et bestiaux, permettre la libre circulation aux Teutoniques, à leurs familiers et à leurs procurateurs. Les Teutoniques possèdent des terres moulins et jardins sous sa juridiction, ils y produisent du froment, du fromage et d’autres biens, certaines de leurs possessions ont été occupées et détruites ».

[113]Ibid., p. 179 : « Les Valguanera furent une famille de la noblesse moyenne, importante durant le XIVe siècle lorsqu’ils accumulèrent une série de domaines en Sicile centre-occidentale (Vicari, Prizzi). Leur position fut en grande partie créée par leur adhésion inconditionnelle au service du roi durant les années 1320-1330 contre les Angevins, mais aussi contre la grande noblesse sicilienne ». Le fief de la Margana se trouvait environ à une dizaine de kilomètres de Vicari.

[114]Symon Valgarnera avait participé activement à la défense de l’île en en commandant un corps de mercenaire composé de 100 cavaliers et de 200 almogavares qui montèrent une garde permanente de 1318 à 1325. Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit, p. 790. Le 18 décembre 1332 il devint capitaine du roi Frédéric III (Ibid,, p. 624). On le retrouve quelques années plus tard, en 1342, aux côtés de Ponc Santapau avec qui il n’hésita pas à assassiner  nuitamment devant sa maison de Messine le chevalier don Andriocta Joffo. Bien que ce meurtre s’inscrive dans le conflit opposant les Catalans aux Latins, il mérite néanmoins d’être souligné pour mieux cerner la personnalité de Symon Valgarnera. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 805.

[115]Ibid., p. 179.

[116]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 792-793 : “En 1341, Franciscus Valguarnera, appelé au siège du camp angevin installé devant Millazo, doit vendre à Ser Vannes de Ser Lombardo le revenu de ses fiefs de Vicari, pour trois ans « pour se fournir et fournir sa compagnie en armes ». Cette vente lui rapporta 105 onces d’or.

[117]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 185.

[118]Ibid., p. 182-185.

[119]Henri Bresc, « Une fidélité incertaine » dans Henri Bresc et Geneviève Bresc-Bautier, Palerme 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle : la naissance violente de l’identité sicilienne, op. cit., p. 162-164.

[120]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 381. Soit environ 10% des noms issus des sources pour l’époque concernée.

[121]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 868. Vers 1405, ils étaient déjà “sicilianisés” par les mariages.

[122]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 385. Voir l’annexe 5.

[123]Ibid., p. 383-385.

[124]Ibid., p. 839.

[125]Ibid., p. 837-388.

[126]Voir l’annexe 3 pour une version numérisée de la source éditée et l’annexe 4 pour sa traduction en langue française. Achivio di Stato di Palermo, Tabullario della Magione, 601, parchemin (A4), 24 janvier 1326, Agrigente (Contrat de confrère), présenté par Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), Rome, École française de Rome, no. 321, 2003, p. 536-538.

[127]Les confrères « classique » des ordres religieux étaient généralement des gens riches et influents, souvent veufs et sans progéniture, désireux de consacrer biens, fortune, corps et âme au service de Dieu. Dans le baillage sicilien de l’Ordre teutonique, ceux-ci résidaient dans les bâtiments de la Magione à Palerme, dans ceux de l’hôpital Saint-Jean-Baptiste à Agrigente et probablement aussi dans ceux l’église de Sainte-Marie-des-Allemands à Messine. À leur mort, ils étaient ensevelis dans le cimetière de l’Ordre teutonique ou dans l’église attenante. Leur motivation principale étant la piété et la recherche de protection,  certains adhéraient à la confrérie pour s’y établir et y vivre, d’autres pour y mourir. Les principaux intérêts de joindre la confrérie étaient l’autonomie juridique du baillage vis-à-vis de la municipalité et du roi (sauf pour les crimes de sang), le droit d’utilisation du domaine royal, le droit de port d’arme (après 1229) et la possibilité de disposer de l’assistance du baillage en cas d’offense. Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p.145. Vers 1260, avec le développement du statut de confrères-usufruitiers, ces derniers demeurèrent habituellement dans leurs propriétés. Les contrats élaborés vers 1301 fixèrent la forme d’entrée dans la confrérie. Ils dénotent à la fois les intérêts économiques du baillage et ceux de ses futurs confrères. Usufruitiers, les confrères avaient maintenant le droit de posséder d’autres biens meubles que ceux donnés et leur subsistance était prise en charge par la Magione. Cette nouvelle forme de confrérie liait un propriétaire immobilier appauvrit à la Magione qui assurait en échange sa survie. Ibid., p. 263.

[128]Henri Bresc, « Féodalité coloniale en terre d’Islam. La Sicile (1070-1240) » dansStructures féodales et féodalisme dans l’Occident méditerranéen (Xe-XIIIe siècles). Bilan et perspectives de recherche. Colloque international organisé par le centre national de la recherche scientifique et l’École française de Rome (Rome,10-13 octobre 1978), Rome, École française de Rome, 1980, coll. « École française de Rome », no. 44, p. 639 : « Autour des seigneurs principaux, chevaliers et barons constituent le point fort de la hiérarchie féodale. Il est difficile de distinguer et de cerner un critère exact de l’emploi de ces deux termes : « baron » semble préciser le chevalier attaché à la défense d’un château et muni d’un fief. […] Ces chevaliers prendront, très normalement le nom du château, et l’on s’explique ainsi l’abondance des patronymes de modestes familles chevaleresques construits sur les toponymes d’importantes forteresses : Caccamo, Termini, Tusa, San Filippo, Castrogiovanni, Aderno, Alcarà, Centorbi, Taormine. De grandes lignées féodales prennent ainsi naissance à l’ombre des grands donjons normands […] qui ne sont évidement pas à l’origine des familles titulaires de ces « terres », restées domaniales ou cédées par les Normands à de puissants lignages français mais bien les héritières de milites castri fieffés dans le territoire de ces châteaux et dont l’ascension sociale est repérable à partir de 1137 ».

[129]Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 671. En 1336, elle comportait deux fiefs situés dans le territoire de la « terre », pour un revenu d’environ 100 onces d’or. Les deux étaient occupés par un feudataire.              

[130]Kristjan Toomaspoeg, Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 612. 15 janvier 1264.

[131]Ibid., p. 656 (1er juin 1291, Tommaso), p. 673 (15 octobre 1296, Americo, témoin) et p. 673 – document 349 (15 octobre 1296, Bernardo, Margherita (femme de Bernardo), Donella (fille de Bernardo) et Angelo).

[132]Kristjan Toomaspoeg et Annliese Nef, Histoire des chevaliers teutoniques, op. cit., p. 53.

[133]Clifford, Backman, The decline and fall of medieval Sicily: politics, religion, and economy in the reign of Frederick III, 1296-1337, op. cit., p. 189: « who felt that they had as much to forgive as to be forgiven ».

[134]Kristjan Toomaspoeg,Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 536.

[135]La définition finale de la confrérie telle que décrite par la règle de l’Ordre teutonique, fut rédigée entre 1244 et 1249. Chapitre 32 : « Comme l’Ordre a besoin de plus de gens, nous autorisons la réception des laïcs, mariés ou célibataires. Ils doivent laisser leurs biens et leurs personnes à la gestion des frères. Ils peuvent porter des habits religieux, mais pas avec la croix entière. L’Ordre héritera de leurs biens… » Si un des membres du couple décède, l’Ordre obtient la moitié des biens. Les commandeurs provinciaux ont l’autonomie d’apporter des modifications à ces conditions. Ibid., p. 144.

[136]Ibid., p. 536.

[137]Rosamond McKitterick, David Abulafia et Timothy Reuter, The New Cambridge Medieval History, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, vol. VI, p. 507. Il y a peut-être ici une erreur de datation puisque le document fut rédigé en 1326, sinon c’est D. Abulafia qui se trompe et Pierre fût associé au trône en 1321, soit depuis cinq ans comme il est mentionné ici.

[138]Les demi-frères (Halbbrüder), c’est ainsi que nomme M. Olivier les familiers portant une demi-croix sur leurs habits, ne sont « pas membre à part entière de la communauté, ils sont soumis à un certain nombre de règles strictes et, notamment, aux trois vœux fondamentaux (chasteté, obéissance, pauvreté) ». Danielle Buschinger et Mathieu Olivier, Les chevaliers teutoni  ques, op. cit., p. 215.

[139]Commandeur de la Magione (generalis provincialis et magnus preceptor) de janvier 1322 à mars 1327. Son origine la plus probable est le lieu dit de Cuyk sur la Meuse (Brabant) : « Les Cuyc ou Cuijk étaient les comtes, des Pays-Bas, qui ont repris le nom et le comté d’Arnsberg, Guillaume était un nom fréquemment utilisé dans la famille. » Autre possibilité : les comtes d’Utrecht, les Boxtel-Kuyc.. Ibid., p. 470. Guillaume de Cuyc, dont les activités semblent avoir été plutôt limitées (seulement six documents les attestent de 1322 à 1327), fut remplacé par le visiteur Otto de Bissinen lors de sa seconde visite en mars 1327. Bissingen prit sa place, mais rapidement les palermitains se plaignirent de ses méthodes et du fait qu’il délaissait l’église de Saint-Jean-des-Lépreux pour réclamer le retour de Guillaume de Cuyc. Kristjan Toomaspoeg,Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 181-182.

[140]Id., « Les premiers commandeurs de l'Ordre Teutonique en Sicile (1202-1291) : l'évolution de la titulature, les origines géographiques et sociales », loc. cit. p. 459 : « L’évolution de la titulature des commandeurs ne suivait pas la route prise par les baillages allemands de l’ordre et rejetait l’utilisation du titre de commendator au bénéfice de celui, plus spécifique à la Terre Sainte, de praeceptor ».

[141]Id.,Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 240.

[142]Le bimétallisme sicilien était organisé selon le fractionnement mis en place par les Angevins : 20 grains valaient 1 tari, 30 tari valaient 1 once et une once de compte valait 5 florins de Florence. Henri Bresc, Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile 1300-1450, op. cit., p. 56.

[143]Kristjan Toomaspoeg,Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 633. 14 septembre 1282.

[144]Ibid., p. 687-688.

[145]Jacques Chiffolo, « Funérailles », dans  Claude Gauvard, Alain de Libera, et Michel Zink (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, PUF/Quadrige, 2006 (1er éd. 2002), p. 567.

[146]Kristjan Toomaspoeg,Les chevaliers teutoniques en Sicile (1197-1492), op. cit., p. 469.

[147]Ibid., p. 751. Il est possible qu’il soit lié à Durantus de Cussenti, cordonnier et locataire en 1287 d’un terrain de la Magione pour y édifier une maison (Ibid., p. 643). De même qu’à Giovanni de Cussenti, notaire pour l’Ordre à Polizzi de 1315 à 1326, puis juge en novembre 1332. Il rédigea près d’une vingtaine d’actes pour le baillage.

[148]Ibid., p. 259.

[149]Ibid., p. 471.

[150]Ibid., p. 150-154.

[151]Ibid., p. 636.

[152]Le 5 janvier 1264, Giovanni Petri de Randacio, juge à Paternò, transcrivit et confirma le privilège du roi Manfred daté de juillet 1262 qui confirmait des privilèges de la Magione (Ibid., p. 612). Le 1er octobre 1285, Marchisius de Randatio fut témoin dans l’ecclesia Sancte Trinitatis de Alamannis de Palerme lors de la transcription/confirmation du privilège de Fredéric II daté de décembre 1221 en faveur de la Magione (Ibid., p. 638). Giovanni de Randacio, le 29 septembre 1288, fut quand à lui témoin à  Agrigente d’un contrat de confraternité passé avec les Milite à Agrigente. Il devint aussi le voisin des teutoniques, puisqu’il possédait une vigne qui jouxtait à l’est celle donné par Johannes de Milite et sa femme Riccarda à l’Ordre (Ibid., p. 519-520). Ensuite, en 1305, Guillelmus de Randacio agissait comme notaire lors de la rédaction d’un testament en faveur de la Magione à Agrigente (Ibid., p. 714). De son côté, le 8 août 1310, Rainerio de Randacio, illettré, fut témoin à Palerme d’un testament en faveur de la Magione. (Ibid., p. 733). Le 30 août 1312, Antonio de Randisio et sa femme Lombarda, échangèrent à Polizzi une maison contre une autre maison à Frère Rinaldo di Giovanni Lombardo, confrère et créateur des biens de la Magione à Polizzi de 1306 à 1313 (Ibid., p. 742). À Agrigente, le 25 juillet 1416, Giovanni de Randazio fut à son tour témoin lors de la  confirmation du bail d’une vigne dans la région de Cucurdici (Ibid., p.821). Enfin, Giacomo de Randisio fut locataire de biens de la Magione à Monte Grifone à partir du 2 mars 1467 (Ibid., p.880). Puis, notaire occasionnel à Palerme pour l’Ordre teutonique. Il y rédigea trois contrats de location : le premier le 6 mai 1480 (Ibid., p.882), le second le 15 janvier 1484 (Ibid., p.885) et le troisième le 18 août 1491 (Ibid., p.890).