Stéphane Savard et Greg Robinson

Professeurs

Département d’histoire

Université du Québec à Montréal

 

« Mention of "the sixties" rouses strong emotions […] For some it is a golden age, for others a time when the old secure framework of morality, authority, and discipline disintegrated. »

-          Arthur Marwick, The Sixties[1]

 

            Que ce soit au Québec, au Canada, aux États-Unis et dans les Amériques en général, ou encore en Europe, en Afrique et dans plusieurs autres régions du globe, les années 1960 – mieux connues sous l’appellation des Sixties – sont une période d’essor économique et d’intense ébullition politique, sociale et culturelle.. Au cœur même de l’Occident émergent de nombreux mouvements sociaux qui contestent l’ordre établi dans divers domaines d’intervention. Différents groupes prennent la parole dans l’espace public et médiatique, parmi lesquels se retrouvent les étudiants, les femmes, les Noirs, les Autochtones, les environnementalistes, les nationalistes, etc.[2] Ceux-ci proposent de nouveaux choix de société qui entrent en conflit avec ceux préconisés par les responsables politiques et les membres des élites dominantes : mode de vie centrée sur la contre-culture, valeur du pacifisme, prédominance de la laïcité, protection de l’environnement et des écosystèmes, reconnaissance des diversités culturelles, respect des droits civiques et individuels, égalité réelle entre les femmes et les hommes et ouverture envers la liberté sexuelle et l’émancipation des Gais et Lesbiennes, émergence de nouveaux nationalismes fondés sur les idées de la décolonisation, etc. Dans certaines sociétés ou au sein de certaines nations, ces nombreux bouleversements entraînent de profondes transformations politiques. Au Québec, l’ancien ordre est particulièrement bouleversé par la mise en branle de plusieurs réformes jugées essentielles, ainsi que par l’émergence du nouveau nationalisme territorial et revendicateur centré sur l’État québécois, qui proposent alors aux Canadiens français – devenus progressivement des Québécois – d’entreprendre un important « rattrapage » modernisateur dans les domaines politique, économique, social et culturel[3].

 

            En somme, les années 1960 représentent une période de mobilisation sociopolitique intensive, grandement influencées par le phénomène de la jeunesse issue du baby-boom[4], qui contribue à la transformation des cultures politiques des différents pays touchés par ces prises de parole citoyenne. L’étude des Sixties semble connaître depuis une bonne quinzaine d’années un regain d’intérêt parmi les chercheurs universitaires, dont certains revisitent en quelque sorte une période qu’ils ont eux-mêmes vécue. Cette historiographie florissante dans le monde occidental se penche désormais sur une perspective qui déborde les frontières de la simple décennie 1960. Beaucoup plus précise sur le plan de l’analyse historienne, cette nouvelle périodisation associée aux « long Sixties » s’étend ainsi de la fin des années 1960 jusqu’aux années 1972-1974, en incluant une période appelée les « high Sixties » entre 1964 et 1968/1969[5].

 

            Le présent dossier tire son origine d’un cours de recherche de troisième année de baccalauréat que nous avons donné à l’automne 2013 et à l’hiver 2014[6]. Les étudiants de ce cours étaient ainsi invités à réfléchir sur une histoire des années 1960 au Québec, au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. En étudiant des thématiques communes – comme la jeunesse, l’économie, l’immigration, l’affirmation ethnoculturelle, les mouvements sociaux, le nationalisme, la décolonisation, la Guerre du Vietnam ou encore la contre-culture –, il s’agissait alors d’utiliser les différents jeux d’échelle (Québec, Canada, Amérique du Nord, Occident, le monde) afin de développer une perspective croisée. C’est ainsi que le cours a permis d’analyser les années 1960 de l’intérieur (telles que vécues par les sociétés ou nations étudiées) et de l’extérieur (non seulement les influences internationales qu’ont vécues ces sociétés et nations, mais aussi et surtout comment leur parcours s’inscrit dans une analyse globale et internationale des « long Sixties »).

 

            Les cinq (5) textes qui suivent présentent donc une analyse historienne originale portant sur des aspects particuliers de l’histoire des années 1960. Antoine Beaulieu-Claveau offre un nouveau regard sur la victoire surprenante de l’Union nationale en 1966, sous la direction de Daniel Johnson, sur les libéraux de Jean Lesage. Beaulieu-Claveau rejette l’idée reçue que les unionistes ont tout simplement été avantagés par une carte électorale déformée, et met plutôt l’accent sur la force de leur programme et de leurs stratégies politiques. Dans une analyse du cinéma américain de la Guerre du Vietnam, Félix Coulombe distingue quelques générations de films, et étudie les liens entre l’évolution de la présentation de la guerre et son impact sur les soldats et le climat politique du moment où sortent les films. Quant à lui, David St-Denis Lisée entreprend un portrait politique de Charles Gagnon, penseur, écrivain et militant souverainiste. En regardant les écrits de Gagnon, St-Denis Lisée a comme objectif de clarifier son virage politique après les fameux évènements d’Octobre 1970, alors que ce dernier passe d’un militant indépendantiste et felquiste à un partisan des théories maoïstes. De son côté, Vincent Lefebvre se penche sur la nature de l’ouverture au monde de la société québécoise au temps de la Révolution tranquille. Lefebvre examine les débats au sein de l’Assemblée législative sur la pertinence du profil international de l’État québécois grâce à l’établissement et au maintien des bureaux du Québec à l’extérieur, notamment la « Maison du Québec » à Paris. Enfin, Étienne Lapointe revoit l’arrivée de l’équipe des Expos de Montréal en 1969. Sachant que le baseball est considéré comme un sport national américain, Lapointe s’interroge à savoir si l’implantation de la première équipe des ligues majeures à l’extérieur des États-Unis représente un exemple-clé de l’« américanité » culturelle au Québec.



[1]Arthur Marwick, The Sixties : Cultural Revolution in Britain, France, Italy, and the United States, c. 1958-c.1974, Oxford-New York, Oxford University Press, 1998, p. 3.

[2]Plusieurs études ont abordé les mouvements contestataires des années 1960. Parmi quelques exemples, voir Ivan Carel, Robert Comeau et Jean-Philippe Warren (dir.), Violences politiques : Europe et Amériques, 1960-1970, Montréal, Lux Éditeur, 2013, 328p.; Karen Dubinsky, Catherine Krull, Susan Lord, Sean Mills et Scott Rutherford (dir.), New World Coming. The Sixties and the Shaping of Global Consciousness, Toronto, Between the Line, 2009, 515p.; Sean Mills, Contester l’empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal, 1963-1972, Montréal, Hurtubise, 2011 (2010), 349p.; Frédéric Robert (dir.), De la contestation en Amérique. Approche socio-politique et contreculturelle des Sixties, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 308p.

[3]Qualifié de « Révolution tranquille », ce phénomène a apporté une coloration particulière à la période des Sixties au Québec. En ce qui concerne la Révolution tranquille, voir notamment Yves Bélanger, Robert Comeau et Céline Métivier (dir.), La Révolution tranquille. 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, VLB Éditeur, 2000, 316p.; Léon Dion, La révolution déroutée, 1960-1976, Montréal, Boréal, 1998, 324p.; Lucia Ferretti, « La Révolution tranquille », L’Action nationale, vol. 89, no 10 (décembre 1999), p. 59-91.

[4]Voir notamment Doug Owram, Born at the Right Time. A History of the Baby Boom Generation, Toronto, University of Toronto Press, 1996, 392p. (surtout p. 159-315); François Ricard, La Génération lyrique. Essai sur la vie et l’oeuvre des premiers-nés du baby-boom, Montréal, Boréal, 1994 (1992), 282p.

[5]À noter que cette périodisation change légèrement en fonction des différentes sociétés étudiées. Voir entre autres Dimitry Anastakis, « Introduction », dans Dimitry Anastakis (dir.), The Sixties: Passion, Politics, and Style, Montréal-Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2008, p. 3-17; Lara Campbell et Dominique Clement, « Introduction : Time, Age, Myth : Towards a History of the Sixties », dans Lara Campbell, Dominique Clement et Gregory S. Kealey (dir.), Debating Dissent: Canada and the Sixties, Toronto, University of Toronto Press, 2012, p. 3-26; Arthur Marwick, op. cit., p. 3-22.

[6]Il s’agit du cours HIS-6001-6002 Les années 1960 à l’intérieur et à l’extérieur.