Rémi Marquette
Université du Québec à Montréal

 

     En juin 1940, au lendemain de la chute de la France contre l’Allemagne nazie, le Parlement canadien adopte la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui donne d’énormes pouvoirs au gouvernement du Premier ministre Mackenzie King, particulièrement en matière de mobilisation pour la défense du territoire canadien. Elle permet aussi de mettre sur pied un système de service militaire obligatoire qui régit la vie de milliers de Canadiens[1]. Ainsi, à la fin de la guerre, la LMRN avait forcé plus de 150 000 Canadiens à rejoindre le service militaire, principalement de jeunes hommes célibataires[2].

     Bien que la LMRN ne concernait techniquement que la protection du territoire nationale, les jeunes hommes qu’elle forçait dans les rangs étaient fortement encouragés à rejoindre le service général qui représentait la portion de l’armée qui pouvait être amenée à combattre où bon le gouvernement le voulait. Cette conversion, que les soldats appelaient « signer actif », était faite sous des pressions considérables dont l’amplitude et les effets n’ont pas encore été très bien étudiés[3]. En effet, les hommes de la LMRN étaient soudoyés, menacés, intimidés et même victimes d’agressions violentes comme le mentionnait Barry Broadfoot dans une collection d’histoire orale des soldats de la Deuxième Guerre mondiale, Six War Years[4].

     En fin de compte, c’est environ la moitié des conscrits qui accepteront de passer à l’armée active. Ceux qui refuseront durant toute la durée de la guerre, seront assez ouvertement méprisés par les autres soldats et par les médias. Ces soldats récalcitrants, sans être carrément contestataires, comme les déserteurs ou les insoumis par exemple[5], deviendront connus sous le nom de « zombies ». L’insulte s’inspirait des premiers films d’horreurs mettant en scène le mythe haïtien-vaudou du cadavre animé sans âme. Ce qu’on voulait dire par l’injure, c’était que ces hommes, bien qu’ils portaient l’uniforme, n’avaient rien de véritables soldats. Comme des « zombies », ils avaient l’apparence de vrais hommes, mais étaient plutôt des monstres incapables de prendre leur destin en main.

     À l’époque, et encore aujourd’hui, le phénomène des soldats « zombies » était fortement associé aux Canadiens français et aux immigrants non-Britanniques. Peter Russell observait d’ailleurs ce biais dans la couverture médiatique des évènements de protestation contre l’envoi outre-mer des « zombies »[6]. Toutefois, la vérité semble être que, outre l’opposition à l’engagement militaire et une désidentification à la cause impériale qui étaient possiblement plus présentes chez ces deux groupes, il y avait plusieurs autres raisons pour les hommes de la LMRN de refuser de rejoindre le service actif ; la peur ou le désir de rester auprès de leur famille, par exemple. Daniel Byers, un des rares historiens s’étant directement intéressé au phénomène, trouvait finalement que le portrait statistique des « zombies » était assez représentatif de celui de l’armée canadienne en général et que leur identité débordait grandement du simple stéréotype[7].

    Si nous pouvons identifier combien d’hommes ont été conscrits à la faveur de la LMRN et ont ensuite refusé de rejoindre l’armée active durant toute la durée de la guerre (environ la moitié, soit 60 000 comme nous le mentionnions plus tôt), cela ne veut pas dire que tous ces hommes peuvent automatiquement être associés au phénomène. La définition du terme « zombie » est d’ailleurs difficile à cerner, car il était utilisé dans les rangs de l’armée, mais aussi par le grand public à l’époque pour décrire des soldats aux motivations variables. Il fut même réapproprié par certains conscrits de la LMRN, signalant l’existence d’une identité « zombie » plus ou moins assumée, voire revendiquée. Ainsi, les quelques 60 000 soldats qui ont refusé de se joindre au service général ne cadraient pas nécessairement avec le stéréotype du « zombie », pas plus que les volontaires ne renonçaient automatiquement à cette identité. En somme, entre la figure du soldat engagé et celle du déserteur, le « zombie » a représenté une proportion importante, mais impossible à quantifier, de soldats canadiens.

     Notre désir est donc d’offrir une fenêtre sur ce phénomène à travers une expérience personnelle et unique, celle de Laurent Melançon. Le cas de ce soldat est d’ailleurs très intéressant puisqu’au cours de son expérience militaire, il se portera finalement volontaire pour le service général, mais seulement après s’être retrouvé à court d’options, ayant déjà été forcé à embarquer dans un navire pour l’Angleterre[8]. Il fait ainsi partie du très faible nombre de conscrits qui sera envoyé outre-mer contre leur désir. Outre une crainte de la part du gouvernement de Mackenzie King d’exacerber la crise que provoque la mobilisation forcée[9], c’est aussi une série de coïncidences imprévisibles et le dénouement rapide de la guerre qui permettront à une si grande proportion de soldats d’éviter le combat[10]. Comme l’explique Morton, « le gouvernement n’avait pas plus tôt expédié ses conscrits que le besoin s’était évanouie »[11].

     Or, puisqu’il se porte techniquement volontaire, il pourrait ne pas être considéré comme un « zombie ». Pourtant, il continuera à s’identifier explicitement aux « zombies » dans sa correspondance. Il représente donc bien la difficulté à retrouver cet archétype dans les annales de l’armée canadienne et le flou entourant sa définition. Nous utilisons cette correspondance afin de mieux comprendre un soldat à la croisée des chemins : récalcitrant, mais résigné, volontaire, mais désinvesti. C’est possiblement aussi cette ambiguïté qui fait que le « zombie » se retrouve peu dans l’historiographie.

     Au Canada, l’histoire militaire a longtemps été écrite en anglais. Concernant la crise de la Conscription de 1944 et la création du mythe « zombie » plus précisément, les études canadiennes sont rares et peu récentes. Dans un premier temps, en 1970, C.P. Stacey, historien officiel de l’armée canadienne, présente dans la septième partie de son désormais célèbre Arms, Men and Government[12], le rôle positif du Conseil des ministres et de l’armée canadienne dans l’établissement de la Loi sur la Mobilisation des Ressources Nationales (LMRN) plutôt que de s’attarder à l’étude de ses conséquences. Depuis, comme le soulève Daniel Byers dans son article Mobilising Canada[13], la dernière étude majeure concernant la conscription est celle de J.L. Granatstein et J.M. Hitsman, Broken Promises[14], parue en 1977. Dans Conscription in the Second World War publié en 1969[15], J.M. Granatstein résume rapidement les faits. Dans Broken Promises, écrit en collaboration avec J.M. Hitsman, il poursuit et approfondit sa couverture des évènements de 1944 et la relation complexe des Canadiens avec la conscription à travers leur histoire. Granatstein et Hitsman ont su assez adroitement expliquer les enjeux de la Conscription pour qu’aujourd’hui leurs écrits, parus il y a près de 40 ans, demeurent les références en la matière[16].

     Au Québec, ce n’est qu’aux alentours des années 1990, grâce notamment au travail acharné des membres de la Chaire Hector-Fabre, que l’histoire militaire s’est revitalisé et qu’elle s’est mise, par le fait même, à explorer de nouvelles avenues. En s’éloignant d’une histoire politique et stratégique de la guerre et en se questionnant sur son impact sur la société, l’histoire de la guerre a réussi à charmer un peu plus d’historiens québécois.

     Cette nouvelle tangente s’est développée notamment grâce l’analyse du récit de soldat, inspirée des travaux de Jean-Norton Cru sur les témoignages de soldats de la Première Guerre mondiale[17], et plus généralement de l’historiographie française de l’histoire « par le bas ». Au Québec, Béatrice Richard concluait dans son analyse de la mémoire collective liée à la Deuxième Guerre mondiale que le conscrit délinquant et le déserteur avait été porté au rang de héros et que le volontaire avait été mis de côté[18]. Ses travaux furent très influents et c’est dans l’optique de combler cet oubli que des historiens comme Sébastien Vincent, Yves Tremblay et Béatrice Richard elle-même se sont penchés sur les récits des volontaires exclusivement[19].

     Certains des pans les plus récurrents de l’analyse de récit de soldat sont la réponse et les conséquences de la brutalisation et de la violence sur les soldats[20]. Le « zombie » est un cas intéressant dans le champ du récit de soldat puisque ces éléments sont en partie, voire complètement, absents de son expérience militaire. Ces analyses n’ayant pu faire qu’en partie figure de modèle à notre recherche, nous avons étendu nos horizons historiographiques. Ainsi, aux travaux sur les correspondances militaires de Claude Beauregard ou de Mélanie Morin-Pelletier[21], nous avons adjoint ceux de David A. Gerber sur la correspondance migratoire, sur le tissage d’une « web of relations »[22]à travers cette correspondance, sur l’établissement d’une voix et d’un rythme d’écriture[23]; ceux de Leonore Davidoff ayant introduit le concept de fratrie comme angle d’analyse[24]; et ceux de Cecilia Morgan sur le tourisme et sur la construction identitaire dans les récits de voyage[25]. Ces différentes avenues historiographiques nous ont permis de voir l’identité de Laurent Melançon sous différents jours: soldat et « zombie », certes, mais aussi exilé, jeune homme, frère et touriste canadiens-français[26].

 

Portrait d’un « zombie » : Laurent Melançon

     Pour dresser le portrait d’un soldat « zombie », nous nous sommes donc tourné vers la correspondance. Cette forme d’écrit de soi présente plusieurs avantages, mais aussi certaines limites. Si nous avons accès à une certaine instantanéité des propos et à une datation assez fidèle, la correspondance n’est pas toujours associée à une grande introspection, si on la compare au journal intime par exemple.

     Dans le cas des soldats, Paul Fussell expliquait également qu’une forte pulsion de silence en a amené plusieurs à taire leur expérience dans la honte[27], mais celle-ci était vraisemblablement d’autant plus présente chez les « zombies » qui ont été fortement critiqués pendant la guerre. Nous avons tout de même réussi à dénicher la perle rare aux Archives Passe-Mémoire de Montréal : la correspondance privée d’un soldat issu de la LMRN, Laurent Melançon[28].

     Avant d’aller plus loin, il incombe également de mentionner l’influence énorme qu’ont dû avoir la censure directe de l’armée, elle est d’ailleurs mentionnée directement par Melançon à certains moments[29], et, plus insidieuse encore, l’autocensure des sentiments sur la correspondance. David A. Gerber note d’ailleurs que l’autocensure est un des grands défis de l’utilisation de la correspondance comme source historique, tout comme Mélanie Morin-Pelletier qui, s’appuyant sur les travaux d’historiens français de la Grande Guerre, en vient à la conclusion dans un article de l’Histoire sociale que « les lettres familiales [des soldats] se veulent généralement rassurantes, cherchant à éclairer, sans inquiéter »[30]. Quand nous évoquons le désir de Melançon d’être rassurant, il faut comprendre que nous avons pris en considération que ce désir est certainement en partie conscient et qu’il a aussi influencer le ton et le contenu des lettres.

     Laurent Melançon est né à Montréal le 21 août 1917, il a donc 24 ans lorsqu’il rejoint les rangs du 1er Bataillon des fusiliers de Sherbrooke en janvier 1942, un bataillon de conscrit voué à la défense national. Il est célibataire et le restera tout au long de son expérience militaire. Avant de partir pour l’entrainement, durant de nombreuses visites et dès son retour de l’Angleterre, il vit dans un logement d’Hochelaga avec sa mère, Laura, sa grande sœur, Laurette, et son grand frère, Léon. Ce grand frère est d’ailleurs lui aussi dans l’armée, mais il restera à Montréal pendant la presque totalité de la guerre[31].

     Nous avons analysé la riche correspondance que ce « zombie » a entretenue avec sa famille, principalement sa sœur, tout au long de son expérience militaire, soit entre le 23 juin 1942 et le 20 décembre 1945[32]. Durant cette période, il aura traversé le Canada d’est en ouest pour l’entrainement et la défense nationale; des côtes de la Nouvelle-Écosse à celles de la Colombie-Britannique. Puis, à la fin de l’année 1944, avec la décision controversée du Premier ministre King d’envoyer des soldats conscrits à la guerre, Melançon passera de la Colombie-Britannique à l’Angleterre, mais sans tirera sans jamais combattre. Comme nous l’avons mentionné, le dénouement rapide de la guerre en Europe aidera Melançon, si bien que quatre mois après son arrivée, Melançon célébrait déjà la victoire, mais le retour à la maison n’allait venir que bien plus tard, soit à la fin décembre 1945, après cinq mois à la libération des Pays-Bas et la longue attente du rapatriement.

     La correspondance que nous avons analysée commence dès que Melançon est séparé de sa famille lors de ses premiers entrainements loin de Montréal avec le 1er Bataillon des Fusiliers de Sherbrooke. Comme le montre bien le graphique suivant, il écrit très fréquemment à sa famille, jusqu’à 16 fois dans un même mois. Au total, il envoie 243 lettres durant les 3 ans et demi que dure son exil militaire.

Figure 1.
Fréquence des lettres de Laurent Melançon entre le 23 juin 1942 et le 20 décembre 1945.
 
 

     Si au début de la correspondance le destinataire est variable et l’écriture semble incertaine, Melançon va rapidement développer des structures et des thèmes récurrents dans ses lettres[33]. Les termes et conditions implicites de la relation épistolaire ne seront plus renégociés que dans les moments de chamboulements, comme la traversée vers l’Angleterre par exemple. Sa grande sœur Laurette s’impose rapidement comme la correspondante attitrée, bien que celle-ci semble être une porte-parole pour la famille plutôt qu’une confidente.

     La correspondance qu’il entretient avec sa sœur est vraisemblablement d’une grande importance pour Melançon. Il s’agit en effet d’un grand pan de son identité qu’il tente de préserver en entretenant par les lettres une relation, non seulement avec sa sœur, mais aussi avec toute la famille auxquels il fait souvent référence.

     Il semble aussi avoir partagé avec sa sœur un cercle d’amis auquel il s’identifie et qu’il désire conserver. En parlant d’Hochelaga, de la famille, et des amis, Melançon construit un terrain connu dans ses lettres en plus de sauvegarder les relations et cette partie de son identité. C’est ce que David A. Gerber appelle la « web of relations » et elle permet à Melançon de se positionner dans la vie du quartier qu’il compte réintégrer dès que possible.

     Une autre illustration probante du désir d’être « reconnu » par sa famille a lieu lorsque Melançon choisit de rejoindre l’armée active. Ayant ni plus ni moins trahi son identité « zombie » à ce moment, il désire démontrer à sa famille qu’il en conserve les valeurs et que son désir de demeurer un acteur passif dans l’armée canadienne ne doit absolument pas être remis en cause. Ainsi, les lettres où il explique à sa famille les raisons l’ayant amené à prendre cette décision sont d’un grand intérêt. Il faut attendre plusieurs jours, et plusieurs lettres, après son arrivée en Angleterre pour qu’il en fasse finalement l’annonce à sa famille. Cet extrait démontre son désir de justifier sa décision, tout en se déresponsabilisant de celle-ci :

Maintenant je vais te dire pourquoi je suis changé de numéro. Vous allez peut-être rester surpris en l’apprenant. Et bien, j’ai signé actif sur le bateau. […] À venir jusqu’ici je ne l’ai pas encore regretté et on a encore nos barres sans cela on les aurait perdu en arrivant ici et je te dis que ça fait une grosse différence de rester au mess des sergents. Ça nous empêche toujours de manger dans nos mess tins. Car au mess on mange dans des assiettes. […] En tout les cas, je pourrai dire que j’aie attendu jusqu’à la dernière minute car après trois jours sur le bateau j’étais certain d’aller en Angleterre et j’étais pris d’une manière ou d’un autre et j’aurais plus de chance à me place les pieds en étant actif. Le soir avant de me coucher j’ai mis cela dans les mains de la St-Vierge et le lendemain matin quand je me suis levé ça me disait toujours de signer.[34]

     Ainsi, la décision s’est avérée être la bonne, il en est convaincu ou tente d’en convaincre sa famille.

    Or, qu’avons-nous trouver dans ces lettres ? En fait, l’extrait précédent donne bien le ton. Melançon n’est pas le grand penseur que nous aurions pu espérer, il faudra lire entre les lignes et comprendre les intentions cachées du jeune homme. D’autant plus que les banalités du quotidien occupent la plus importante place dans ses lettres. Selon nous, cela est dû, entre autres, à la fréquence des lettres et au désir de Melançon de conserver ce rythme d’écriture. En écrivant souvent, il peut s’attendre à ce que sa sœur en fasse autant. Ce rythme l’amène à chercher dans le quotidien une source intarissable de contenu qui lui permette de garder le moral[35], d’être rassurant, et d’être certain d’éviter la censure.

     Il parle ainsi énormément du contenu de son assiette. Pour se plaindre, souvent, mais aussi pour rassurer quand il a la chance d’obtenir un repas satisfaisant. Alors que la situation va de mal en pi dans le passage du Canada à l’Angleterre, fin 1944, Melançon continue de faire la plupart du temps attention afin de ne pas inquiéter. Quelques mois après son arrivée en Grande-Bretagne, en mars 1945, il écrit par exemple que « la nourriture, on commence à s’y faire et je crois que l’estomac nous à raptisser ça fait qu’on a moins faim »[36].

     Il essaie tout de même de rester positif, mais certaines déclarations auront plutôt l’effet contraire. En mai 1945, il écrit par exemple que : « je me sentais heureux car j’avais l’estomac plein. Vous savez comment je suis "sarf". Ça n’arrive pas souvent qu’on peut se bourrer comme cela et ça faisait trois matins que la faim me réveillait à cinq heures »[37]. Ainsi, en voulant se montrer satisfait de son repas, il apprend aussi à sa famille que, plus souvent qu’autrement, c’est la faim qui le tenaille.

     Quant à l’entrainement, deuxième thème récurrent dans la description du quotidien, il semble presque absent du quotidien de Melançon et il se plaint souvent de l’ennui et de l’oisiveté qu’il vit dans les camps. Par exemple, quelques mois après son arrivée en Angleterre, il écrit à sa sœur que « depuis que je suis ici, j'ai été beaucoup démoralisé, mais je n'ai pas eu de misère physiquement car je n'ai quasiment rien fait car on fait faire le basic training aux gars et j'ai un officiers et deux caporaux pour m'aider »[38]. Cette oisiveté prend toutefois des allures rassurantes dans les lettres puisque le désir le plus profond de Melançon semble être d’en faire le moins possible. Donc, en parlant de son ennui, il sous-entend qu’il accompli cet objectif. À ce sujet, il écrira avec humour que « c’est vrai qu’il y a un proverbe qui dit que dans l’armée on en fait toujours trop et je t’assure que je le met en pratique»[39]. Il est important de noter que, des 13 000 soldats conscrits envoyé outre-mer contre leur gré, Melançon ne fait pas partie des 2463 ayant réellement pris les armes[40]. Il sera plutôt instructeurs dans diverses unités de la Canadian Army Europe (CAE) et restera donc dans les camps d’entrainements durant toute la durée de la guerre, du Canada à l’Angleterre.

     Les loisirs sont encore une fois un thème fréquemment visité car ils sont pour Melançon un des rares point positif de son exil militaire. Qu’il soit question des sorties au cinéma avec ses copains de régiment, de ses très nombreuses sorties dans les salles de danses, ou des visites touristiques, les loisirs permettent à Melançon de mettre un peu de contenu favorable dans ses lettres et de démontrer à sa famille que sa vie est agréable malgré tout. Melançon affectionnera particulièrement les soirées dansantes et il ratera peu d’occasions de faire valoir ses talents sur les pistes de danses. De Long Branch, en banlieue de Toronto, où il dansera chaque soir excepté le dimanche[41] à Vernon où il ira à deux danses par semaine[42], il apparait évident que Melançon apprécie beaucoup ces soirées, même s’il prétend aller danser, car « c’est le seul désennuie »[43]. Il aura une affection particulière pour la salle de danse de Nanaimo en Colombie-Britannique, le Pygmy et celle de Brighton en Angleterre, le Sherry. Un mois après son arrivée dans à Nanaimo, il expliquera qu’il ne manque plus une soirée, car « on commence à être connu et on à toutes les meilleures danseuses »[44]. Bref, il fait savoir à sa famille qu’en bon « zombie », il sait tirer son épingle du jeu.

     Outre les éléments du quotidien que sont l’alimentation, l’entrainement et les loisirs, Melançon parle aussi beaucoup des rencontres qu’il fera. La description de ces nouvelles relations l’aide à se positionner, et à entretenir et construire une identité dans la correspondance à travers son rapport à l’altérité[45].

     Au nombre de ces rencontres, les femmes, rencontrées la plupart du temps lors des danses, sont décrites comme des acteurs passifs dans le récit de Melançon[46]. Elles l’aident à démontrer une masculinité désirable puisqu’il est toujours un danseur très en demande[47], mais aussi une masculinité respectable puisqu’il ne laisse jamais entendre un attachement profond ou un désir de mener plus loin ces relations éphémères de piste de danse. Très tôt dans la correspondance, il rappelle d’ailleurs à sa sœur qu’il n’aime pas « à "sticker" toujours sur la même »[48]. Il fera aussi des pieds et des mains pour mettre en valeur la désirabilité et la respectabilité des femmes avec qui il partage ses soirées[49].

     Si ces femmes sont des compagnes passagères, voire accessoires, les amitiés masculines ont quant à elles une place excessivement importante dans la vie de Melançon. Les autres soldats avec lesquels il se lie d’amitié sont une bouée dans un monde en constant mouvement. L’amitié complètement décomplexée qu’il entretient avec un autre sergent, Léo Delorme, l’aide à tenir le coup et il ne se cache pas pour le dire[50]. Cette relation n’est pas sans rappeler les mariages d’hommes que décrit Paul Jackson dans One of the Boys, expliquant que les circonstances exceptionnelles engendrées par la guerre verront s’élargir le spectre des relations d’amitié masculine considérées comme admissibles[51].

Figure 2. « Sergent Léo Delorme; Sergent Laurent Melançon, Terrace B.C. 1944 »
Source : Archives Passe-Mémoire de Montréal, Fonds Melançon [23 juin 1942 - 12 décembre 1945]. (APM26). Série 2, Dossier 1.
 

     Dans le même ordre d’idée, la description des voyages et des différentes cultures qu’il rencontre amène Melançon à se définir. Par exemple, son appréciation du métro de Londres et des gratte-ciels d’Utrecht lui permet de se présenter comme un admirateur de la modernité. C’est ce même objectif qui l’amène à démontrer une condescendance amusée face aux « vieilleries » de l’Europe et aux « place[s] de sauvages »[52] des Prairies de l’Ouest canadien.

     Ce jeu d’identification s’observe également alors qu’il se dissocie des Canadiens anglais et des Anglais, représentants de l’Empire colonisateur, peuple qu’il juge sale et froid. Par exemple, parlant de l’Angleterre peu après son arrivée, il écrira « qu’être civil et être oubligé de vivre ici que je m’assommerais sur un poteau »[53].  Au contraire, il veut se montrer analogue aux Écossais qu’il définit comme anti-impérialistes[54] et qu’il oppose aux Anglais écrivant que « c'est pas croyable de voir la différence de mentalité entre les Écossais et les Anglais. […] Les Écossais sont cent fois plus affables que les Anglais »[55]. Les Hollandais aussi seront prisé pour leur propreté, leur éthique de travail et leur piété catholique auxquels Melançon s’identifie dès son arrivée aux Pays-Bas en juillet 1945[56]. Ainsi, il écrira que « c'est toute beauté de voir comment le monde est propre et travaillant. C'est exactement le même genre de vie que la province de Québec »[57], explicitant son identification à ce peuple.

     Tout au long de son expérience militaire, Melançon, comme plusieurs Canadiens, ne semble jamais se sentir concerné par le conflit qui fait rage[58]. Même lorsque l’Allemagne capitule et qu’il voit les ruines laissés par la guerre au Pays-Bas, il reste d’un silence éloquent quant aux questions profondes que posent le conflit puis sa résolution. Jamais un franc désir de combattre, de s’impliquer ou de faire plus que le strict minimum ne se fait sentir.

     Si l’analyse de la correspondance nous a aidée à comprendre ces différents aspects, elle nous a aussi permis d’entrevoir tout ce qui demeure impossible d’extraire de la correspondance de la famille Melançon. L’autocensure qui imprègne leurs échanges nous a assurément empêchés d’émettre des conclusions plus définitives.

     Il nous est également difficile de nous avancer sur la représentativité de Laurent Melançon. Nous savons toutefois avec certitude que son vécu est très fortement influencé par son identité « zombie » et qu’il prend de nombreuses décisions pour en être un digne représentant. Nous savons aussi que cette identité est partagée par plusieurs dizaines de milliers de Canadiens[59]. Même si le terme est teinté de mépris, Melançon représente finalement assez bien le mythe du soldat un peu nonchalant et certainement désinvesti des grandes questions que soulève la Seconde Guerre mondiale. Il parlera d’ailleurs avec fierté de son statut de « zombie » écrivant que « maintenant, on est tous des Zombies dans le mess, and we are proud of it »[60]. Au final, la seule guerre que Laurent Melançon aura menée entre 1942 et 1945 aura été celle contre son engagement militaire.

*****

     En somme, si le cas de Melançon nous a aidé à comprendre une chose, c’est que le portrait des « zombies » est difficile à cerner. Melançon est représentatif d’un nombre impossible à déterminer de soldats canadiens qui en viendront à rejoindre l’Armée canadienne, par contrainte de la LMRN, pour des raisons économiques, par désir d’aventure ou encore pour reconquérir une masculinité de pourvoyeur mise à rude épreuve par les années de crise économique[61]. Si nous ne pouvons avancer un nombre ou une proportion de soldats qui, comme Melançon, rejoindront l’Armée en restant désengagés, indifférents, réfractaires ou trop effrayés pour agir, nous pouvons affirmer qu’ils étaient nombreux.

     Malgré tout, il n’est pas étonnant que cet archétype n’apparaisse que marginalement dans la mémoire collective et dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale au Québec et au Canada. Loin de la gloire des combats, le combat réel en Europe ou le combat contre la conscription et l’impérialisme, se trouve un antihéros qui n’a certainement pas ressenti le désir de se raconter et de coucher sur papier son expérience pour le bénéfice de la postérité. La correspondance de Laurent Melançon est donc d’une richesse à la fois humaine et historique.

 


[1]Daniel Byers, « Mobilising Canada: The National Resources Mobilization Act, the Department of National Defence, and Compulsory Military Service in Canada, 1940-1945», Journal of the Canadian Historical Association, 7, 1, 1996, p. 178.

[2]C. P. Stacey, « Appendix T », Arms, Men and Governments: The War Policies of Canada, 1939-1945. Ottawa, Queen's Printer, 1970, p. 655-658.

[3]Depuis notre présentation au colloque, Daniel Byers a exploré ces zones d’ombres dans l’historiographies et plusieurs autres dans un important ouvrage sur le fonctionnement de la conscription et sur les hommes ayant tenu les rangs de cette « Armée zombie ». Daniel Byers, Zombie Army: The Canadian Army and conscription in the Second World War, Vancouver, UBC Press, 2016, 324 p.

[4]Barry Broadfoot, Six War Years 1939-1945: Memories of Canadians at home and abroad, Toronto, Doubleday Canada, 1974, p. 3-4. Les informations concernant les conditions auxquelles faisaient face les soldats récalcitrants de la LMRN sont rares. Daniel Byers mentionnait, outre les travaux de Broadfoot, l’apport des romans autobiographiques de Ralph Allen (Home Made Banners, 1946 et The High White Forest, 1964). Daniel Byers, « Mobilising Canada », p. 186.

[5]Les insoumis regroupent les hommes contestant légalement la conscription ou ne se présentant pas aux convocations. Les déserteurs sont les soldats choisissant de fuir les autorités militaires ou de s’évader de leurs responsabilités face à l’armée.

[6]Peter Russell, « BC’s 1944 "Zombie" protests against overseas conscription », BC Studies, 112, été 1999, p. 49.

[7]Daniel Byers, « Les "zombies" du Canada : un portrait des conscrits canadiens et de leur expérience durant la Deuxième Guerre mondiale », Bulletin d’histoire politique, 8, 2-3, hiver-printemps 2000, p. 186.

[8]Melançon fait partie des seuls 13 000 soldats conscrits envoyés outre-mer contre leurs désirs.

[9]Desmond Morton,Une histoire militaire du Canada (1608-1991). Nouvelle édition, revue et augmentée, Outremont, Athéna éditions, 2009, p. 239.

[10]Ibid., p. 241.

[11]Ibid., p. 242.

[12]C.P. Stacey, Arms, men and governments: The war policies of Canada, 1939-1945, Ottawa, Queen's Printer, 1970, 681 p.

[13]Daniel Byers, « Mobilising Canada », loc.cit., p. 175-203.

[14]J.L. Granatstein, et J.M. Hitsman, Broken Promises: A History of Conscription in Canada, Toronto, Oxford University Press, 1977, 281 p.

[15]J.L. Granatstein, Conscription in the Second World War, 1939-1945, Toronto, The Ryerson Press, 1969, 85 p.

[16]D’autres ouvrages, plus anciens encore, servent toujours de référence. Nous pensons entre autres à E.L.M. Burns, Manpower in the Canadian Army, 1939-1945, Toronto, Clarke, Irwin, 1956, 184 p. et Robert MacGregor Dawson, The conscription crisis of 1944, Toronto, University of Toronto Press, 1961, 139 p.

[17]Jean-Norton Cru, Témoins : Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Nancy, Presse universitaire de Nancy, 1993, édition originale 1929, 727 p. Les travaux de Ardant du Picq sont généralement vu comme la première manifestation de l’étude des récits de soldats, mais ils furent certainement moins influents que ne le furent ceux de Cru. Charles Jean Jacques Joseph Ardant du Picq, Études sur le combat, Paris, éditeur inconnu, 1880, 294 p. Des études de Cru découlent celles de Stéphane Audoin-Rouzeau qui marqua lui aussi l’historiographie de la Première Guerre mondiale avec Les combattants de tranchées, une étude parue en 1986 retraçant l’histoire des mentalités à travers les journaux de tranchées. Stéphane Audoin-Rouzeau, 14-18 : Les combattants de tranchées, Paris, Armand Colin, 1986, 224 p. Aux États-Unis, John Keegan s’efforçait d’offrir une vision « par le bas » de la guerre dans Anatomie de la bataille, ouvrage aussi élevé depuis au rang de classique. John Keegan, Anatomie de la bataille, Paris, Perrin, 2013, édition originale 1976, 414 p.

[18]Béatrice Richard, La mémoire de Dieppe : Radioscopie d’un mythe, Montréal, VLB éditeurs, 2002, 208 p.

[19]On remarquera d’ailleurs le titre évocateur du livre de Vincent : « Laissés dans l’ombre : les Québécois engagés volontaires de 39-45 ». Sébastien Vincent, Laissés dans l’ombre. Les Québécois engagés volontaires de 39-45, Montréal, VLB éditeurs, 2004, 281 p.; Yves Tremblay, Volontaires : Des Québécois en guerre (1939-1945), Outremont, Athéna éditions, 2006, 141 p.; Béatrice Richard, La Grande Guerre de Paul Caron: Chroniques d’un légionnaire canadien-français (1914-1917), Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, 268 p.

[20]L’affirmation que « death was always present » et qui amènerait les soldats à, dans un premier temps, déshumaniser l’ennemi et à, dans un second temps, sacraliser ou mythifier la guerre ne s’applique donc pas aux soldats inactifs. George L. Mosse, op.cit., p. 5-7.

[21]Claude Beauregard, Guerre et censure au Canada, 1939-1945, Sillery, Éditions du Septentrion, 1998, 196 p.; Mélanie Morin-Pelletier, « “The Anxious Ones Waiting at Home”: Deux familles canadiennes plongées dans le tourment de la Grande Guerre », Histoire sociale, vol. 47, Juin 2014, p. 353-368.

[22]David A. Gerber, Authors of Their Lives : The Personal Correspondence of British Immigrants to North America in the Nineteenth Century, New York et London, New York University Press, 2006, p. 113.

[23]Ibid., 421 p.

[24]Leonore Davidoff,« Kinship as a Categorical Concept: A Case Study of Nineteenth Century English Siblings », Journal of Social History, 39, 2 (numéro spécial : Kith and Kin: Interpersonal Relationships and Cultural Practices, Hiver 2005), p. 411-428 et Thicker Than Water: Siblings and their Relations, 1780-1920, Oxford, Oxford University Press, 2012, 449 p.

[25]Cecilia Morgan, A Happy Holiday : English Canadians and Transatlantic Tourism, 1870-1930, Toronto, University of Toronto Press, 2008, 461 p.

[26]Nous désirons prendre un moment pour évoquer la polémique concernant l’usage du concept d’identité en histoire et plus généralement dans les sciences sociales. On parlera chez certains d’un concept qui en dit à la fois trop et trop peu ou d’un concept fourretout. Néanmoins, nous choisissons de l’utiliser puisque nous sommes persuadés que notre étude, restreinte dans son sujet et vaste dans le choix des thèmes abordés, est un cas où le concept trouve son sens. C’est dans son rapport à une altérité mouvante et multiple, point de rencontre de la majorité des définitions de l’identité, que nous chercherons à entrevoir l’identité que Melançon construit et projette. Voir aussi : Bettina Bradbury et Tamara Myers, Negotiating Identities in 19th- and 20th-Century Montreal: A Collection of Essays by the Montreal History Group, Vancouver et Toronto, UBC Press, 2005, p. 5; Karine Hébert, Impatient d'être soi-même : Les étudiants montréalais, 1895-1960, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2008, p. 3.

[27]Paul Fussell, Wartime: Understanding and Behavior in the Second World War, New York, Oxford University Press, 1989, p. 186.

[28]Archives Passe-Mémoire de Montréal, Fonds Melançon [23 juin 1942 - 12 décembre 1945]. (APM26).

[29]Il dira par exemple: « quant au camp, j'aime autant pas n'en parler par rapport à la censure » en introduction de son tout premier aérogramme en provenance de l’Angleterre. Il démontrera ensuite une inquiétude à ne pas nommer les camps qui s’estompera graduellement avec la fin des hostilités. Archives Passe-Mémoire de Montréal, Fonds Melançon [23 juin 1942 - 12 décembre 1945]. (APM26). Série 1 (S1), Dossier 16 (D16), Laurent Melançon (LM) à Laurette Melançon (LeM), 19 janvier 1945.

[30]Mélanie Morin-Pelletier, « “The Anxious Ones Waiting at Home”: Deux familles canadiennes plongées dans le tourment de la Grande Guerre », Histoire sociale, 47, 94, Juin 2014, p. 357.

[31]Les informations biographiques sont tirées des nombreuses lettres, mais aussi de l’annuaire Lovell de Montréal. Annuaire montréalais de Lovell [éditions de 1921 à 1980]. Récupéré de http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/lovell/ [base de données en ligne].

[32]Les Archives Passe-Mémoire ont conservés 234 lettres envoyées par Laurent Melançon durant son engagement militaire.

[33]David A. Gerber identifiait l’importance de cette structure facilitant les échanges. Voir les sections « Forming Selves in Letters » et « Establishing Voice, Theme, And Rhythm ». David A. Gerber, op. cit., 421 p.

[34]Nous avons choisi de citer les lettres telles quelles et d’omettre les mentions d’erreurs [sic] qui deviendraient rapidement très nombreuses et encombrantes. Il est de notre avis que les fautes et les mauvais usages de la langue française faits par Laurent Melançon, loin de nuire à la compréhension, ajoutent à la richesse des textes. APM26/S1/D16, LM à LeM, 9 février 1945.

[35]Sur le devoir masculin de maintenir le moral sur le front intérieur, voir notamment Aimé-Jules Bizimana, De Marcel Ouimet à René Lévesque : Les correspondants de guerre canadiens-français durant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, VLB éditeur, 2007, p. 327.

[36]APM26/S1/D18, LM à LeM, 13 mars 1945.

[37]APM26/S1/D19, LM à LeM, 4 mai 1945.

[38]Notons que, comme dans le cas de l’alimentation, la traversée outre-mer amène Melançon à être moins vaillant dans ses efforts d’être rassurant, admettant avoir été « beaucoup démoralisé ». APM26/S1/D17, LM à LeM, 1er mars 1945.

[39]APM26/S1/D18, LM à LeM, 12 avril 1945.

[40]Desmond Morton, op.cit., p. 241.

[41]APM26/S1/D4, LM à sa mère, 7 mars 1943.

[42]APM26/S1/D9, LM à LeM, 8 avril 1944.

[43]APM26/S1/D13, LM à LeM, 3 septembre 1944.

[44]APM26/S1/D5, LM à LeM, 26 décembre 1943.

[45]L’usage de la correspondance comme outil de construction identitaire est décrit plus en détails par David A. Gerber, op. cit, p.4 et par Magda Fahrni et Yves Frenette, « "Don’t I long for Montreal" : L’identité hybride d’une jeune migrante franco-américaine pendant la Première Guerre mondiale », Social History/Histoire sociale, 81, 2008, p. 78.

[46]Pour George Mosse, l’utilisation des femmes dans des rôles passifs étaient une stratégie commune des soldats pour démontrer leur masculinité. George Mosse, Fallen Soldiers : Reshaping the Memory of the World Wars, New York, Oxford University Press, 1990, p. 61.

[47]Par exemple, après avoir gagné un concours de danse, il racontera que « je ne voulais pas participer au concours et c'est une fille qui est venue me demander et on était quatre sergents ensemble et ils se sont mis après moi et ils m'ont décidé. Ça fait que tu comprends que j'ai été populaire le restant de la veillée. » APM26/S1/D18, LM à LeM, 19 mars 1945.

[48]APM26/S1/D1, LM à LeM, 6 juillet 1942.

[49]Ses partenaires sont les plus jolies, les meilleures danseuses, de ferventes catholiques, etc. Par exemple, « une chance, moi j’ai bien frappé, les gars étaient jaloux de moi, je me suis adonné à demander une fille qui demeure à Halifax et qui était en fin de semaine à Truro et elle dansait très bien la danse de Montréal » (APM26/S1/D2, LM à LeM, 7 septembre 1942), « moi, celle avec qui j’ai dansé toute la veillée elle avait un costume “zuit suit” et elle était très jolie à part de cela et elle dansait très bien le jitterbug » (APM26/S1/D11, LM à LeM, 21 juin 1944) et « le lendemain matin il a fallu aller les chercher pour les amener à la messe de dix heures avec elles car elles étaient catholiques » (APM26/S1/D17, LM à LeM, 20 février 1945).

[50]Il expliquera par exemple que, forcés de camper dehors, ils se feront « un lit ensemble […] et on a aussi bien dormi que dans notre hutte. » APM26/S1/D18, LM à LeM, 12 avril 1945. Il mentionnera souvent l’importance de cette amitié pour lui : « mais ce qui va arriver c'est que je vais être séparé de Delorme, c'est vrai que je commence à être habitué, car depuis que je suis dans l'armée je passe mon temps à me faire séparer de mes copains », APM26/S1/D20, LM à LeM, 18 mai 1945; « une autre chose qui fait mon affaire à partir plus tard c'est que Delorme va avoir le temps de revenir de l'hopital car je l'attend ces jours-ci et on court la chance de rester encore ensemble », APM26/S1/D21, LM à LeM, 3 juillet 1945 et « hier, j’ai eu une lettre de Delorme et il est encore en Angleterre, j’aimerais bien cela s’il viendrait me rejoindre », APM26/S1/D22, LM à LeM, 31 juillet 1945.

[51]Paul Jackson, One of the Boys : Homosexuality in the military during World War II, Montreal, McGill’s-Queen’s University Press, 2004, p. 264.

[52]APM26/S1/D11, LM à LeM, 5 juin 1944.

[53]APM26/S1/D16, LM à LeM, 21 janvier 1945.

[54]Il dit d’eux qu’ils « haîssent autant les Anglais qu'on peut les haîr. » APM26/S1/D20, LM à LeM, 30 mai 1945.

[55]APM26/S1/D20, LM à LeM, 30 mai 1945.

[56]« Le peuple Hollandais fait réellement pitié. Ça me prendrait 20 lettres comme celle-ci pour te raconter leur misère. […] C'est de valeur car tout le monde est catholiques et il y a beaucoup d'églises et de couvent. » APM26/S1/D22, LM à LeM, LM à Albert Forest, 18 juillet 1945.

[57]APM26/S1/D22, LM à LeM, 16 juillet 1945.

[58]Claude Beauregard, Edwidge Munn et Béatrice Richard, « Introduction : Portrait d’une division », dans Wilfrid Sanders, Jack et Jacques : L’opinion publique au Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal, Comeau et Nadeau Éditeurs, 1997, p. 12.

[59]Si Byers identifiait statistiquement environ 60 000 soldats conscrits ayant refusé durant toute la durée de la guerre de se porter volontaires pour le service général, nous savons aussi que ce chiffre ne représente pas nécessairement justement la proportion de soldats présentant les caractéristiques du « zombie ». Melançon lui-même ne fait pas partie de ces 60 000 soldats et, comme l’a démontré notre recherche, il représente tout de même le mythe du soldat « zombie ». Daniel Byers, « Les "zombies" du Canada », loc. cit., p. 184.

[60]APM26/S1/D15, LM à LeM, 12 novembre 1944.

[61]Sébastien Vincent, dans l’ouvrage Ils ont écrit la guerre, identifiait d’ailleurs cette soif d’aventure, cette quête initiatique masculine, comme un facteur déterminant dans l’enrôlement de nombreux jeunes Canadiens français. Sébastien Vincent, Ils ont écrit la guerre : La Seconde Guerre mondiale à travers des écrits de combattants canadiens-français, Montréal, VLB éditeurs, 2010, p. 43. Les causes de l’enrôlement sont également explorées par Claude Beauregard, Edwidge Munn et Béatrice Richard, op. cit, p.9-17.