Par
Jim Guilleminot
Université du Québec à Montréal

 

Le régime totalitaire d’Union Soviétique, ainsi que ceux instaurés dans les pays d’Europe de l’Est lors de leur « libération » par l’Armée rouge à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, se caractérise entre autres par la capacité de répression violente de leurs populations respectives. Les polices politiques jouent effectivement un rôle important dans le nouvel ordre social et dans la répression des éléments considérés dangereux par le pouvoir en place. Avec le nombre important d’arrestations ciblées, les camps de détentions, mieux connus sous le terme de « goulags », se propagent à travers tout le territoire, sous la juridiction des polices d’État communistes. Afin de bien comprendre l’ampleur des aspirations idéologiques de création « d’Hommes nouveaux » qui les motivent, nous nous intéresserons spécifiquement aux méthodes de rééducation[1] employées par les gouvernements communistes en U.R.S.S et en Roumanie, lors de l’imposition de la doctrine marxiste-léniniste et de la création de camps à des fins de rééducation.

 

L’objectif de cet article est d’analyser de manière comparative les méthodes de rééducation, pendant leur période de « gestation » respective, en ce qui concerne les différents procédés employés, afin de saisir quel régime poussa l’expérimentation le plus loin. Cette compréhension n’est cependant possible qu’à travers la comparaison de la littérature et des témoignages qui nous sont parvenus des goulags soviétiques et roumains analysés, et ce, au moment de la formation de ces systèmes concentrationnaires. Les cas particuliers de l’U.R.S.S et de la Roumanie ont été sélectionnés, puisqu’ils sont considérés comme ayant été les plus extrêmes dans leurs traitements et leurs conditions de détention des prisonniers des pays communistes d’Europe de l’Est au XXe siècle par les historiens et spécialistes ayant traité le sujet, tels que : Nicolas Werth, Anne Applebaum et George Legget pour l’U.R.S.S., ainsi que Ruxandra Cesereanu, Irena Talaban, Radu Clit et Nicolas Menut pour la Roumanie. Dans les deux cas, c’est la période de « gestation », soit de 1920 à 1926 pour le camp des Solovki en U.R.S.S. (de sa création au moment de la diffusion par le SLON[2]), et de 1949 à 1952 pour le goulag de Pitești en Roumanie (jusqu’à la fermeture de ce système concentrationnaire), qui sera analysée afin de saisir les prémisses des méthodes employées par les deux systèmes concentrationnaires nationaux à travers le déploiement de l’archipel du goulag.

 

Il est légitime de se demander, en prenant en considération que le Parti communiste est instauré par Moscou lors de l’occupation du territoire roumain par l’Armée rouge, pourquoi des différences apparaissent entre les méthodes de rééducation utilisées dans les deux goulags. En effet, sous l’impulsion de systèmes dictatoriaux ayant la même obédience idéologique, il est normal de présumer que les méthodes utilisées afin de convertir la partie de la population réfractaire à l’instauration des démocraties populaires soient semblables. Cependant, les raisons fondamentales derrière les expériences entreprises dans les deux goulags ne semblent pas identiques. Basée principalement sur les témoignages d’anciens prisonniers et de témoins directs, l’analyse fera également appel à l’expertise d’historiens des camps soviétique et roumain (principalement ceux précédemment mentionnés). Par la confrontation de ces sources, il sera tenté de comparer les méthodes de rééducation employées dans les deux goulags à travers l’expérience des personnes ayant vécu directement la rééducation, afin d’établir les différences entre les deux expériences de rééducation. Afin de maximiser l’utilisation de la méthode comparative les deux camps seront traités de manière simultanée. Les deux sections qui constitueront le corps du texte sont l’analyse des méthodes physiques, puis celle des méthodes psychologiques utilisées dans les deux camps.

 

Les témoignages utilisés, qui seront priorisés à cause de leur importance dans la présentation des événements, relatent des expériences spécifiques d’acteurs ayant fait un séjour dans ces deux camps de rééducation. Pour le goulag des Solovietski, cinq ouvrages seront utilisés. Il s’agit du livre très connu de Soljénitsyne, L’archipel du goulag, qui propose un portrait détaillé des méthodes utilisées par la police dans les camps de détention. L’ouvrage du finnois Boris Cederholm, Au pays de la Nep et de la Tchéka, dans les prisons de l’U.R.S.S, qui relate également l’expérience des traitements subis lors de l’internement par la police politique. Le livre Un bagne en Russie rouge, de Raymond Duguet, qui est un recueil d’expériences du goulag faisant largement état des conditions de vie et des traitements subits par les prisonniers. Puis dans un dernier temps, les livres de Sozerko Malsagov et Nikolaï Gromov, réunis dans l’ouvrage Aux origines du goulag, récits des îles Solovki, serviront principalement à l’analyse.

 

En ce qui a trait au goulag de Pitesti, en Roumanie, les sources utilisées sont au nombre de trois puisque ce goulag est moins connu et moins documenté. Premièrement, Irena Talaban, dans son livre Terreur communiste et résistance culturelle : les arracheurs de masques, présente une multitude d’expériences personnelles de Pitesti. Le livre Pitesti, centru de reeducare studenteasca (centre de rééducation des étudiants; ma propre traduction) de Dumitru Bacu est le livre accepté comme source principale par les historiens traitant de ce sujet. Enfin, le livre de Grégoire Dumitresco : L’holocauste des âmes, relation inopportune d’un crime contre l’humanité, est le seul ouvrage écrit par un survivant relatant sa propre expérience étape par étape à Pitesti.

 

Il est important de souligner que les témoignages utilisés ont été produits suite à la détention des auteurs et comportent donc un certain nombre de limites pour cette étude. En effet, le temps séparant l’expérience de rééducation et la rédaction introduit des déformations et des oublis, volontaires ou involontaires, dans les témoignages, tandis que la volonté de dénonciation extrapole d’autres faits. Ces limites ont été palliées, autant que faire se peut, par le nombre de témoignages recueillis et l’utilisation d’ouvrages d’historiens et de spécialistes ayant traité ces lieux de détention.

 

1. Méthodes Physiques

 

Le premier moyen de rééducation employé dans une large proportion par les deux gouvernements communistes fut la rééducation physique des individus. Cette méthode inclut de nombreux moyens distincts, allant du travail forcé à la torture des détenus. L’utilisation de moyens dissemblables aux Solovki et à Pitesti montre partiellement le but recherché et la finalité de la rééducation effectuée dans les deux camps.

 

1.1. Solovki

 

Aux îles des Solovietski, une pléiade de moyens physiques sont employés sur les détenus dès leur arrivée dans les camps. Les premiers détenus de la nouvelle prison arrivent dès 1920 et sont passibles d’emprisonnement pour toute la durée de la guerre civile[3], résultant des arrêts de la Tchéka (la police politique). Cependant, les premiers contingents nombreux de « politiques » arrivent à partir du mois de juin 1923[4] et commencent dès lors leur rééducation[5]. « De quelques centaines en 1923, ils étaient passés à 6 000 en 1925 »[6], entrainant un élargissement de l’utilisation des méthodes de rééducation selon différentes méthodes.

 

Le principal moyen utilisé pour la rééducation des détenus est le travail. Afin de ne pas laisser les prisonniers oisifs dans les camps, un nouveau rapport envers le travail est instauré par les bolchéviques en lui octroyant « une place des plus importante dans l’ensemble du système des moyens de répression »[7]. Ce nouveau rapport au travail est également justifié par la nouvelle politique économique (NEP) de Lénine qui s’étend jusqu’au camp et demande l’autosuffisance de celui-ci[8]. Le travail aux Solovki est séparé en deux catégories distinctes :

 

Les travaux « extérieurs » aux camps inclut :

l’assèchement des marais, au nettoyage et à l’entretien des voies ferrées et des routes (de terre et de bois), à l’abattage et au transport du bois pour les besoins du camp et pour l’exportation, au chargement et déchargement des bateaux qui acheminent le bois, les pierres des carrières et la nourriture[9].

 

Les travaux « internes » consistent quant à eux :

[au] déneigement, le travail à la cuisine et dans les ateliers, le nettoyage des immondices dans les latrines et les baraquements peuplés de la pègre, et les travaux de service pour les tchékistes. Les femmes nettoient les sols dans les bureaux et les baraquements, font la cuisine, lavent le linge des tchéckistes et des gardes rouges, reprisent leurs vêtements, etc.[10].

 

Selon Malsagov, le travail commence dès 6h du matin et en dure douze, avec une pause, non incluse dans cet horaire, d’une heure, pour manger, selon les normes officielles du camp[11]. Cependant, lors des longues journées d’été, les gardes responsables de surveiller les détenus peuvent selon leur volonté prolonger cette journée jusqu’à minuit, voire une heure du matin, jusqu’à ce que les détenus épuisés tombent littéralement de fatigue[12]. Le calendrier ne comporte aucune journée fériée afin de laisser les prisonniers reprendre des forces, chaque jour est une journée travaillée, et les jours de cérémonies chrétiennes signifient une augmentation de la charge de travail afin de s’assurer d’empêcher les célébrations et de frustrer le sentiment religieux[13]. « Les forçats doivent abattre les arbres […], les débiter pour en faire soit du bois de chauffage, soit du bois de construction, et transporter tout ce bois jusqu’au bord des routes »[14]. Le transport du bois est un travail à part entière par sa charge pour les détenus.

 

L’objectif sous-tendant la rééducation des prisonniers à travers le travail se traduit par « l’idée de nourrir les détenus au prorata de leur quantité de travail »[15] : ainsi, le bon travailleur, traduisant l’acquisition des valeurs socialistes de labeur voulue par les bolchéviques, se voit fournir de quoi survivre aux conditions du camp, tandis que les moins productifs dépérissent par le manque de nourriture.

 

D’autre part, de nombreuses épreuves physiques sont infligées par les gardes. Les plus courantes sont les punitions et les supplices quotidiens auxquels doivent faire face les détenus. « À Solovki, les coups de poing, les coups de botte, les coups de bâton sont chose courante […] »[16]. « D’autres “mesures éducatives” — gifles, confiscation de colis envoyés par la famille […], fouet ou bastonnade avec des “bâtons Smolenski”, etc. – sont si fréquemment appliquées […] »[17] qu’il est impossible pour ceux ayant fourni des témoignages directs de leur vécu aux Solovki, de dire à quelle fréquence ils sont utilisés.

 

Des tâches inutiles servent également de châtiment aux détenus, comme le fait de sauter depuis le haut d’un pont dans la rivière en-dessous lorsque le garde criait « dauphin »[18]. Un autre moyen d’infliger des supplices aux détenus est de les faire travailler de manière collective à une tâche inutile : en les rassemblant, sept ou huit cents, et en les faisant se placer en ranger, quatre, cinq ou six, les gardes les faisaient marcher sur la neige pour la damer, en effectuant des allers-retours incessants jusqu’à cinq ou six heures consécutives[19].

 

Les gardes utilisent également la nature afin de rééduquer les détenus selon les conditions environnementales des différentes saisons. En été, la principale mesure disciplinaire utilisée est « aux moustiques ». Les gardes déshabillent le détenu et l’obligent à se tenir immobile, sous menaces de torture ou d’exécution, à la disposition de la multitude de moustiques qui envahissent immédiatement son corps[20]. « À la fin, le corps de la victime n’est plus qu’une énorme plaie – à cause des piqûres des insectes. Les faibles en meurent, et ceux qui sont plus résistants ne peuvent plus ni s’assoir ni se coucher pendant plusieurs semaines »[21]. L’hiver, le froid est le principal moyen employé par les tchékistes. Ceux-ci ont inventé « le supplice de la tour froide », qui consiste à enfermer un détenu au sommet du clocher du kremlin, l’endroit le plus exposé au froid, avec simplement un caleçon et une chemise pour une durée pouvant aller jusqu’à huit jours[22], pieds et mains liées par la même corde[23].

 

En dernière instance de rééducation, les prisonniers sont envoyés à la torture directe afin de faire tomber leur résistance. Ce qui est considéré par les tchékistes comme de la torture selon les tchékistes, à défaut de tous les autres traitements déjà infligés aux détenus, prend deux formes distinctes : les « niches de pierre » et la « Sekirka ». Les « niches » sont utilisées afin d’isoler les détenus :

 

« Les tchékistes amènent le détenu à la “niche” et lui demandent : “Comment veux-tu y entrer, la tête ou les pieds en premier?” Si le détenu entre dans la “niche” la tête en bas, on la frappe avec des “bâtons Smolenski” sur le dos et les pieds, sinon on le bastonne sur la tête et le visage. […] On est consigné dans la “niche” entre trois jours et une semaine[24]. »

 

La Sekirka est une ancienne église construite par les moines au sommet de la colline du même nom. « Les moines y avaient bâti une église. Elle a été transformée en prison d’isolement »[25]. Les caves de celle-ci ont été transformées en cachots punitifs[26], dont « les portes et les fenêtres de [l]a cellule sont condamnées, [le détenu] est complètement coupé du monde extérieur. La geôle n’est pas chauffée. À la fin de la peine, on y retrouve généralement un corps gelé »[27]. De plus, « si on en croit la légende de Solovietski, la longue volée des 365 marches de bois qui menait de la Sekirka jusqu’au bas de la colline escarpée joua aussi un rôle dans les tueries collectives »[28].

 

Le conditionnement des prisonniers aux idéaux soviétiques, la rééducation de ceux-ci par des techniques physiques sont sans conteste une méthode utilisée au maximum par les geôliers des Solovki. La rééducation par le travail, par le conditionnement des habitudes de vie et par les pressions physiques, tels la faim et les supplices, est au centre de la méthode soviétique.

 

1.2. Pitesti

 

La place qu’occupe la rééducation physique à Pitesti est tout aussi importante qu’au bagne bolchévique. Cependant, les techniques utilisées sont moins variées à cause du contexte de détention à l’intérieur d’une prison close. Le principal moyen de rééduquer les prisonniers roumains est par la torture. Celle-ci est cependant appliquée selon une méthode très particulière et dans différents contextes, servant à accompagner les différentes étapes de la rééducation. « La torture était la clé de la réussite. […], On n’y échappait pas »[29]. Le processus débute de manière commune pour tous les prisonniers dans la « Chambre-hôpital 4 », avant de se poursuivre dans des cellules, en nombre limité, jusqu’à l’accomplissement de la rééducation :

     

« En entreprenant la rééducation à Pitesti, la Securitate n’avait pas seulement pour but de briser les forces vives d’un mouvement politique, quel qu’il fût, mais aussi d’anéantir méthodiquement et irrémédiablement les capacités d’opposition de la totalité des jeunes emprisonnés[30]. »

 

Après leur transfert à Pitesti, les prisonniers étaient isolés dans une cellule ordinaire pendant un temps indéterminé. Les conditions d’emprisonnement, semblables aux autres prisons communistes, ne laissaient aucun signe avant-coureur du sort réservé aux détenus[31]. Par la suite, ils étaient transférés dans la « Chambre-hôpital 4 » où la rééducation débutait. « Le six décembre 1949, on amena la première fournée de détenus dans la chambre-hôpital numéro 4 »[32]. L’expérience débutait « dans une cellule plus vaste que les précédentes, baptisée par la suite “cellule 4-hôpital”, où se trouvait déjà un nombre identique de détenus »[33], où les mêmes méthodes de tortures que celles utilisées dans les cellules plus petites étaient mises en pratique. Turcanu, le tortionnaire principal, informait à ce moment le but de rééducation qui est imposée aux détenus à partir de cette étape. « Une fois dans la cellule 4-hôpital, les étudiants passent par plusieurs étapes de décomposition, la dernière étant “l’état de vide” : dans cet état ils réagissent d’une façon stéréotypée, comme des robots »[34]. C’est à ce moment qu’une rééducation plus personnelle, ainsi que comme « l’arrachage des masques », dont il sera question plus tard, devient le moyen de faire « progresser » les prisonniers dans leur changement de valeurs. « Quelque temps après le démarrage de l’expérience, il installa de petites équipes de rééducateurs dans diverses cellules et il allait de l’une à l’autre à sa guise, en inspection »[35]. Les équipes de rééducation sont composées de victimes, mais également de tortionnaires qui vivent dans la même cellule afin de maximiser le processus. Ces groupes isolés varient en nombre, de 5 à 15, et sont isolés dans des cellules[36].

 

Différentes méthodes de tortures sont utilisées de manière continuelle aussi bien dans la « Chambre-hôpital 4 » que dans les cellules. Turcanu a effectivement inventé de nombreux moyens de torturer ses victimes : la rotative, qui consiste à attacher les poignets et les chevilles d’un détenu ensemble et de lui insérer un bâton au pli des jarrets, l’obligeant à faire des rotations en lui frappant la plante des pieds[37]. Les tortionnaires utilisent également les espaces sous le dernier lit (un Prici en roumain), pour faire entrer et sortir les prisonniers de manière répétée, « jusqu’à six heures d’affilée, sans la moindre interruption »[38]. «Le Mémorial de l’horreur», œuvre de Turcanu, relate toutes les tortures subies par les prisonniers de Pitesti. Pour cette raison, il est pertinent de citer presque en entier le passage concernant les tortures :

 

« Frapper les détenus avec des massues, avec la veine de bœuf, avec des lanières, des cordes, des pieds de lit, des manches de balai, ensuite maintenir les détenus dans des positions torturantes, les yeux à l’ampoule électrique pendant longtemps, à cloche-pied, portant des bagages entre 20 et 40 kilos, sur le dos, visage au mur, sur le séant, les mains tendues vers le pied, arracher les cheveux et moustaches à la main, sur le vif, ou bien à l’aide d’un appareil confectionné d’un bouton attaché à un fil, écraser les doigts et les orteils, en utilisant un instrument spécial, fait par eux-mêmes, introduire dans la nourriture une quantité exagérée de sel sans donner de l’eau aux détenus, utiliser la terreur pour obliger les détenus à manger dans des positions incommodes, sans employer les mains, de manger la nourriture chaude directement, sans la mâcher, se brûlant la langue et l’œsophage, la peau des lèvres et de la langue décollant, obliger les détenus, sous la torture, de manger des matières fécales, soit les leurs, soit celles des autres détenus, de boire de l’urine, uriner dans leur bouche, exiger que les détenus s’entre-cognent les têtes jusqu'à ce que celles-ci gonflent et qu’ils s’évanouissent, déshabiller complètement les détenus, après quoi ils devaient passer à travers un cercle de rosseurs qui les frappaient jusqu’à ce qu’ils tombent évanouis, ensuite on les piétinait et on les frappait avec divers objets durs et à coups de pied jusqu’au moment où l’on brisait leurs côtes et ils perdaient connaissance,  […] frapper les détenus avec les bottes ou avec des briques sur la poitrine ou le visage ou sur d’autres parties sensibles du corps, enfoncer la tête des détenus dans la toilette et puis les tenir pieds en l’air pendant une journée ou davantage et d’autres méthodes de tortures inconcevables […] [39]. »

 

Même la nuit, les prisonniers sont contraints à dormir nus et uniquement sur le dos, bras tendus le long du corps par-dessus la couverture, afin de les laisser visibles au tortionnaire de garde[40]. La torture ininterrompue a pour but de détruire toute résistance à la rééducation, en épuisant les détenus jusqu’au maximum de leurs capacités physiques, leur résistance morale et psychologique est énormément moins longue, comme cela sera présenté dans la section concernant les méthodes psychologiques de rééducation.

 

Les traitements physiques présentent des différences dans les deux camps de rééducation, bien que l’idée centrale des deux goulags soit d’épuiser la capacité de résistance à l’endoctrinement des détenus. La volonté soviétique semble plus être d’utiliser de manière rentable les prisonniers, notamment à cause des exigences d’autosuffisance résultant de la NEP, tout en les épuisant, en créant des automatismes face au labeur constant, qui est l’idéal de l’Homo soviéticus. De plus, l’épuisement physique semble servir à se débarrasser des éléments nuisibles et non rééducables de manière « douce », sans recourir à l’exécution directe ou de masse. Les pratiques de tortures présentes à Pitesti montrent quant à elles la volonté de rééducation rapide afin de créer « l’Homme nouveau »[41]. La torture omniprésente et ininterrompue tout au long du processus sert à constituer des « robots » qui agissent selon les nouvelles normes qui leur ont été inculquées et qui sont ainsi plus enclins à accepter la rééducation. Celle-ci se complète grâce aux pressions et à la rééducation psychologiques que les détenus reçoivent.

 
2. Méthodes Psychologiques
 
2.1. Solovki

 

Les méthodes de rééducation psychologique, bien que moins présentes que celles physiques, jouent un rôle important dans le conditionnement des prisonniers des Solovki, en leur faisant comprendre et accepter leur nouvelle position sociale.

 

Les prisonniers prennent conscience du traitement qu’ils recevront aux Solovki dès leur arrivée. Accueillis par le camarade Nogtev, commandant en chef, ils sont informés qu’au camp à destination spéciale du nord, même l’autorité soviétique n’est plus en vigueur, seule compte la volonté des dirigeants des camps des Solovietski, qui se chargeront de rééduquer les prisonniers. « Comme l’attestent maints mémorialistes, la formule “ici, il n’y a pas d’autorité soviétique, juste l’autorité de Solovietski” devait être répétée tant et plus »[42]. L’état d’esprit de la rééducation est déjà mis en place et la valeur des prisonniers leur est clairement communiquée. Ils doivent d’ailleurs immédiatement subir une fouille poussée. Ce qui constituait tout au long de leur séjour dans les geôles de la Tchéka une étape désagréable devient un véritable « matraquage » psychologique. « Il faut avoir vu de ses yeux les fouilles réalisées par les gardes en instruction sur l’île Popov pour bien en prendre la mesure. Les détenus sont fouillés pendant trois à quatre heures au total, trente à quarante minutes chacun »[43]. L’île Popov sert de camp de tri pour les nouveaux détenus : ils y sont fouillés, puis envoyés après un certain délai aux Solovki, où ils sont de nouveau fouillés à leur arrivée sur la grande île[44]. Puis, quotidiennement, matin et soir, au retour du travail, ils sont de nouveau inspectés lors des contrôles[45]. Ces fouilles systématiques permettent aux officiers, selon les motivations théoriques de cette pratique, d’inculquer une discipline aux prisonniers, mais également de former leurs agents qui deviennent de vrais experts en la matière : « Fouiller est l’activité préférée du tchékiste »[46].

 

Un autre moyen de rééduquer les prisonniers est de leur faire prendre conscience de leur nouvelle situation sociale. C’est en favorisant les prisonniers de droit commun au détriment des politiques que les tchékistes inculquent à ces derniers la nouvelle réalité de la société où la classe ouvrière est la plus importante. « Le commandant […] un certain Gladkov […] était un grand protecteur de la racaille. […] son attitude a servi de terrain idéologique pour soumettre les contre-révolutionnaires et les politiques à l’arbitraire et à la dictature de la pègre »[47]. Cette pratique est justifiée par ce que : « L’animosité qu’éprouve intuitivement le criminel de droit commun envers un contre-révolutionnaire — […] – est partagée par n’importe quel tchékiste, car lui aussi voit dans chaque contre-révolutionnaire un monarchiste et un bourgeois »[48].

 

Une des pressions psychologiques les plus présentes pour les détenus semble être la délation permanente de leurs moindres faits et gestes, les exposants aux châtiments et aux punitions déjà exposées. L’omniprésence de la délation se justifie par un texte de Dzerjinski dès la création du système d’incarcération soviétique : « La condition de notre succès face à la contre-révolution, écrivait Dzerjinski, se trouve dans la constitution d’un réseau d’informateurs dense, bien huilé et hautement efficace […] »[49]. Ainsi, plusieurs moyens sont mis en place pour espionner les prisonniers et apprendre leurs torts, tout en les soumettant à une pression constante : par l’insécurité que ces méthodes entrainent. En effet, les détenus eux-mêmes sont le moyen le plus efficace d’obtenir des informations pour les tchékistes et ces derniers les obligent à collaborer sous la menace : pour faute de non-dénonciation, les détenus pouvaient encourir une peine sans limite[50]. Le succès dans le changement des habitudes des prisonniers par la peur d’être dénoncé entraine les gardes à augmenter en grand nombre « […] les détenus “collaborateurs” qui coopèrent […] : tous ces “mouchards”, ces plantons, ces contremaitres, ces responsables des travaux et ces “bâtisseurs”, et jusqu’à ce médecin […] »[51]. Les femmes ne sont pas épargnées par ce régime de délation et elles sont également utilisées comme agents secrets[52], étant également visées par la rééducation. Les prisonniers apprennent, dans cette atmosphère, les nouvelles valeurs socialistes :

 

« À propos des mouchards (à l’époque, seksots “collaborateurs secrets”), Krylenko fait le commentaire suivant : pour nous, dit-il, “il n’y a là rien de honteux, nous considérons cela comme faisant partie de notre devoir…, ce n’est pas de ce livrer à ce travail qui est honteux; si un homme considère que cette tâche est indispensable à la révolution, il doit s’y livrer”[53]. »

 

Les pressions psychologiques infligées aux prisonniers à des fins de rééducation sont encadrées par une discipline martiale servant le même but. Le communisme soviétique s’étant développé dans un cadre de guerre, il n’est pas étonnant que les directeurs du camp forment des « Hommes nouveaux » selon des critères militaires. Le second du camp, le camarade Eikhmans, apprend aux prisonniers à défiler, y compris femmes et enfants, à répondre au salut du commandant « avec un rythme militaire, une voix enjouée et les yeux rivés sur lui »[54]. Il utilise pour ce faire les pratiques en cours dans l’Armée rouge : « On hurle “Zdra” deux fois dans la journée : lors du contrôle matinal et lors du contrôle du soir. Les détenus du SLON doivent en faire de même »[55]. En leur apprenant à marcher au pas, à tourner d’un mouvement cohérent et à répondre en cœur[56], Heikmans permet la rééducation de citoyen obéissant aux directives des autorités soviétiques.

 

En dernière instance, les conditions d’habitation ont un rôle de pression psychologique sur les détenus. Régulièrement mentionnées dans les conditions physiques, on pourrait tout aussi bien les considérer comme moyen psychologique de rééducation car leur rôle est de contraindre les prisonniers à un impossible repos, ainsi qu’à leur impossibilité d’avoir un « refuge moral personnel ». En effet, après une journée de travail, « le détenu qui rêvait d’une place au sec rampe pour s’installer sous les lits de planches, non sans prendre un coup de crosse au passage »[57]. Il est impossible aux prisonniers de réunir leurs idées et de se construire une défense intellectuelle alors que certains camps ne possèdent « […] ni latrines, ni hôpital, ni station électrique, ni ateliers, ni routes de bois ou de terre [et que] les baraquements étaient périodiquement inondés de boue liquide »[58]. Le surpeuplement ne permet également pas un repli sur soi-même. Dans les cabanes de bois non chauffées, après l’arrivée des prisonniers, « […] l’atmosphère devient irrespirable, on y étouffe. Même nu, on est couvert de sueur. Le manque d’air et la puanteur provenant des odeurs corporelles empêchent de dormir »[59]. Le but est simple pour les autorités des Solovki : « Seul le travail garde une signification. Le travail peut tout racheter. Celui qui travaille bien et beaucoup est considéré comme rééduqué, comme un membre utile à la société »[60].

 

2.2. Pitesti

 

Les méthodes de rééducation psychologique utilisées à Pitesti ont le même but, mais sont plus nombreuses et utilisées à un degré excessivement plus intense. La spécificité du cas roumain se trouve dans le fait que « tout au long de l’expérience de Pitesti, la catégorie de témoin innocent a été simplement supprimée »[61]

 

L’isolement de la prison de Pitesti permet aux autorités responsables des prisonniers d’utiliser sur ceux-ci la pression psychologique de l’attente et du silence. « Ici, par contre, notre présence même et le régime qui nous est réservé constituent un secret absolu, sauf pour ceux qui nous gardent et pour leurs chefs »[62]. Le sentiment général des prisonniers est que c’est une « attente torturante, qui nous réduisait à l’état animal »[63]. Certains en viennent à la conclusion que le silence n’est pas naturel, témoignant ainsi de l’efficacité de la méthode : « Non, dans la prison de Pitesti il n’y a pas de silence. C’est la terreur qui a tout étouffé »[64].

 

Par la suite, les prisonniers étaient amenés dans la « Chambre Hôpital Numéro 4 » où la rééducation par la torture débutait. Turcanu, le responsable du procédé, présente la rééducation des prisonniers en quatre étapes, qui sont appelées « l’arrachage des masques ». Voici les quatre phases présentées aux prisonniers :

 

1. « Au cours de la première, appelée démasquement extérieur, le prisonnier devait prouver sa loyauté envers le Parti et l’ODCC en avouant tout ce qu’il avait dissimulé lors des interrogatoires à la Securitate […] »[65].

2. « La deuxième phase, le démasquement intérieur […]. L’étudiant torturé devait dénoncer — “démasquer” — ceux qui l’avaient aidé à résister à l’intérieur de la prison : soit d’autres détenus […], soit des agents de l’administration […] »[66].

3. « […] la troisième phase, le démasquement moral public, lors de laquelle le détenu devait bafouer tout ce qu’il avait de sacré, à commencer par sa famille, Dieu s’il était croyant, la femme qu’il aimait, ses amis, lui-même »[67].

4. « […] la quatrième phase, ultime épreuve interdisant tout espoir de rachat : le rééduqué était chargé de la rééducation de son meilleur ami, qu’il torturait de ses mains, devenant ainsi, à son tour, un bourreau »[68].

 

Tout comme les conditions d’habitation pour les Solovki, la faim comme moyen psychologique de rééducation en Roumanie nécessite une explication. La faim est un moyen physique de diminuer la résistance psychologique des prisonniers à la rééducation, mais elle permet également à Turcanu de faire une pression psychologique intense sur l’opinion et la valeur humaine qu’ont d’eux-mêmes les détenus : « A “bandit" was not permitted to use his hands while eating his bread. Often, with his hands tied behind his back and the bread thrown in front of him, he was forced to eat it kneeling down and using only his mouth »[69]. Dimitru Bacu relate dans son ouvrage le cas d’un séminariste (nommé A.O.) obligé de déféquer dans sa gamelle et d’y manger sans l’avoir préalablement nettoyée[70].

 

L’attaque du sentiment religieux est également au centre de la rééducation psychologique des détenus puisque c’est un des principaux points que le régime communiste veut faire disparaitre dans la population et chez les « Hommes nouveaux ». Turcanu reprend les rites religieux et les déforme afin de faire renoncer à leur foi les étudiants chrétiens : « Par exemple, le Noël de l’année 1950 sera conçu par les rééducateurs comme une cérémonie d’ingestion des excréments et comme une “chorale satanique”, par l’intermédiaire de chansons de Noël scabreuses »[71]. Il utilise ces cérémonies pour solidifier sa position de toute puissance face aux rééduqués, tout en provoquant la peur de son pouvoir chez les détenus : « Je suis Turcanu, le premier et le dernier. […] C’est moi le véritable évangile. Et j’ai sur quoi l’écrire, sur vos charognes. Si le Christ était passé par ces deux mains, il ne se serait plus retrouvé sur la croix! Il ne serait pas ressuscité, et le christianisme n’aurait pas existé […] »[72].

 

Dans le même ordre d’idées, les liens fraternels d’amitié sont totalement anéantis à Pitesti. Durant la deuxième phase de la rééducation, les prisonniers devaient dénoncer spontanément d’autres détenus les ayant aidés, les ayant soutenus d’une quelconque façon, sans aucune enquête afin de corroborer les déclarations par les autorités pénitentiaires, entrainant ainsi des supplices pour ces derniers[73]. Avec le temps, les prisonniers « […] n’échangent plus de signes. La méfiance entre nous est totale. Chacun vie que pour soi-même. Seule la terreur à laquelle nous sommes soumis nous est commune »[74]. Très rapidement, il n’existe plus de confiance chez les détenus, qui subissent pourtant les mêmes traitements et qui devraient ainsi se soutenir. Très rapidement, « il n’y avait plus de lien d’amitié »[75] chez les étudiants qui se côtoyaient de longue date à l’extérieur de la prison.

 

L’humiliation est sans doute le facteur le plus efficace et le plus employé sur les détenus par Turcanu et ses acolytes, des « individus “clonés idéologiquement” »[76]. Les prisonniers sont en permanence humiliés pendant des semaines et des mois, sans arrêt[77]. « Les détenus et notamment les torturés étaient tout le temps sur le qui-vive. Mais le système de surveillance était doublé par le “système d’avilissement général”, par l’humiliation permanente […] »[78]. Les traitements ainsi infligés aux victimes les rendaient incapables de se défendre, ils créaient un blocage mental et émotif, des « réactions catatoniques, et [une] mort psychogène »[79]. Les témoignages d’Octavian Voinea donnent un bon exemple des traitements d’humiliation infligés :

 

« Je vais vous raconter une scène que je considère comme la plus grande humiliation de ma vie… on m’a mis sur un lit de planches… on m’a crucifié : deux personnes étaient assises sur mes jambes et deux autres sur mes bras… on m’a ouvert la bouche par force et ensuite… ensuite… […] enfin, Turcanu a dit à l’un d’entre nous : “Allez mets ta queue dans sa bouche, il arrêtera de critiquer Marx […]”[80]. »

 

L’humiliation est telle que certains prisonniers, ayant préalablement réussi à passer les différentes étapes de rééducation, sont condamnés à recommencer tout le processus par Turcanu à partir du moment où ils refusent, ou hésitent seulement, à effectuer des actes dégradants devant les nouveaux détenus ou à les obliger à en effectuer[81].

 

Le dernier moyen de pression psychologique, et le plus important pour les étudiants ayant survécu aux différentes étapes de rééducation, est la transformation des détenus en bourreaux. « […] pour survivre, l’ancienne victime était obligée de devenir bourreau »[82]. Le but de cette méthode est explicite dès les débuts de l’expérience : « en quelques mois, chacun pourra faire subir à son compagnon ce qu’on lui a fait subir. Victime et bourreau à la fois, chacun sera seul dans l’horreur et tout témoignage deviendra impossible »[83]. Les détenus ayant survécu aux différentes étapes de la rééducation doivent donc vivre avec la torture de leurs camarades sur la conscience, leur interdisant ainsi de révéler ce à quoi ils avaient dû faire face. Leur survie aux différents moyens de tortures psychologique et physique n’avait comme finalité que de les transformer à leur tour en bourreaux »[84]. C’est pour cette raison que la quasi-totalité des tortionnaires, à l’exception de Turcanu et de quelques-uns de ses collaborateurs de départ, sont considérés comme des « tortureurs conjecturaux », forcés à la torture par les conditions de leur détention[85].

 

« Le sommet de l’expérience Pitesti est constitué par la torture entre les victimes ou “torture par nous-mêmes”, comme Bordeanu l’appelle : les tortionnaires choisis parmi les anciennes victimes torturaient sans le vouloir (quand ils n’étaient pas des sadiques), tels des mécanismes abîmés, dans un délire collectif; il y a eu des cas où, tandis qu’il infligeait le supplice à sa victime, le tortionnaire pleurait, et la victime lui demandait de la frapper, de sorte que le tortionnaire ne soit pas torturé à son tour. »[86]

 

Les rééducateurs, de la clique de Turcanu, pensent que la torture des autres a un effet « pédagogique » sur les détenus[87]. Les effets sur le mental des prisonniers sont donc intenses, mais justifiés par l’idéologie du Parti : si les rééduqués sont des victimes et des bourreaux, qu’ils n’ont plus de repères et d’attaches, ils ne sont ainsi plus une menace pour le régime communiste[88]. C’est pour cette raison que l’on pourrait qualifier cette pratique de « Complexe Turcanu », puisqu’avec la rééducation et la transformation des victimes en bourreaux « Turcanu [devient] un bourreau adoré, un dieu terrifiant et protecteur à la fois, les rééduqués-modèles n’acceptant pas sa mort et le considérant toujours vivant »[89].

 

Les méthodes psychologiques utilisées aux îles des Solovki et à Pitesti sont largement différentes. De plus, la rééducation ne converge pas de manière similaire vers le but de réinsertion sociale dans les deux situations. L’utilisation plus probante de méthodes psychologiques à Pitesti démontre une tentative intellectuelle de rééducation, par un conditionnement pavlovien et par des pressions psychologiques multiples et incessantes, afin d’obtenir la réinsertion des rééduqués. Les Soviétiques se basent quant à eux plus sur le travail physique afin de réaliser cette rééducation, faisant moins de place à l’aspect psychologique, dont les pressions sur les prisonniers ne résultent en apparence que des conditions d’incarcération de ceux-ci, à l’exception des fouilles répétitives.

 

*****

 

Les différences entre les méthodes de rééducation mises en œuvre aux Solovetski et à Pitesti sont apparentes. Il est toutefois utile de se demander pourquoi des différences apparaissent entre les deux goulags, puisqu’étant toutes deux sous autorité communiste.

 

Au niveau physique, les méthodes utilisées par les tchékistes des Solovki sont bien plus nombreuses et diversifiées que celles utilisées à Pitesti. Le camp soviétique utilise différents types de travaux, de punitions, de supplices et de tortures selon les degrés de réprimande voulus, ainsi que de la faim et de la nature elle-même afin de conditionner les détenus, tandis que les détenus tortionnaires de Pitesti utilisent principalement la torture. Les traitements physiques servent dans les deux goulags à épuiser la capacité de résistance à l’endoctrinement des détenus.

 

Au niveau des méthodes psychologiques, les détenus des Solovki sont soumis à un régime de fouilles systématiques et récurrentes, à une distinction du traitement selon leur classe, ainsi qu’à la délation, le tout dans un environnement martial. Les conditions de logement servent également à faire pression sur les détenus. À Pitesti, c’est à travers le silence et l’attente, « l’arrachage des masques », la faim, l’attaque du religieux, de la famille, des relations de camaraderie et de fraternité, à travers l’humiliation et la promiscuité des détenus, ainsi qu’avec le « complexe Turcanu » que l’expérience psychologique de rééducation est effectuée.

 

Suite à l’analyse des différentes formes de rééducation, il semble que les distinctions de méthode résultent de la divergence dans la volonté et le but de rééducation : les Solovietski semblent seulement être une rentabilisation des « éléments réfractaires » au communisme avant d’être une volonté réelle de rééduquer. L’expérience de Pitesti apparait de son côté comme une réelle tentative de créer un « Homme nouveau », adhérent aux convictions communistes et travaillant pour la réalisation d’une société meilleure (selon leurs critères évidement), bien que résultant d’un conditionnement systématique et de la destruction de toute spécificité personnelle.

 


[1] La rééducation et « l’Homme nouveau » signifient l’apparition d’hommes et de femmes adhérant(e)s aux valeurs spécifiques des sociétés dites communistes du 20e siècle.

[2] Direction des camps du nord à destination spéciale.

[3]Francine-Dominique Liechtenhan, Le laboratoire du goulag 1918-1939, Paris, Desclée de Brouwer, 2004, p.31.

[4]Anne Applebaum, Goulag, une histoire, Mesnil-sur-l’Estrée, Gallimard, 2003, p.83.

[5]Michel Heller,Le monde concentrationnaire et la littérature soviétique, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 1974, p.63.

[6]Applebaum, op. cit., p.85.

[7]Heller,op. cit., p.11.

[8]Sozerko Malsagov et Nikolaï Kisselev-Gromov, Aux origines du goulag, récits des îles Solovki, Paris, François Bourin Éditeur, 2011, p.130.

[9]Malsagovet Kisselev-Gromov,op. cit., p.131.

[10]Ibid.

[11]Ibid.

[12]Ibid.

[13]Ibid.

[14]Raymond Duguet, Un bagne en Russie rouge, Paris, Éditions Balland, 2004, p.190.

[15]Applebaum, op. cit., p.99.

[16]Duguet, op. cit., p.196.

[17]Malsagov et Kisselev-Gromov,op. cit., p.142.

[18]Applebaum, op. cit., p.88.

[19]Duguet, op. cit., p.192.

[20]Ibid.,p.199.

[21]Malsagov et Kisselev-Gromov,op. cit., p.142.

[22]Duguet, op. cit., p.204.

[23]Applebaum, op. cit., p.88.

[24]Malsagov et Kisselev-Gromov,op. cit., p.143.

[25]Nikolaï Gromov, op. cit., p.314.

[26]Applebaum, op. cit., p.89.

[27]Malsagov et Kisselev-Gromov,op. cit., p.142.

[28]Applebaum, op. cit., p.89.

[29]Virgil Ierunca, Pitesti, laboratoire concentrationnaire (1949-1952),Paris, Éditions Michalon, 1996, p.55.

[30]Ierunca, op. cit., p.31.

[31]Irena Talaban,Terreur communiste et résistance culturelle : les arracheurs de masques, Paris, PUF, 1999, p.88.

[32]Grégoire Dumitresco,L’Holocauste des âmes, relation inopportune d’un crime contre l’humanité, Paris, Librairie Roumaine Antitotalitaire, 1997,p.255.

[33]Nicolas Menut, « Post-scriptum roumain (prison de Pitești, 1949-1952) », L’Homme, no. 160 (octobre-décembre 2001), p.188.

[34]Talaban,op. cit., p.96.

[35]Ierunca, op. cit., p.56.

[36]Radu Clit, « Le phénomène Pitești, son cadre totalitaire et la destruction du lien social », Synergies Roumanie, no. 3 (2008), p.175.

[37]Ierunca, op. cit., p.57.

[38]Ibid., p.59.

[39]Ruxandra Cesereanu, Torture et horreur : le phénomène Pitești (1949-1952), p.2-3.

[40]Ierunca, op. cit., p.57.

[41] Correspondant à l’idéal travailleur de la société communiste désiré par le Parti d’U.R.S.S.

[42]Applebaum, op. cit., p.86.

[43]Gromov, op. cit., p.248.

[44]Ibid.,p.234.

[45]Ibid., p.240.

[46]Ibid.,p.248.

[47]Malsagov et Kisselev-Gromov,op. cit., p.66.

[48]Ibid.,p.85.

[49]Gromov, op. cit.,p.223.

[50]Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du goulag, tome 1, Paris, Éditions du Seuil, 1974, p.56.

[51] Gromov, op. cit., p.370.

[52] Duguet, op. cit., p.88.

[53] Soljenitsyne, op. cit., p.230.

[54] Malsagov et Kisselev-Gromov, op. cit., p.65.

[55]Gromov, op. cit., p.240.

[56]Malsagov et Kisselev-Gromov, op. cit., p.126.

[57]Nikolaï Gromov, op. cit., p.243.

[58]Malsagov et Kisselev-Gromov, op. cit., p.80.

[59]Ibid.,p.129.

[60]Heller,op. cit., p.66.

[61]Cesereanu, op. cit., p.1.

[62]Dumitresco, op. cit., p.45.

[63]Ibid.,p.65.

[64]Ibid.,p.45.

[65]Ierunca, op. cit., p.52.

[66]Ibid., p.53.

[67]Ibid.

[68]Ierunca, op. cit. p 54.

[69]Dumitru Bacu, Pitești, Centru de reeducarestudenţească, Hamilton, Editura Cuvîntul Românesc, 1989,  p. 27.

[70]Ierunca, op. cit., p.63.

[71]Cesereanu, op. cit., p.8.

[72]Ibid., p.12.

[73]Bacu, op. cit., p.23.

[74]Dumitresco, op. cit., p.217.

[75]Talaban, op. cit., p.31.

[76]Cesereanu, op. cit., p.7.

[77]Bacu, op. cit., p.33.

[78]Clit,loc. cit., p.175.

[79]Cesereanu, op. cit., p.7.

[80]Talaban,op. cit., p.90.

[81]Ierunca, op. cit., p.62.

[82]Cesereanu, op. cit., p.3.

[83] Menut,loc. cit.,p.189.

[84] Cesereanu, op.cit., p.6.

[85]Ruxandra Cesereanu, The Representatives of Repression in the Communist Romania: the Shrewd Investigator, the Sadistic Torturer and the Balkanised Clown,  p.7.

[86] Cesereanu, Torture et horreur : le phénomène Pitești (1949-1952), p.10.

[87]Ruxandra Cesereanu,  Prison Theatricality in the Romanian Gulag, p.2.

[88] Menut,loc. cit.,p.189.

[89] Cesereanu, Torture et horreur : le phénomène Pitești (1949-1952), p.2.