Par
Camille Robert
Université du Québec à Montréal

 

            Lorsque la Grande Dépression débute en 1929, les différents paliers de gouvernement n’étaient pas préparés à affronter la pire crise économique jusqu’alors connue. Les effets sur la population sont d’autant plus dévastateurs qu’aucun service social n’est mis en place à ce moment. L’intervention gouvernementale se fait attendre et les premières mesures de secours sont surtout temporaires. La classe ouvrière est particulièrement affectée car, étant établie en milieu urbain, elle dépend directement d’un emploi et d’un salaire pour survivre. Le taux de chômage canadien augmente dramatiquement pour atteindre un sommet de 26,5%[1] en 1933 et la situation ne se rétablira entièrement que durant la Deuxième Guerre mondiale.

 

La période de la Crise sera aussi marquante pour l’Église catholique; elle lance alors les différents mouvements de l’Action catholique, une constellation d’associations d’abord marquées par la volonté de récupérer une jeunesse de moins en moins intéressée par la religion et affectée par les mauvaises conditions physiques et morales dans les usines. Toutefois, leur vocation sociale s’impose rapidement et tranche avec les associations catholiques passées. La première association fondée est la Jeunesse ouvrière catholique (JOC), fortement inspirée de son homonyme belge.

 

            La JOC est particulièrement intéressante dans la mesure où elle est une pionnière de l’engagement des jeunes catholiques francophones durant les années 1930. Elle rompt aussi avec les associations catholiques précédentes à plusieurs égards. Selon Michael Gauvreau, « l’idée de regrouper des jeunes gens en fonction du rôle social plutôt que du lieu de résidence a constitué une rupture déterminante avec le schéma traditionnel d’interventions religieuses historiquement liées à la paroisse locale »[2]. De plus, les dirigeants ou dirigeantes de sections ne sont pas des membres du clergé, mais de jeunes laïcs choisis selon leurs qualifications et leur implication au sein du milieu.

 

            C’est donc sur cette association que notre attention s’est portée dans le cadre de cet article. La problématique que nous souhaitons aborder vise à comprendre comment la Jeunesse ouvrière catholique a constitué un pilier de l’engagement social durant la Crise économique des années 1930. Dans un premier temps, nous étudierons les origines de la JOC et son apparition au Québec. Nous poursuivrons ensuite sur le développement de la notion de jeunesse dans les années 1930 tout en faisant quelques liens avec les associations de jeunesse qui ont précédé la JOC. Dès sa fondation, elle se donne pour mission d’encadrer une jeunesse perturbée par l’industrialisation et bouleversée par la Crise économique; nous verrons donc quels sont les problèmes relevés par les jocistes, de même que les solutions mises de l’avant. Enfin, la dernière partie portera sur le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale et la diminution des effectifs de la JOC, événements qui correspondent aussi à la fin de la Crise économique. À ce moment, la perte de dizaines – voire de centaines – de jeunes militants envoyés au front marque un point de non-retour.

 

Pour réaliser cette recherche, nous avons eu recours au fonds d’archives de l’organisation, qui contient plus de 64 mètres de documents textuels : procès-verbaux, états financiers, rapports, correspondances, brochures, journaux, dépliants, bilans, synthèses, etc. De plus, quelques articles de journaux d’époque offrent un point de vue externe sur les projets jocistes. Cela permet donc d’avoir une vision globale des implications de l’organisation.

 

Origines et apparition au Québec

 

            La Jeunesse ouvrière catholique est d’abord fondée en Belgique en 1925 par l’abbé Pierre Cardijn. Issu d’une famille ouvrière plutôt pauvre, il pourra tout de même poursuivre des études classiques pour devenir homme d’Église, mais sans oublier ses origines. C’est alors dans une volonté d’aider la classe ouvrière que Cardjin crée la JOC, dont le succès sera instantané. En 1927, le mouvement rejoint la France et l’année suivante, les sections féminines font leur apparition. L’expérience européenne intéresse aussitôt le Québec. Monseigneur Georges Gauthier, Archevêque de Montréal, dépêche l’aumônier général des Syndicats catholiques, l’abbé Aimé Boileau, dès 1926 afin d’étudier les questions sociales ouvrières en Europe. L’année suivante, quelques groupements paroissiaux sont formés, mais ce n’est qu’en 1931 que la première section de la JOC sera fondée.

 

Avec l’aide du père Henri Roy, les femmes seront les premières à tenter l’expérience de la JOC avec la création, le 8 septembre 1931, de la Jeunesse ouvrière catholique féminine, dont le slogan était « Entre elles, par elles et pour elles ». En novembre suivant, la première section masculine est formée et la JOC canadienne est officiellement fondée en 1932 dans la paroisse St-Pierre-Apôtre à Montréal. Le journal de l’époque, La Jeune Ouvrière, change alors son nom pour inclure les deux sexes; La Jeunesse Ouvrière. En janvier 1932, des bulletins sont aussi spécialement créés pour les dirigeantes et dirigeants de sections, qui tirent à 500 exemplaires chacun[3]. Ces journaux permettent notamment de créer un esprit d’unité et d’assurer une participation massive aux activités et enquêtes. Dès les premières années, la JOC se finance à l’aide de cotisations individuelles, d’un service de librairie et de la vente de journaux et de calendriers.

 

De 1935 à 1939, la JOC gagne en importance : elle atteint 19 fédérations et 172 sections locales, avec plus de 6000 membres et encore plus de sympathisants. La Jeunesse Ouvrière tire à 20 000 exemplaires qui sont aussi diffusés aux non-membres. Quant aux bulletins des dirigeants et dirigeantes, ils sont désormais imprimés à 1 500 copies chacun[4]. À ce moment, la JOC a dépassé la région de Montréal et rayonne à Trois-Rivières, Sherbrooke et St-Hyacinthe.

 

Dès ses débuts, l’engagement de la JOC est caractérisé par son enracinement dans le milieu ouvrier. Elle se définit comme une organisation de masse ancrée dans la réalité de la jeunesse ouvrière :

Elle veut influencer, conquérir la masse, transformer la vie de la masse, rechristianiser le milieu de la masse, répondre aux besoins de la masse. La JOC veut agir DANS LA MASSE, PARMI LA MASSE, DANS LE MILIEU OÙ VIT ET TRAVAILLE LA MASSE (sic). […] Elle n’agit pas dans des locaux fermés, des milieux artificiels, des tours d’ivoire[5].

 

Néanmoins, elle privilégie tout de même la formation d’une élite; des chefs, des « apôtres », des militants et des dirigeants et dirigeantes de sections. Il s’agit d’individus qui sont appelés à assumer de plus grandes responsabilités et, en conséquence, reçoivent une formation supplémentaire à travers différentes activités. Ces individus doivent tout de même rester ancrés dans leur section locale et faire partie intégrante des masses. Sous la devise « Voir, juger, agir », on souhaite que les jeunes ouvriers y apprennent à « voir des situations, à juger des problèmes et à apporter des solutions chrétiennes et humaines »[6].

 

            Cet espace d’engagement social au sein même de l’Église est alors un phénomène relativement nouveau. Il est lié à un courant qui traverse le catholicisme depuis le début du 20e siècle, mais qui s’intensifie à partir de la décennie 1930; le personnalisme. Les jeunes intellectuels européens voient en la crise économique une crise de la civilisation libérale. Pour E.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, le personnalisme se définit par la « conversion sentie de chaque personne à la tradition chrétienne et un engagement ouvert et généreux à l’égard du prochain »[7], par et pour les laïcs. Ce mouvement, théorisé notamment par Emmanuel Mounier et Charles Péguy, permet un engagement original pour les catholiques dans un contexte où le capitalisme a échoué et où on assiste à une montée du communisme et du fascisme dans plusieurs pays d’Europe. De plus, l’industrialisation et l’urbanisation entraînent un « appauvrissement de l’âme » alors que l’ouvrier se retrouve sans repères et démuni. L’Action catholique sera alors la tactique privilégiée pour rejoindre la classe ouvrière directement dans son milieu et former la jeunesse aux nouveaux défis qu’elle affronte dans les années 1930. On fait l’expérience d’une hiérarchie qui, pour la première fois, est basée directement sur le degré d’implication des membres.

 

Penser la jeunesse au début du 20e siècle

 

L’histoire de la Jeunesse ouvrière catholique ne peut être dissociée de l’émergence du concept d’adolescence et de jeunesse. Plusieurs historiens situent l’« apparition » de la jeunesse comme catégorie sociale dans les années 1960, en lien avec le mouvement étudiant, la prolongation de l’âge obligatoire de fréquentation scolaire et la culture de masse pour jeunes. Toutefois, cette catégorisation ne fait pas consensus et d’autres historiens marquent plutôt l’émergence de la jeunesse durant l’entre-deux-guerres[8]. Avant cette période, les regroupements de jeunesse étaient surtout organisés et encadrés par les adultes. À partir des années 1930, la jeunesse se constitue désormais en mouvement et obtient une autonomie dans ses activités et son organisation. Au-delà des différentes associations, la jeunesse se fait de plus en plus visible; l’urbanisation crée une concentration de jeunes dans les villes, qui entretiennent des rapports sociaux en se regroupant[9].

 

Les organisations de jeunesse ne sont toutefois pas nouvelles. L’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) avait été créée en 1904 pour les jeunes de 15 à 30 ans. Cependant, peu d’initiatives sont laissées aux jeunes membres, comme en témoignait Gérard Filion dans ses mémoires : « Il n’y a rien à faire, puisque nous n’avons rien à décider. Le règlement a tout prévu et tout décidé. L’action se traduit en docilité »[10]. Alors que l’ACJC décline, une multitude de nouvelles organisations de loisirs vise à occuper les jeunes : scouts, Cercle des jeunes naturalistes, Œuvre des Terrains de jeu, etc. D’autres groupes ont une vocation plus intellectuelle, comme l’association nationaliste Jeune-Canada, l’équipe de la revue La Relève, inspirée par le courant personnaliste[11], ou celle de la revue La Nation, plutôt nationaliste et fascisante. Enfin, les groupes d’extrême-gauche font quelques percées dans les années 1930, par exemple la Ligue de la jeunesse communiste du Canada dont la section montréalaise devient particulièrement importante durant la Crise, sans toutefois réunir plus de quelques centaines de membres. Il y a donc une multitude d’organisations qui, à l’initiative des jeunes, apparaît à la fin des années 1920 et durant les années 1930. Par l’Action catholique, l’Église encourage le rassemblement et l’engagement des jeunes en fonction de leur environnement socio-économique. C’est ainsi que la JOC sera entourée de ses organisations sœurs : la Jeunesse étudiante catholique (JEC), la Jeunesse indépendante catholique (JIC) et la Jeunesse agricole catholique (JAC).

 

Contrairement à la Belgique et à la France, les jeunesses catholiques prennent leur essor au Québec durant la décennie de la Grande Crise. Les jeunes travailleurs et les jeunes travailleuses sont touchés de plein fouet par le chômage et la pauvreté et beaucoup ont l’impression de faire partie d’une « génération sacrifiée » : « les problèmes économiques et sociaux, la montée inquiétante des fascismes européens, l’imminence de la guerre se combinent, en effet, pour créer un sentiment de persécution chez la génération montante »[12]. Cette génération se voit privée d’avenir et, en quelque sorte, privée de sa jeunesse. On estime aussi que les étapes normales pour accéder à l’âge adulte sont bouleversées; l’éducation et le mariage deviennent alors un sujet central pour les jocistes. Ces bouleversements contribuent donc à bâtir un sentiment d’appartenance générationnelle. La JOC se proclame d’ailleurs « porte-parole des jeunes chômeurs »[13] et joue un rôle d’avant-plan tout au long des années 1930 afin de lutter contre les problèmes ouvriers. Au final, les mouvements d’Action catholique contribuent pour beaucoup à constituer une identité sociale forte de la jeunesse et à faire de cette dernière un thème central de réflexion[14].

 

Une jeunesse à encadrer

 

            Dans la brochure Un problème et une solution, le père Henri Roy, aumônier général et fondateur des premières sections de la JOC québécoise, trace le portrait d’une jeunesse qui manquait de repères et de ressources : « La plupart sont poussés par le besoin de gagner un peu d’argent pour vivre lorsqu’ils commencent à travailler; ils s’engagent donc au hasard, n’ayant personne pour les guider et ils seront souvent acceptés par des patrons déshonnêtes pour remplir une besogne qui dépasse les forces de leur âge ou de leur sexe »[15]. La mission de la JOC vise notamment à « récupérer » les jeunes, sur les lieux de travail, dans leur logement et dans leurs temps libres.

 

            Pour le clergé, les usines sont des endroits peu propices aux valeurs chrétiennes. Dans un document de la JOC, on y déplore l’atmosphère morale :

Les conversations grossières et malpropres sont à la mode dans bien des endroits, pendant le travail, au cours des trajets, et plus encore à l’heure du dîner. Les chansons mauvaises ou à double sens y sont aussi en vogue. Les magazines d’amour (étoiles de cinéma, etc.) et des photographies indécentes circulent dans certains milieux. Les cabinets deviennent souvent un endroit dégradant par les dessins provocants qui recouvrent les murs. Tout ceci mène souvent à des provocations directes (touchers, actions déshonnêtes) qui se font parfois même en travaillant.[16]

 

Les jeunes qui viennent tout juste de quitter les bancs d’école se retrouvent alors dans un environnement peu moral et se laissent facilement influencer par les ouvriers plus âgés, sans être préparés à ces dangers. On s’inquiète particulièrement des impacts sur les jeunes ouvrières : grossesses non-désirées, travail qui était prolongé au détriment du mariage, manque de formation au mariage et aux tâches ménagère, etc.[17]. Dans les usines, la jeunesse catholique est mêlée avec des non-catholiques et des non-pratiquants « dont les idées, l’attitude et les actes au sujet du travail [ne] sont rien de moins que païens »[18]. Le clergé manifeste aussi ses inquiétudes quant aux nombreuses critiques envers l’Église formulées sur les lieux de travail auxquelles se laissent prendre les jeunes ouvriers.

 

            Dans le logis, le chômage et la pauvreté causés par la Crise entraînent bon nombre de problèmes. D’abord au niveau physique : manque de salubrité, manque de vêtements convenables, manque de nourriture saine, endettement, maladie, etc. Ensuite, au niveau moral : promiscuité en raison des logements trop petits qui ne permettent pas de chambres séparées pour les garçons et les filles, mauvaise influence des grands frères, images indécentes provenant des calendriers à la vue des enfants, etc. Enfin, on s’inquiète du déclin de la religion dans les foyers : les prières se font de moins en moins, les plus âgés blasphèment devant les enfants et les jeunes hommes et les jeunes filles se lèvent souvent trop tard pour assister à la messe du dimanche.

 

            On se préoccupe aussi des loisirs de la jeunesse : « les diverses influences qu’ils rencontrent dans ces heures de loisirs où ils sont complètement laissés à eux-mêmes contribuent grandement à augmenter leur malheur tant au point de vue de la santé qu’au point de vue moral et religieux »[19]. Le théâtre est critiqué, mais encore plus les salles de danse : « Ces soirées qui se prolongent bien avant dans la nuit, sont épuisantes et elles exposent souvent à des refroidissements dangereux. Les danses modernes (lascives) qui y sont à l’honneur, la musique énervante qui les accompagne, les rencontres qu’on y fait, tout fait de ces salles des endroits de débauche organisée »[20]. Ajoutons que la JOC déplore le flânage dans les cafés, les restaurants, les tavernes, les salles de billard ou les ruelles, qui mène souvent à la fréquentation d’individus peu recommandables. Nous y reviendrons, mais ces préoccupations pousseront la JOC à intervenir directement dans le secteur des loisirs.

 

            Du point de vue religieux, ce mode de vie nuit grandement à la pratique catholique : « Les sorties tardives du samedi soir font souvent manquer la messe du dimanche. Au retour d’une nuit de danse, on arrêtera à la messe de 5 ou 6 heures, entendue en dormant ou à demi-ivre »[21]. De plus, les rencontres et les conversations dans les cafés et les restaurants mêlent les jeunes catholiques aux protestants et aux communistes, ou encore aux non-pratiquants, qui critiquent vivement l’Église. Les jeunes ouvriers et jeunes ouvrières, « loin de défendre leur religion, […] se laissent endoctriner par les idées subtiles des propagandistes de l’erreur qui se font de plus en plus nombreux »[22].

 

            Dans les années 1930, la plus grande menace aux yeux de l’Action catholique était certainement les jeunesses communistes, qui ont réussi à élargir leur taux d’adhésion grâce à la Crise. On les présente comme de « faux » jeunes qui tentent de détourner les jeunes ouvriers et ouvrières[23]. Dans les journaux de la JOC, mais aussi de la Jeunesse Étudiante Catholique et de la Jeunesse Indépendante Catholique, l’anticommunisme est manifeste et on tente de ridiculiser les regroupements communistes, de nier leur représentativité et leur importance. Néanmoins, leur « talent de propagandistes » et leur grande capacité d’organisation en font des adversaires redoutables pour la JOC. Dans les écrits personnalistes, de vives critiques étaient formulées à l’endroit du communisme, qui menait, disait-on, au totalitarisme. Cette doctrine représentait aussi une menace pour certains piliers de la religion, comme l’institution du mariage; les communistes prônaient plutôt l’amour libre et permettaient le divorce. Toutefois, l’attrait du communisme poussait les Jeunesses catholiques à se faire plus dynamiques et à parler de « révolution chrétienne » plutôt que de se rabattre sur un discours conservateur et traditionaliste.

 

Des jeunes qui tentent d’atténuer les effets de la Crise

 

            Le contexte de la Crise marque profondément les préoccupations et les engagements de la JOC, à un moment où il n’existait pas de filet social pour contrer les difficultés liées au haut taux de chômage. D’abord, il est important de spécifier que la JOC n’a pas été créée pour mettre en place des services sociaux, mais bien pour préserver la jeunesse des influences néfastes. C’est ce qu’explique Pierre Dussault, le responsable général des services sociaux de la JOC, dans La Presse du 15 juillet 1939 : « Et, notons-le bien : la JOC ne FAIT pas du service social UN BUT : elle s’en sert comme d’un moyen, disons le mot, indispensable pour atteindre les âmes »[24]. Une autre source jociste anonyme va sensiblement dans le même sens : « Sous peine de les perdre il nous faut créer des œuvres mieux adaptées à leurs préoccupations et à leurs besoins et qui les gardent à Notre Seigneur »[25]. Nous avons déjà abordé la question de la « génération sacrifiée », il convient désormais de voir comment les jeunes ouvriers et ouvrières ont affronté les défis des années 1930. Il est important de mentionner que les revendications de la JOC ne visent pas la mise en place de services publics, mais plutôt le financement du privé par l’État : « l’assistance morale et matérielle aux jeunes chômeurs doit être confiée à l’initiative privée, principalement aux organisations de jeunesse ouvrière, que l’État devrait reconnaître »[26]. Toutefois, une certaine centralisation doit être assurée par les gouvernements provinciaux et les projets doivent être approuvés par la législature.

 

            Dans l’ensemble, il est possible d’affirmer que les activités de la JOC étaient à l’image de leur célèbre slogan; « Voir, juger, agir ». Les jocistes se renseignent d’abord à l’aide d’enquêtes qu’ils et elles mènent de concert dans plusieurs sections pour ensuite lancer des campagnes à grande échelle, estimant qu’ils et elles doivent d’abord comprendre les désirs et les besoins de leurs compagnons et compagnes avant d’entreprendre une campagne ou d’offrir un service. Cette enquête devra toutefois mener à l’action, sans quoi elle serait « ratée » et inutile. En l’absence d’études statistiques municipales ou gouvernementales détaillées, les jocistes doivent récolter eux-mêmes des données sur la scolarité, les conditions de travail, les conditions de vie, les repas, les loisirs, le salaire, etc. À la lumière des sources, il est possible d’affirmer que les enquêtes sont assez détaillées et performatives dans la mesure où elles aboutissent toujours à une série de recommandations et lorsque nécessaire, à la mise en place de nouveaux services. Dans un article du Devoir, le journaliste Omer Héroux écrit sur l’une des enquêtes de la JOC :

 

Cette enquête a été longue, approfondie. Elle résume, pour ainsi dire, les dépositions de centaines, et peut-être de milliers de jeunes ouvriers et ouvrières interrogés par un prêtre […] et par leurs camarades, en de longues séances d’études ou en des conversations intimes. Ces dépositions ont été contrôlées les unes par les autres. Ainsi ont été éliminés les cas exceptionnels, authentiques, mais dont la mise en ligne eût pu fausser les perspectives d’ensemble[27].

 

Lorsque l’enquête est réalisée, les militants élaborent une stratégie afin de lutter contre les problèmes identifiés, puis agissent en mettant en pratique leur plan, ou en faisant des recommandations au gouvernement. En lisant les sources de la JOC, il semble que les initiatives des jeunes militants et militantes soient assez encouragées. Ces derniers ont la liberté d’organiser de nouveaux services, à condition de s’être d’abord renseignés quant aux besoins et que ces services soient mis en place progressivement, de manière à ne pas absorber tous les efforts de la section locale au détriment des autres obligations.

 
Éducation

 

            La JOC étant une organisation de jeunesse, l’éducation et la formation sont des éléments assez importants parmi ses préoccupations. Entre la sortie de l’école et le travail, aucune formation ne prépare l’ouvrier ou l’ouvrière à la vie d’usine, et encore moins à se spécialiser pour un emploi. Au problème du chômage s’ajoute le manque de formation professionnelle chez beaucoup d’ouvriers et d’ouvrières :

La classe ouvrière est certes la plus nombreuse et, à cause de l’absence d’orientation professionnelle, celle qui est la plus exposée au désordre. Chaque année, des milliers de jeunes sortent des écoles. Le plus grand nombre sont appelés à rester dans le milieu ouvrier. Ils y sont et ils y restent sans aucune préparation, avec la conséquence qu’ils encombrent des métiers et des emplois qui trop souvent ne répondent pas à leurs aptitudes pas plus morales et intellectuelles que physiques. Cela signifie, dans trop de cas, l’oisiveté à brève échéance. L’ouvrier ne s’attache pas à un travail qu’il n’aime pas, qui ne lui convient pas, qu’il n’a pas choisi. […] Quand il ne devient pas un déclassé, un raté complet, il reste au rang des simples manœuvres. L’orientation professionnelle écarte ce danger. Elle met le jeune homme ou la jeune fille dans la voie qui lui convient le mieux, dans laquelle il peut s’engager sans crainte pour son avenir.[28]

 

La JOC se dote donc, dès le départ, d’une vocation éducative et se décrit comme une école pratique. Elle offre des cours de culture générale, d’anglais et d’enseignement ménager. D’autres cours touchent plus directement la vie professionnelle, comme l’enseignement de certains métiers ou le travail du bois. Dans plusieurs paroisses, des ateliers d’organisation pour chômeurs sont établis, avec succès. De plus, on encourage la gratuité et le financement par l’État des écoles techniques, ce qui permettrait d’en accroître la fréquentation et, plus largement, le niveau de formation des ouvriers. Dès 1936, la JOC insiste pour que l’âge d’admission au travail soit augmenté à 16 ans pour tous les jeunes ouvriers et ouvrières. On peut supposer qu’une plus longue instruction a deux effets. D’abord, elle permet d’accéder à des emplois de meilleure qualité et, diplôme en poche, les ouvriers seront moins vulnérables qu’en n’ayant aucune formation. Ensuite, il est possible que le fait de « retarder » l’entrée sur le marché du travail des écoliers permettrait d’atténuer le manque d’emplois des années 1930 et ainsi réduire le nombre de chômeurs.

 

Délinquance et pauvreté

 

            La délinquance et la pauvreté seront combattues dans une approche d’encadrement et d’entraide plutôt que de punition. Au congrès de 1935, la JOC lance le service d’aide aux désemparés. Ce programme de services sociaux offre un abri de nuit pour les sans-abris, de l’aide judiciaire, de l’aide aux prisonniers et un bureau de placement. Ces vastes opérations sont évidemment facilitées par l’ouverture de la centrale jociste au 1037, rue Saint-Denis à Montréal. En 1936, la JOC offre des repas à environ 90 personnes par jour et fournit un abri à plus de 1300 jeunes[29]. L’approche de la JOC par rapport à la délinquance juvénile en sera une d’aide et de récupération. Le service d’assistance judiciaire est destiné aux jeunes en difficulté qui sont « traduits devant les tribunaux pour une offense légère, comme un manquement aux règlements municipaux, ou ceux qui ont, pour la première fois, des démêlés avec la justice. La JOC croit que ceux qui en sont à leur première offense peuvent s’amender. Elle se donne donc la peine de les aider »[30]. Seulement en 1938, le programme d’Aide aux désemparés s’occupe de 1949 cas en Cour juvénile, 877 cas en Cour des Sessions de la Paix, 1761 cas en Cour du Recorder et 858 cas d’assistance aux prisons, pour un total de 5445 cas[31]. L’encadrement inclut des correspondances, des entrevues avec les autorités, des suivis de procès, des placements, des repas fournis, des soins médicaux, des visites, etc. Ajoutons que la JOC aide aussi les jeunes ouvriers en leur fournissant un service d’épargne et un service de santé afin de les former aux pratiques d’hygiène, à la propreté, à la sécurité dans les rues et au travail, au secourisme, etc.

 

Loisirs

 

            Dès 1937, la JOC élabore un « plan complet d’organisation des loisirs de la jeunesse »[32], qui sera popularisé sous le nom de « Loisirs » et réalisé dans plusieurs villes du Québec. Elle s’inquiète de la montée des loisirs commercialisés d’influence américaine : salles de danse, billard, cinéma, ballades en voiture, jeux d’argent, etc. Pour l’organisation, la question des loisirs est intimement liée au chômage car, en l’absence d’emploi, les jeunes ouvriers sont beaucoup plus susceptibles de s’adonner à des loisirs peu moraux. Il est particulièrement intéressant de constater que plutôt que de blâmer l’individu et le concevoir comme pécheur, les catholiques de la JOC attribuent la responsabilité au contexte social :

Mais je ne m’en prends pas tant à ces pauvres jeunes qui souvent ne volent que pour soulager leur misère ou pour obéir presque fatalement aux représentations morbides de leur imagination. Je m’en prends à leur situation sociale, à la pauvreté, à la crise, au chômage, au désœuvrement, je m’en prends au cinéma, aux journaux, aux romans détectives, aux autres et même aux lois, il faut le dire.[33]

 

Les jocistes mettent alors en place une série de loisirs alternatifs pour la jeunesse :

La jeunesse a besoin de se développer physiquement… nous lui offrons des exercices physiques, des jeux, des sports qui la rendront saine et robuste. – Elle a besoin de mouvement et d’aventures… nous organiserons des voyages et des excursions à la portée des plus dépourvus. – Elle a besoin de s’instruire… nous aurons pour elle des cours de perfectionnement, des facilités de lecture qu’elle n’a jamais connues. – Elle a besoin de s’élever spirituellement… nous lui ferons goûter et aimer la musique, le chant, le cinéma éducateur. – Elle a besoin de gaieté, d’enthousiasme… et voilà ce que lui donneront nos loisirs organisés[34].

 

Afin d’encourager la lecture chez les classes moins fortunées, les bibliothèques populaires sont créées. Pour dix sous, les ouvriers et ouvrières peuvent acheter le catalogue des livres et ont accès à deux romans et deux « livres sérieux » par mois, avec la possibilité de les échanger toutes les semaines. Il s’agit d’une bibliothèque ambulante; les membres choisissent des volumes dans le catalogue et la livraison est faite le lendemain sur appel téléphonique. Pour obtenir du financement, la JOC approche quelques hommes d’affaire et hommes politiques afin qu’ils sollicitent leur réseau. Quelques correspondances des jocistes témoignent d’un appui de Camilien Houde à Loisirs, appui qu’il préfère toutefois garder discret en raison de ses implications politiques. Loisirs connaîtra un grand succès; en 1938, ce service compte environ 32 000 membres actifs dans une proportion assez égalitaire entre hommes (51%) et femmes (49%)[35]. Du 1er janvier 1938 au 31 mars 1938, le projet fédéral-provincial d’Aide à la jeunesse s’associe avec la JOC pour offrir 25 000 cartes de membre de Loisirs aux jeunes démunis de 16 à 30 ans[36]. La plupart de ces membres assistent aux représentations de cinéma et profitent des différents services. Les activités offertes par Loisirs sont très variées : au cinéma s’ajoutent la culture physique, le chant, la musique instrumentale, le hockey, la natation, la balle-molle, les excursions, etc. Sans relever toutes les statistiques, ces activités sont extrêmement populaires et s’étalent sur plusieurs séances. Elles parviennent d’ailleurs à rassembler une grande part des jeunes visés par le programme d’Aide à la jeunesse[37]. Au-delà de la volonté d’encadrer et de préserver la jeunesse, on peut discerner très clairement dans les écrits de la JOC une volonté d’élever moralement et spirituellement la masse et de démocratiser certains loisirs pour les rendre accessibles aux jeunes de la classe ouvrière : lecture, « beaux spectacles », théâtre, cinéma éducatif, sports d’équipe, etc.

 

Contribution à la Commission nationale d’emploi

 

            En 1938, la JOC soumet un plan aux enquêteurs de la commission Purvis (Commission nationale d’emploi) qui vise à éradiquer le chômage et à « assurer à la jeunesse ouvrière la place qui lui revient dans la société »[38]. Toutefois, les grandes lignes de ce projet sont élaborées et remises à la Commission du Chômage des Jeunes dès 1936. Pour les jocistes, le secours direct[39] est une « pitance, une charité »[40] et n’est pas une solution durable pour palier au manque de travail. Cette contribution « quoique vitale, était nettement insuffisante et ne s’inscrivait pas encore dans une optique très définie de redistribution de la richesse collective »[41], notamment en raison du caractère très individuel alors attribué au problème du chômage.

 

Les jocistes recommandent plutôt d’occuper les jeunes avec différents travaux et des loisirs appropriés. Les recommandations de la JOC touchent plusieurs domaines. D’abord, le recul de l’âge d’admission au travail jusqu’à 16 ou 17 ans : les jocistes estiment que ce recul permettrait aux jeunes de faire des examens d’orientation professionnelle, de suivre des cours spéciaux de préparation à la vie au travail, puis de suivre un apprentissage du métier obligatoire. Pour offrir le service d’orientation professionnelle dès la sortie du primaire, les jocistes proposent l’établissement de centres pour jeunes chômeurs où ces derniers auraient accès aux conseils des médecins et des psychologues. Par ailleurs, ces centres pourraient fournir des locaux à la petite industrie, abriter quelques magasins d’approvisionnement et offrir aux ouvriers l’accès à une piscine et un gymnase. Pour les chômeurs qui « devraient » être au travail, il est nécessaire de les sortir de « leur fainéantise forcée, mais non moins dangereuse »[42]. Selon la JOC, la solution principale passe par les camps de travail. Toutefois, ils se distinguent des camps de travail mis en place de 1932 à 1936[43]. Seuls les ouvriers ayant la santé et la constitution requise pourront y travailler, moyennant un examen médical et un examen psychologique. Ces camps visent surtout à encadrer la jeunesse dans un contexte où les critiques du capitalisme se font de plus en plus vives et où les idées communistes gagnent en popularité. Il faut alors « sortir les jeunes de l’oisiveté qui en fait des proies toutes désignées pour les idées subversives qui s’infiltrent partout et qui menacent l’ordre »[44]. Les camps de travail permettraient aussi de favoriser le développement économique du pays en matière de reboisement, d’exploitation minière, d’aménagement des ports, de construction d’édifices publics, etc. De plus, les jocistes estiment qu’il pourrait y avoir, dans les camps de travail, des cours d’hygiène, de prévention des accidents, de culture physique, de sciences, d’économie politique et de langues étrangères. Ces camps permettraient donc de faire travailler les jeunes ouvriers dans un environnement sain, tout en leur offrant une formation professionnelle additionnelle. Enfin, les jocistes proposent à la commission Purvis deux mesures pour fournir plus d’emplois aux jeunes ouvriers. D’abord, devancer l’âge des pensions de vieillesse à 60 ans, plutôt que 70 ans, encourageant ainsi la retraite pour laisser de nouveaux emplois aux jeunes. Ensuite, après enquête, renvoyer les femmes mariées qui travaillent et qui ne sont pas nécessiteuses : « La place de la femme est au foyer à moins qu’elle n’ait de graves raisons de s’en éloigner. Le travail salarié devrait être interdit à la femme qui n’a pas strictement besoin de travailler hors du foyer pour vivre »[45]. Même si la JOC propose plusieurs mesures originales et assez judicieuses, ces dernières incarnent tout de même une certaine volonté d’encadrement dans une vision plutôt traditionaliste. L’oisiveté liée au chômage est extrêmement mal perçue et les jeunes ouvriers doivent mériter l’aide qu’ils reçoivent en travaillant. De plus, que ce soit exprimé clairement ou de manière plus subtile, il est évident que la JOC craint l’influence des communistes et des syndicats non-catholiques sur les jeunes travailleurs. L’encadrement jociste vise donc aussi à préserver la jeunesse des « idées subversives ». Les recommandations de la JOC témoignent aussi d’une certaine transformation de la vision du rôle de l’État. Sans pouvoir parler d’État-providence, la période des années 1930 rompt avec les décennies précédentes dans la mesure où le gouvernement fédéral commence à financer certaines mesures sociales. Néanmoins, la JOC privilégie une intervention sur le terrain faite par les organismes privés, mais avec un financement et une centralisation de l’État. Au niveau des recommandations, elles n’ont évidemment pas toutes été réalisées. Les camps de travail, auxquels le gouvernement fédéral avait renoncé, n’ont pas été remis en place, mais plusieurs travaux publics ont été entrepris afin d’offrir plus d’emploi. À la suite de la commission Purvis, plus d’un million de dollars est consacré aux jeunes chômeurs[46].

 

Mariage

 

            Une des actions les plus importantes de la JOC est sans contredit le « Congrès des cent mariages » du 23 juillet 1939. L’organisation profite de son deuxième congrès pour célébrer le mariage chrétien avec pas moins de 105 couples et une foule de plus de 25 000 personnes. Depuis sa création, la JOC manifeste fréquemment ses inquiétudes quant à l’institution du mariage. Et avec raison, car entre 1929 et 1933, l’indice de nuptialité du Québec chute considérablement, passant de 7,1 pour 1000 à 5,1 pour 1000 et atteignant un creux en 1932 – un indice si bas qu’il ne sera atteint à nouveau que dans les années 1980[47]. Le nombre réel de mariages est aussi en chute libre, passant de 19 610 en 1929 à 15 337 en 1933[48]. Il apparaît de manière évidente que le contexte de crise économique y contribue pour beaucoup : « le ralentissement brutal de l’économie, entraînant faillites, chômage et perte de revenus, a fait suspendre plus d’un projet de mariage, quel qu’ait été l’âge des futurs conjoints »[49]. En effet, plusieurs jeunes repoussent leurs projets de mariage pour ne pas enlever un salaire à leur famille, ou ne peuvent tout simplement pas gagner assez d’argent pour se marier et élever des enfants. Ce triste constat alimente aussi le sentiment d’injustice que ressentent les jeunes ouvriers : à l’âge où ils devraient se marier, ils se retrouvent plutôt au chômage ou très faiblement rémunérés. Même si l’indice de nuptialité augmente à nouveau à partir de 1934, la JOC souhaite tout de même « montrer au peuple l’importance qu’elle attache à la préparation au mariage et toute la beauté sainte du mariage »[50]. Marie-Berthe Couture, une ancienne midinette et militante jociste explique, cinquante ans plus tard :

 

            De réunions en débats, la question du mariage a finalement été abordée. […] Nous avons donc décidé d’entreprendre une année d’étude sur la question du mariage. En cours de route, nous avons eu l’idée de couronner cette période de réflexion sur un grand mariage collectif. Au début, nous parlions de réunir 50 couples, puis 100. À la fin, nous étions 105 couples provenant du Québec, de l’Ontario et des Maritimes.[51]

 

Le Congrès des cent mariages sera donc le fruit d’une longue préparation des jocistes; de septembre 1938 à juillet 1939 seront tenues plusieurs milliers de réunions de dirigeants, membres et militants à travers le Québec, sans compter les journées et les semaines d’étude[52]. Cette préparation inclut aussi les nouvelles réunions pré-matrimoniales[53] dirigées par un prêtre, un médecin et un économiste. Elles sont assez progressistes et visent à démystifier le mariage, notamment en abordant la sexualité. La JOC offre gratuitement un jonc à chacun des époux[54], fournit les faireparts et défraie les coûts pour le banquet de noces de 25 invités par couple. Évidemment, cet encadrement en fait une mesure assez invitante pour les jeunes couples moins fortunés qui hésitent à se marier, comme en témoigne Mme Couture, au sujet de son conjoint : « nous nous fréquentions depuis plus de deux ans et nous voulions nous marier. Nous avons simplement avancé l’événement d’un an »[55]. L’événement devait initialement se dérouler à l’église Notre-Dame, mais devant l’ampleur que prenait ce congrès, la JOC a finalement opté pour le stade Delorimier, qui pouvait accueillir environ 25 000 personnes, dont 105 prêtres, des militants jocistes, les familles des époux et plusieurs journalistes de l’extérieur du pays. Il s’agit donc d’un coup de force de la part de la JOC et aucun des 105 couples ne se séparera[56].

 

Diminution des effectifs durant la Deuxième guerre mondiale

 

            À peine quelques semaines après le Congrès des cent mariages, la Deuxième Guerre mondiale est déclenchée. Au tout début, la JOC s’oppose à la guerre et la perçoit comme une entrave à la mobilisation :

Le congrès des « cent mariages » en 1939 avait permis le recrutement rapide de plusieurs milliers de membres. Il ne fait pas de doute que les sections et les fédérations auraient tiré un immense profit de cette augmentation dans nos effectifs si la guerre n’était venue à ce moment nous empêcher, nous assurer par une période d’action et de formation intense, l’adhésion définitive de ces recrues. Malheureusement, le désarroi qui à ce moment s’était emparé de toute la jeunesse, une perspective nouvelle qui s’ouvrait devant elle l’invitant à une action essentiellement négative au point de vue social ont eu pour résultat d’enrayer en grande partie l’influence de la JOC dans la masse des jeunes[57].

 

Même si la JOC critique la guerre et l’engouement de la jeunesse envers cette dernière, elle adapte tout de même son plan d’action au contexte mondial. Dès le déclenchement des hostilités, elle met sur pied le Service du soldat qui comprenait un ensemble de services pour les jeunes ouvriers mobilisés, notamment une correspondance avec ceux envoyés au front. La JOC continue à mener des enquêtes et à émettre des recommandations au gouvernement, mais en orientant ces dernières vers les conditions des soldats. Autre fait intéressant, les jocistes instaurent des services pour les jeunes ouvrières qui sont massivement mobilisées dans les usines d’armement. Toutefois, cette adaptation ne sera pas suffisante pour préserver la JOC.

 

Ce sera l’enrôlement des jeunes hommes qui nuira surtout à la JOC : en à peine un an et demi, plusieurs centaines de chefs de sections locales partent au front. Contrairement à la JEC qui s’opposait à l’enrôlement des étudiants en raison de leur importance comme future élite, la mobilisation des jeunes ouvriers s’abat sur la JOC comme une fatalité. L’organisation souffre énormément de la perte de militants qui avaient été formés durant plusieurs années. Selon les sources jocistes, environ la moitié des membres et des sections locales auraient été perdues lors de la Deuxième Guerre mondiale. De plus, le déclenchement de la guerre est accompagné d’une plus grande prospérité économique et le chômage diminue considérablement. La chute des effectifs se maintient jusqu’en 1945, année de la fin de la guerre. Cela porte évidemment un coup dur aux jocistes, à la fois au niveau du nombre de membres, de la qualité de ses membres et de la diminution des activités et du financement. De plus, la JOC est l’objet de critiques internes et externes : des débats surviennent sur les finalités de l’intervention sociale et plusieurs membres du clergé ne semblent pas apprécier l’autonomie dont dispose la JOC. De nombreuses critiques adressées au Père Henri Roy, aumônier général de la JOC, le poussent à la démission en novembre 1939. Il est remplacé par le Père Villeneuve, mais ce changement ne réglera pas tous les problèmes.

 

*****

 

            En guise de conclusion, nous pouvons affirmer que la Jeunesse ouvrière catholique a permis de faire entrer la jeunesse dans la sphère publique non seulement en tant que catégorie sociale, mais surtout comme actrice. En dressant le bilan des activités jocistes durant la Crise économique, il convient d’avouer que l’ampleur des réalisations est assez impressionnante pour une association de jeunesse qui en est à ses premières années. Le militantisme très actif de la JOC, basé sur un engagement fort et une grande liberté de ses membres, suffit à démentir ceux qui voudraient la réduire à une association strictement conservatrice et traditionaliste. Plus largement, les mouvements d’Action catholique ont permis de revoir les notions de sexualité, de mariage et de famille. La JOC québécoise, bien qu’elle ait été créée par une initiative du clergé, a tout de même rapidement dépassé le cadre de ce dernier dans plusieurs domaines en s’imposant comme autorité morale par rapport aux générations précédentes. Dans une plus vaste perspective, il aurait été pertinent d’approfondir deux aspects. D’une part, les enquêtes, qui fournissaient des données statistiques assez importantes pour l’époque et dont les recommandations pouvaient souvent rappeler les revendications syndicales : salaire minimum, journée de 10h, heures de repas, congés payés, etc. D’autre part, la participation des femmes, toujours majoritaires, au sein du mouvement jociste. Malgré une vision de la femme surtout orientée vers le mariage et la maternité, la JOC a tout de même créé un espace d’engagement unique pour les jeunes ouvrières. Alors qu’elles étaient généralement exclues des syndicats et des partis politiques, l’implication dans la JOC leur a permis de prendre une place importante dans la sphère publique, de développer des compétences dans l’action communautaire et de devenir des « meneuses »[58].

 

 

 


[1]Jean-Pierre Charland, Une histoire du Canada contemporain. De 1850 à nos jours, Sillery, Éditions du Septentrion, 2007, p.196.

[2]Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Montréal, Fides, 2008, p.22.

[3]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3, Historique de la JOC – Principes d’organisation.

[4]Ibid..

[5]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/27, Masse et élite. 1938.

[6]  Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3, Henri Roy, Un problème et une solution (version préliminaire), p.1.

[7]É.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, Sortir de la « Grande noirceur ». L’horizon « personnaliste » de la Révolution tranquille, Sillery, Éditions du Septentrion, 2002, p.15.

[8]Louise Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène. L’Action catholique avant la Révolution tranquille, Montréal, Éditions du Boréal, 2003, p.12.

[9]Denise Lemieux, « Lieux de sociabilité de la jeunesse et changements socio-culturels dans la formation des couples (1880-1940) », dans De la sociabilité. Spécificités et mutations, sous la dir. de Roger Levasseur, Montréal, Éditions du Boréal, 1988, p.137.

[10]Gérard Filion, Fais ce que peux. En guise de mémoires, Montréal, Éditions du Boréal, 1989, p.93

[11]Louise Bienvenue, op. cit., p.38.

[12]Louise Bienvenue, op. cit., p.73.

[13]Ibid., p.99.

[14]Ibid., p.72.

[15]Ibid, Henri Roy, op. cit., p.4.

[16]Ibid., p.5-6.

[17]Lucie Piché, « La JOCF, 1936-1966. Femme dépareillée et militante accomplie »,
Cap-aux-Diamants, no. 55, automne 1998, p.34-37.

[18]Ibid, Henri Roy, op. cit., p.6.

[19]Ibid., p.8.

[20]Ibid., p.9.

[21]Idem.

[22]Idem.

[23]Louise Bienvenue, op. cit., p.116.

[24]Pierre Dussault, « Services sociaux de la JOC : Comment la JOC s’empare des désemparés », La Presse, 15 juillet 1939, p.15.

[25]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/27, Détresse physique, morale et religieuse.

[26]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Dépêche : belle victoire pour la JOC.Plan jociste du chômage.

[27]Omar Héroux, « Le milieu ouvrier à Montréal », Le Devoir, 8 août 1934.

[28]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Dépêche : belle victoire pour la JOC.Plan jociste du chômage.

[29]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Le dixième anniversaire de la JOC canadienne, p.36.

[30]Louise Bienvenue, op. cit., p.126.

[31]Pierre Dussault, loc. cit., p.15.

[32]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Dépêche : belle victoire pour la JOC.Plan jociste du chômage.

[33]« Jeunesse et crime! », La Jeunesse ouvrière, vol. 7, no. 6-7, février-mars 1938, p.3.

[34]« La JOC organise les loisirs », La Jeunesse ouvrière, vol. 6, no. 4, décembre 1937, p.11.

[35] Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3, Rapport des activités de « Loisirs » en 1938, p.1.

[36]Idem.

[37]Idem.

[38] Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Dépêche : belle victoire pour la JOC.Plan jociste du chômage.

[39]Le secours direct est un programme d’aide aux chômeurs mis en place par le gouvernement fédéral en 1932. Au début, il prend la forme de coupons échangeables dans certains commerces pour obtenir des denrées. Toutefois, devant les limites de ce fonctionnement, le secours direct sera par la suite versé sous forme de chèques, sans exiger du travail en retour. Il existe une certaine honte chez les ouvriers de dépendre du secours direct sans pouvoir travailler.

[40]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, Dépêche : belle victoire pour la JOC. Plan jociste du chômage.

[41]Denyse Baillargeon, Ménagères au temps de la crise, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 1993, p.229.

[42]Idem. Plan jociste du chômage.

[43]L’expérience des camps de travail est tentée à partir de 1932 par le gouvernement fédéral. Les camps sont établis dans des régions assez éloignées, la rémunération est faible (environ 20 cents par jour) pour un travail extrêmement exigeant dans des conditions difficiles. En 1935, les travailleurs se soulèvent pour dénoncer leur mauvais traitement et traversent le Canada pour se rendre à Ottawa. Confronté aux critiques, le Parti libéral du Canada promet leur fermeture définitive, ce qui sera chose faite en 1936.

[44]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3,

Dépêche : belle victoire pour la JOC.Plan jociste du chômage.

[45]Ibid.

[46]Ibid.

[47]Jean Dumas, « L’évolution des premiers mariages au Canada », Cahiers québécois de démographie, vol. 16, no. 2, 1987, p.237-265.

[48]« Mariages et taux de nuptialité, Québec, 1900-2011 », Institut de la statistique du Québec, 12 juin 2012. < http://www.stat.gouv.qc.ca/donstat/societe/demographie/etat_matrm_marg/501a.htm> (7 octobre 2012).

[49]Jean Dumas, loc. cit., p.243.

[50]Gabrielle Filion, « Le sens des cent mariages », La Presse, 15 juillet 1939, p.8.

[51]Jean-Marc Beausoleil, « 35 000 personnes ont assisté à notre mariage », Dernière heure, 28 août 1999, p.22.

[52]Gabrielle Filion, loc. cit., p.8.

[53]Au Québec, ce sera la première initiative à grande échelle pour offrir des cours de préparation au mariage.

[54]Il est intéressant d’apprendre que traditionnellement, seulement la femme portait le jonc. Ce sont les jocistes qui ont convenu que l’homme devrait aussi le porter en signe de fidélité.

[55]Jean-Marc Beausoleil, loc. cit., p.22.

[56]Ibid.

[57]Archives nationales du Québec, Fonds de la Jeunesse ouvrière catholique, P104, 1978-01-034/3, Lettre adressée aux évêques, auteur inconnu, 1947.

[58]Lucie Piché, Femmes et changement social au Québec. L’apport de la Jeunesse
ouvrière catholique féminine, 1931-1966
, Québec, Les Presses de l’Université
Laval, 2003, 349 p.