Par
Catherine Larochelle
Université de Montréal

 

Depuis des siècles, l’Occident représente et étudie l’Orient[1]. La fascination pour cette forme d’altérité était majeure aux XIXe et XXe siècles. À ce moment, l’Orient est devenu une référence incontournable de l’identité occidentale, celle-ci se définissant constamment par rapport à lui.[2] Or, de quelle façon l’altérité orientale fut-elle représentée dans le Québec franco-catholique du tournant du XXe siècle? En se basant sur notre mémoire de maîtrise qui portait sur les représentations de l’Orient méditerranéen dans les manuels de lecture québécois entre 1875 et 1945, le présent article abordera le cadre théorique ayant servi à cette étude ainsi que la façon dont l’orientalisme littéraire français se retrouve dans les manuels de lecture québécois à cette époque.

 

Étude du regard occidental sur l’Orient : Edward Saïd et Thierry Hentsch

 

Les ouvrages respectifs d’Edward Saïd et de Thierry Hentsch sur la problématique du regard occidental sur l’Orient constituent le cadre théorique de cette recherche. Paru en 1978, le livre d’Edward Saïd, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, a provoqué un grand débat dans la communauté intellectuelle à cause de la vigueur avec laquelle Saïd s’attaque à l’orientalisme. La thèse qu’il défend est que cette entreprise intellectuelle et coloniale de savoir-pouvoir sur l’Orient a toujours été inscrite dans un rapport de force. Le sujet d’étude de Saïd n’est donc pas l’Orient, mais bien l’orientalisme qu’il définit de trois façons. C’est d’abord une discipline et un domaine d’études universitaires. En deuxième lieu, l’orientalisme est un « style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre "l’Orient" et (le plus souvent) "l’Occident" »[3]. Finalement, l’orientalisme est un discours et une institution de domination de l’Occident sur l’Orient depuis la fin du XVIIIe siècle. Ce que Saïd tente de démontrer c’est que l’Occident a longtemps prétendu parler pour l’Orient estimant celui-ci inapte à se représenter lui-même.

 

Dans son livre, Saïd étudie aussi « les traces matérielles » du rapport entre l’Occident et l’Orient. Il observe qu’à partir de l’invasion de l’Égypte par Bonaparte en 1798 l’expérience occidentale de l’Orient se fait d’abord dans les livres. À partir de ce moment, le savoir des orientalistes sert les visées coloniales des puissances européennes.[4] Ce préalable qui impose l’Orient comme objet livresque avant d’être une réalité matérielle se résume ainsi :

 

[…] avoir le sentiment, en tant qu’Européen, de disposer à volonté de l’histoire, du temps et de la géographie de l’Orient; établir des disciplines nouvelles; diviser, déployer, schématiser, mettre en tableaux, en index et enregistrer tout ce qui est visible (et invisible); tirer de tout détail observable une généralisation, une loi immuable concernant la nature, le tempérament, la mentalité ou le type des Orientaux.[5]

 

Au Québec l’utilisation de textes pour connaître l’Orient, entre autres par les manuels de lecture, découle d’une attitude textuelle envers l’Orient que l’orientalisme a favorisé au XIXe siècle. L’attitude textuelle a lieu lorsqu’on croit que les textes sur une réalité donnée sont plus « objectifs » que la réalité elle-même. Selon Saïd, deux circonstances favorisent l’attitude textuelle : lorsque la réalité en question est inconnue et loin de l’être humain, et lorsque les textes sur cette réalité acquièrent valeur de référence. À ce propos, Saïd écrit : « Ce qui est plus grave, ce genre de textes peut créer, non seulement du savoir, mais aussi la réalité même qu’il paraît décrire. Avec le temps, ce savoir et cette réalité donnent une tradition, ou ce que Michel Foucault appelle un discours. »[6]

 

Le deuxième pilier de notre cadre théorique est le livre L’Orient imaginaire : la vision politique occidentale de l’Est méditerranéen paru en 1988 et écrit par Thierry Hentsch. Dans ce livre, l’ambition de Hentsch est d’étudier cette manifestation collective inconsciente qu’est notre regard sur l’Autre. Le préalable fondamental à la base de son livre est le suivant : « à savoir qu’il est vain d’étudier l’autre sans s’être d’abord observé soi-même face à lui en particulier, sans avoir tenté de comprendre comment et pourquoi, cet autre, nous l’avons étudié et représenté jusqu’ici. »[7] Hentsch s’intéresse donc au regard, particulièrement politique, que l’Occident a porté sur l’Orient depuis des siècles. Dans son étude, il remarque que la dichotomie Orient/Occident de certains évènements a souvent été créée anachroniquement. Il s’agit donc d’une opposition imaginaire qui prend la force d’un mythe et dont il faut tenter de comprendre les mécanismes. Par exemple, l’expansion arabe comme cause de la division de l’unité méditerranéenne est apparue à des historiens du XXe siècle, pas à Charlemagne. La démarche intellectuelle de Hentsch est très riche et solide. De plus, contrairement à Saïd qui semble parfois tomber dans l’ethnocentrisme lui-même, Hentsch est très lucide face à celui-ci. Il étudie de façon brillante l’ethnocentrisme du regard sur l’autre, et le rôle du mythe qui en découle sur la perception de l’identité. Il écrit :

 

L’ethnocentrisme n’est pas une tare dont on puisse simplement se délester, ni un péché dont il faille se laver en battant sa coulpe. C’est la condition même de notre regard sur l’autre. Loin de nous dédouaner, cette condition nous oblige à faire l’effort de revenir constamment vers notre point d’observation, et donc à remonter aux sources de notre regard, ne serait-ce que pour comprendre à quelles nécessités intérieures et extérieures répond notre curiosité de l’autre.[8]

 

En résumé, l’orientalisme est une institution de domination (colonialisme européen) et un discours scientifique, philologique, artistique et impérialiste. L’orientalisme est un symbole puissant du désir de contrôle de l’Occident au cours des derniers siècles. La question à la base de cette recherche est donc la suivante : Comment peut-on traduire au Québec cette altérité qu’on cherche tant à explorer et à dominer au tournant du XXe siècle? Notre thèse est que l’orientalisme, principalement comme discours scientifique et artistique, s’est manifesté au Québec malgré la distance qui sépare la province francophone de l’Orient.

 

Le manuel de lecture comme source historique

 

Le manuel scolaire, du fait qu’il reflète en partie ce qu’une société pense d’elle-même et des autres, est une source privilégiée pour la problématique étudiée. Pour notre mémoire de maîtrise, nous avons dépouillé les 65 manuels de lecture en langue française destinés aux écoliers des cours primaire, modèle, académique ou complémentaire et approuvés par le Conseil de l’instruction publique entre 1875 et 1945. Mais qu’est-ce qu’un manuel de lecture? Ce manuel prend deux formes différentes : dans les toutes premières années du primaire, il s’agit d’une méthode de lecture (aussi appelée syllabaire) utilisée pour enseigner la langue maternelle aux enfants. Après cette étape, ce livre devient un manuel de lecture courante, de lecture graduée ou de lecture à haute voix qui est composé essentiellement de textes appelés « lectures ». Une lecture est un texte de longueur et de thème variables souvent précédé d’une liste de mots à expliquer ou à prononcer et suivi par des questions de compréhension, d’analyse et d’appréciation. Les 65 manuels du corpus ont été rédigés par 14 auteurs ou congrégations différents qui se divisent entre 12 manuels d’auteurs laïcs et 53 manuels d’auteurs religieux ou congréganistes.

 

La représentation du monde dans les manuels de lecture

 

La présente recherche a d’abord été concentrée sur une analyse quantitative qui visait à calculer l’importance de la représentation de l’Orient dans le portrait plus large des différentes communautés humaines. Cette première analyse a permis de confirmer l’hypothèse selon laquelle à cette époque au Québec, comme ailleurs en Occident et particulièrement en France, l’Orient est une altérité très représentée. Comme on peut le voir dans le tableau suivant, la représentation de l’Orient, en comparaison aux autres régions non occidentales prises séparément, est importante. De plus, cette figure d’altérité est plus fréquemment mise en scène que les États-Unis et presque autant que l’Amérindien.

 

Tableau 1 : La représentation du monde dans les manuels de lecture

Région ou figure d’altérité

Nombre d’extraits

Part du nombre total d’extraits retenus (en pourcentage)

France/Le Français

711

23,17  

Angleterre/L’Anglais

287

9,35  

Europe

904

29,46  

États-Unis/L’Américain

212

6,91  

Le Juif

22

0,72  

L’Amérindien

263

8,57  

Les régions non-occidentales

426

13,88  

Orient/L’Oriental

244

7,95     

  TOTAL

3069

100

 Source : Données compilées par l’auteure 

 

Le thème oriental dans la littérature

 

L’analyse précise des extraits sur l’Orient trouvés dans les manuels de lecture fait apparaître deux pôles de représentations. Le premier s’intéresse à un Orient réel et surtout connu, ou du moins que l’on présente comme tel. Il s’agit ici de représentations géographiques, antiques et chrétiennes de l’Orient. Le deuxième pôle regroupe des textes littéraires abordant le thème oriental et puisant leur inspiration dans l’histoire ou les voyages. Sauf exception exclusivement françaises, ces représentations relèvent directement du discours littéraire de l’orientalisme où l’auteur reconstruit l’Orient selon ses attentes et ses désirs.

 

L’Orient littéraire : inspirations historiques

 

L’histoire constitue une inspiration de premier choix pour les auteurs français qui s’intéressent à l’Orient et à ses rapports avec l’Europe. Les extraits ayant une inspiration historique mettent principalement en scène les grandes oppositions entre l’Orient et l’Occident. Celles-ci sont décrites plusieurs siècles après les évènements et ces descriptions accentuent, anachroniquement, le caractère mythique de l’histoire de la dichotomie Orient/Occident ou encore Islam/Chrétienté. Cette mythologie est bien vivante au Québec au tournant du XXe siècle et se trouve dans plusieurs extraits des manuels de lecture traitant des invasions maures en Europe, des Croisades, du colonialisme européen ou encore de la ville de Jérusalem.

 

D’abord, un poème datant du début du XIXe siècle traite des invasions maures. Le Cor, d’Alfred de Vigny, se retrouve dans plusieurs manuels.

Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.

Il reste seul debout, Olivier près de lui;

L'Afrique sur le mont l'entoure, et tremble encore. 

« Roland tu vas mourir, rends-toi, criait le More [sic].

Tous tes pairs sont couchés dans les eaux du torrent. »

Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends, 

Africain, ce sera lorsque les Pyrénées 

Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.[9]

Dans ce texte, même si l’Européen est preux et meurt dignement, c’est l’Afrique ou le Maure qui triomphe. Même si tous les extraits présentant les invasions maures trouvés dans les manuels ne donnent pas cette version de l’histoire, il reste qu’ils démontrent tous le côté accessoire de l’histoire (au sens scientifique) et l’importance de la qualité de la prose et de l’effet qu’elle provoque.

 

Dans ces mêmes manuels, la rencontre entre la Chrétienté et l’Islam que constituent les Croisades est peu représentée. Lorsqu’elle l’est, c’est par la figure de Saint-Louis, roi de France, ou encore par la description du départ des pèlerins d’Europe ou de leur arrivée devant Jérusalem. Il est étonnant de voir le peu de place, dans les manuels québécois, accordée à cet évènement que Thierry Hentsch considère comme une mythologie importante de l’Occident[10]. On peut toutefois se demander si cette mythologie se retrouvait dans les cours d’histoire sainte ou d’histoire de l’Église plutôt que dans les cours de lecture.

 

En troisième lieu, la ville de Jérusalem est également un sujet d’intérêt à plusieurs reprises dans les manuels de lecture. De plus, à une exception près qui date de la fin de la période étudiée, la description de la ville sainte est sombre et mélancolique. Les descriptions de Châteaubriand, particulièrement, sont très négatives. Alors que dans un premier extrait il dépeint la ville comme une région désolée, triste et n’offrant à la vue qu’un « amas de ruines »[11], dans un deuxième extrait, il va encore plus loin avec ses appréciations personnelles sur les habitants de la ville : un boucher arabe à l’air hagard et féroce ou un janissaire transportant la tête d’un Bédouin.[12]

 

Finalement, la domination coloniale de l’Europe en Orient à partir de l’expédition de Bonaparte en Égypte en 1798 est un thème assez fréquent dans les manuels dépouillés. De la figure du militaire bienveillant à celle de la religieuse en campagne, le portrait de la présence européenne en Orient est diversifié. « L’Europe colonialiste tout ensemble adore et méprise dans la même étreinte possessive cet Orient qu’elle ne parvient jamais à s’approprier autant qu’elle le voudrait. D’où la multiplicité des images, la violence des contrastes, le côtoiement du sordide et de l’idéalisme naïf »[13]. Dans les manuels, la représentation de l’Orient colonisé, associé aux descriptions de Jérusalem, correspond tout à fait à ce que Hentsch décrit.

 

Récits de voyage et imaginaire oriental

 

Le XIXe siècle vit plusieurs voyageurs européens parcourir l’Orient[14]. De ces voyages, dont le point de départ pourrait être l’expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801), est apparue une longue série de textes qui mettent en forme une science sur l’Orient et qui créent un imaginaire oriental. L’Orient a été utilisé comme inspiration dans les textes littéraires qui présentent la relation historique entre les deux rives de la Méditerranée. Voyons maintenant comment la littérature romantique du XIXe siècle a utilisé l’Orient comme thème privilégié.

 

Les textes sur l’Orient écrits au XIXe siècle émanent des voyages de leurs auteurs. Ainsi, de toutes ces expériences en Orient sortira un imaginaire typiquement oriental, qui correspond beaucoup moins à ce que les auteurs ont vu en Orient qu’à ce qu’ils croyaient y trouver. Cet imaginaire est présent dans les manuels de lecture. Pour bien saisir les différentes manifestations du thème oriental, les textes ont été regroupés en trois grandes catégories. Il y a d’abord les contes, les légendes et les métaphores. En deuxième lieu, les auteurs s’appliquent à produire une image particulière du désert oriental. Finalement, l’Orient prend aussi la forme d’une terre d’aventures et de curiosités pour l’Européen.

 

Les auteurs de manuels utilisent les contes et légendes de l’Orient (ou sur l’Orient) pour transmettre des valeurs et des leçons de vie aux écoliers canadiens-français. En effet, ces historiettes transmettent des éléments de morale, de religion, voire d’hygiène de vie. Par exemple, dans le deuxième manuel composé par André-Napoléon Montpetit, on raconte l’histoire du calife Haraoun-al-Raschid (sic) qui, en se promenant, rencontre un vieillard qui plante des arbres pour la postérité. Impressionné par la sagesse du vieillard, le calife lui donne des pièces d’or, ce qui fait dire au planteur : « Il est donc vrai que celui qui fait le bien en est récompensé, souvent même en ce monde. »[15] En plus d’être des leçons morales, les histoires orientales peuvent également servir à légitimer des pratiques religieuses ou les grâces de Dieu. Finalement, une troisième série de légendes se retrouve dans les manuels de lecture. Contrairement aux exemples précédents, ce troisième type d’histoires orientales n’est plus utilisé à des fins morales ou religieuses. Par exemple, l’une d’elles concerne une métaphore d’un poète persan, une autre raconte comment un mollah découvre le café et une troisième se rapporte à un poème arabe sur l’amitié.

 

Ensuite, les auteurs du XIXe siècle qui voyagent en Orient trouvent dans le désert une grande source d’inspiration. Celui-ci, avec son lexique particulier, apparaît comme un lieu mythique de l’Orient. Non seulement le désert en tant que tel est-il décrit comme une terre stérile, mais les effets du vent sur celui-ci occupent beaucoup de place dans les extraits. Ainsi, plusieurs lectures portent sur les ouragans ou le simoun dans les déserts orientaux. Le danger du désert n’est pas mieux décrit que dans ces extraits où, presque toujours, des hommes y trouvent la mort.

Soudain, de l’extrémité du désert accourt un tourbillon. Le sol, emporté devant nous, manque à nos pas, tandis que d’autres colonnes de sable, enlevées derrière nous, roulent sur nos têtes. Égaré dans un labyrinthe de tertres mouvants et semblables entre eux […] Haletants, dévorés par une soif ardente, retenant fortement notre haleine dans la crainte d’aspirer des flammes, la sueur ruisselle à grands flots de nos membres abattus.[16]

Le soleil se voila tout à fait de vapeurs rougeâtres; des tourbillons de sable fin d’abord, puis de gravier assez épais, s’élevaient en spirales avec impétuosité; plusieurs chameaux en furent débâtés. […] Je ne respirais qu’avec une extrême difficulté; nous étions au milieu d’une atmosphère de sable et de petits cailloux qui nous cinglaient le visage et nous meurtrissaient les membres. […] Moi, je m’étais blotti sous les toiles de mon bagage, de manière que je pouvais encore respirer, bien difficilement, un air qui m’enflammait la bouche et les entrailles.[17]

Alors, je vis un surprenant spectacle. Tout l’horizon vers le sud avait disparu, et une masse nébuleuse qui montait jusqu’au zénith venait vers nous, mangeant les objets […] Il arrivait, ce mur, avec la rapidité d’un train lancé et soudain il nous enveloppa dans un tourbillon furieux de sable et de vent, dans une tempête de terre impalpable, brûlante, bruissante, aveuglante et suffocante. […] Une soif ardente nous torturait.[18]

Ces trois extraits démontrent bien la cohésion et l’homogénéité du thème oriental au XIXe siècle. La cohérence de ces différents passages ne se remarque pas qu’à ces descriptions. D’abord, les trois extraits sont rédigés à la première personne, laquelle est un voyageur européen. Ensuite, dans deux des passages cités précédemment, la tempête dans le désert entraîne la mort de certains voyageurs. La nature hostile et stérile de l’Orient présente dans ces descriptions est partie prenante de la construction d’un imaginaire oriental dans les manuels.

 

Au XIXe siècle, l’Orient n’est pas seulement un lieu de pèlerinage. Pour les Européens avides d’aventures, cette région devient aussi le lieu de plusieurs attraits et curiosités. Cette quête d’aventures et de spectacles est perceptible dans certains extraits des manuels de lecture. Pour Édouard de Raymurac, capitaine de vaisseau, un passage à Alexandrie devient l’occasion d’aller « jusqu’au pied des Pyramides, pour [se] faire contempler par les quatre mille ans juchés là-haut, comme disait Napoléon »[19]. Pour Châteaubriand, le pèlerinage en Orient le mène jusqu’aux couvents maronites du Liban et aux couvents cophtes (sic) de l’Égypte. Pour sa part, Pierre Loti devient involontairement spectateur d’une fantasia arabe lors de son passage au Maroc.[20] La curiosité et l’éclat de ce rite de bienvenue surprennent et charment le voyageur.

 

L’élaboration d’un imaginaire oriental dans le corpus à l’étude se traduit de plusieurs façons. Après avoir examiné les légendes et contes orientaux, ainsi que les particularités du désert oriental, nous avons vu que d’autres raisons pouvaient amener les Européens à se rendre en Orient, et surtout à le décrire, à utiliser le thème oriental pour écrire ces nouvelles expériences.

 

L’importance de l’orientalisme aux XIXe et XXe siècles est telle, comme nous l’a démontré l’étude des textes de Saïd et de Hentsch, que le Québec ne pouvait pas être resté indifférent face à ce discours. Partant de ce constat, quelles représentations de l’Orient méditerranéen sont présentes dans les manuels de lecture destinés aux écoliers? La première forme d’évocation que nous avons observée est l’Orient géographique. Sans que ces représentations soient directement issues du discours orientaliste savant qui a cours à cette époque en Europe, il demeure qu’elles relèvent du même esprit, c’est-à-dire du désir de connaissance de l’Orient. En deuxième lieu, la mise en scène de l’Antiquité de l’Orient vise à l’intégrer au passé commun de l’humanité, et donc à l’histoire occidentale. Ensuite, la présentation d’un Orient biblique et chrétien vient créer un sentiment d’identification au territoire oriental. Contrairement à la plupart des autres représentations de l’Orient découvertes dans les manuels, l’Orient est ici définitivement associé au « Nous », à l’identité canadienne-française chrétienne et catholique. Finalement, cet article a illustré la façon dont la littérature historique et romantique sur l’Orient s’est retrouvée dans les manuels de lecture québécois. Les extraits traitant de l’histoire des rapports entre les deux civilisations bordant la Méditerranée définissent et renforcent le rapport dichotomique entre l’Orient et l’Occident. Pour sa part, la littérature romantique sur l’Orient, principalement issue des récits de voyage des auteurs français, propose une autre fenêtre par laquelle l’écolier peut observer l’Orient. Cette littérature de voyage peint un Orient servile, dangereux, stérile, parfois barbare, mais également hospitalier, excitant, sage, pieux et toujours exotique. La présence de la littérature sur l’Orient dans les manuels démontre que le discours orientaliste européen du XIXe siècle a atteint le Québec et ce, principalement dans sa forme littéraire.

 

*****

 

En somme, l’Orient présenté aux écoliers canadiens-français entre 1875 et 1945 par le biais des manuels de lecture correspond bien à ce qu’Edward Saïd en dit :

Dans le système de connaissance sur l’Orient, celui-ci est moins un lieu au sens géographique qu’un topos, un ensemble de références, un amas de caractéristiques qui semble avoir son origine dans une citation ou un fragment de texte, ou un passage de l’œuvre de quelqu’un sur l’Orient, ou quelque morceau d’imagination plus ancien, ou un amalgame de tout cela.[21]

Cette représentation a servi à construire et à consolider une certaine image de l’Autre, et celle-ci permit aux écoliers de prendre conscience de leur identité occidentale. Partant de là, il serait intéressant que la recherche s’intéresse plus précisément au rapport du Québec avec le colonialisme et l’impérialisme européen au tournant du XXe siècle. Quel effet eu la situation particulière du Québec, d’abord colonie française puis sous domination britannique, sur la façon de représenter et de juger cet impérialisme?

 


[1]L’Orient dont il est question dans cet article est l’Orient méditerranéen tel que Hentsch le définit dans son ouvrage. Thierry Hentsch, L’Orient imaginaire : la vision politique occidentale de l’Est méditerranéen, Paris, Éditions de Minuit, 1988, 290 p.

[2]Ibid., p. 166.

[3]Edward Saïd, L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005, p. 14.

[4]Ibid., p. 99.

[5]Ibid., p. 104.

[6]Ibid., p. 113.

[7]Thierry Hentsch, op. cit., p. 8.

[8]Ibid., p. 13.

[9]Frères des écoles chrétiennes, Cours de lecture : cinquième livre : septième et huitième année, Montréal, FEC, 1938, p. 411.

[10]Thierry Hentsch, op. cit., p. 45.

[11]André-Napoléon Montpetit, Nouvelle série de livres de lecture graduée : en langue française pour les écoles catholiques : seule série approuvée par le conseil de l’instruction publique de la province de Québec – quatrième livre, Montréal, J.-B. Rolland, 1877, p. 37-38.

[12]Frères de l’instruction chrétienne, Lectures littéraires : le français par les textes, Laprairie, FIC, 1921,p. 205-207.

[13]Thierry Hentsch, op. cit., p. 183.

[14]Le témoignage d’un seul voyageur canadien-français s’est retrouvé dans les manuels, et cela à la toute fin de notre période. Il s’agit d’un extrait du livre Autour du monde de l’abbé Jean-Charles Beaudin. Voir Sœurs de la congrégation de Notre-Dame, Lecture à haute voix : 8e année, Montréal : CND, 1941, p. 237-239. L’abbé Jean-Charles Beaudin a occupé diverses fonctions tout au long de sa vie, entre autres, celle d’aumônier du Mont-Saint-Louis. En 1935, il part faire un voyage de cinq mois autour du monde à bord de l’Empress of Britain. Ce voyage le mène, entre autres, en Terre Sainte, à Jérusalem, en Égypte et en Inde. Son livre « Autour du monde (rêves et réalités d’un voyage) » est issu de ce périple et a été publié à plus de 19 000 exemplaires entre 1937 et 1946. « Monsieur l’abbé Beaudin est l’homme d’un seul livre! Qui n’a pas lu “Autour du Monde” et depuis rêvé aux pays merveilleux qu’il a rencontrés sur sa route. » (Jacqueline Desaulniers Pelletier, Bio-bibliographie de M. l’Abbé Jean-Charles Beaudin, Aumônier du Mont-Saint-Louis, Montréal : École des bibliothécaires, 1947, p. 7).

[15]André-Napoléon Montpetit, Nouvelle série de livres de lecture graduée : en langue française pour les écoles catholiques : seule série approuvée par le conseil de l’instruction publique de la province de Québec – deuxième livre, Montréal, J.-B. Rolland, 1876, p. 25-26.

[16]André-Napoléon Montpetit, Nouvelle série de livres de lecture graduée : en langue française pour les écoles catholiques : seule série approuvée par le conseil de l’instruction publique de la province de Québec – cinquième livre, Montréal, J.-B. Rolland, 1877, p. 62-63.

[17]Ibid., p. 65-66.

[18]Frères des écoles chrétiennes, Cours de lecture : cinquième livre : septième et huitième année, Montréal, FEC, 1938, p. 134.

[19]Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, Lecture à haute voix : 8e année, Montréal, CND, 1941, p. 76.

[20]Frères de l’instruction chrétienne, Lectures littéraires – le français par les textes, Laprairie, FIC, 1921, p. 353.

[21]Edward Saïd, op. cit., p. 204.