Par
Guillaume Trottier
Université du Québec à Montréal

 

 

Les événements de la Révolution culturelle chinoise ont considérablement modifié la balance des pouvoirs en République populaire de Chine suite à la période de chaos qu’ont entraîné le soulèvement massif des étudiants et la quasi-guerre civile qui a suivie. Les Gardes rouges et leurs différentes factions parcoururent le pays pour éliminer les quatre vieilles choses (les coutumes, les habitudes, la culture et les manières de penser héritées du passé), avant d’être mâtés par l’Armée populaire de libération (APL) et envoyés massivement vers la campagne pour y travailler dans des conditions souvent difficiles. Les principales instances du pays avaient alors été, pour la plupart, fortement ébranlées ou même décapitées.

 

            Pourtant, une exception subsistait : les forces de l’APL sous la direction du maréchal Lin Biao qui était dès lors devenu l’homme le plus puissant de toute la Chine après le Grand Timonier, Mao Zedong. Cela soulève une question intéressante : quels furent les facteurs de la montée en puissance de l’APL durant la période anarchique de la Révolution culturelle? Les recherches historiques sur la Révolution culturelle ont jusqu’alors majoritairement porté sur le rôle de Mao ou sur celui des Gardes rouges à cause de la dimension dramatique de leurs actions et de l’abondance de sources.

 

            Néanmoins, certaines études ont été réalisées au sujet du rôle de l’APL et il est toujours possible d’interpréter d’autres recherches pour comprendre le rôle qu’elle joua durant ces années et d’en déduire certaines choses concernant son importance politique par la suite. En effet, nous pouvons émettre l’hypothèse que les membres de l’APL parvinrent à maintenir leur position sur l’échiquier politique en collaborant avec les Gardes rouges lorsque cela était nécessaire tout en suivant toujours les instructions venant de Mao Zedong, quitte à en interpréter le sens et en ripostant de manière sanglante aux tentatives des Gardes rouges de s’immiscer dans leurs affaires ou de purger certains de leurs membres.

 

            Les sources qui nous seront les plus utiles pour réaliser ce travail sont les discours, notamment ceux de Lin Biao et de Mao Zedong, ainsi que les rapports officiels du gouvernement et les articles de presse. Quant aux études, nous nous référerons principalement au livreThe Cultural Revolution in the Provincesdu East Asian Research Center of Harvard University,à l’article de Kenneth R. Whiting, The Role of the Chinese People’s Liberation Army in the last decade et à l’article The Chinese Army after the Cultural Revolution: The Effects of Intervention d’Ellis Joffe.

 

I. Collaboration avec les Gardes rouges

 

     La purge de Peng Dehuai en 1959 est le point de départ de changements drastiques dans l’organisation de l’APL, qui est victime, selon le discours officiel, d’une orientation idéologique conservatrice et bourgeoise[1]. Pour y remédier, le comité des affaires militaires du parti organise, dès le début des années 1960, une transformation en profondeur de l’armée en mettant l'emphase sur l’éducation politique des compagnies destinée à raffermir le contrôle du Comité central sur cette importante organisation. L’APL cesse d’être sollicitée dans les campagnes économiques ou sociales pour devenir un modèle à suivre grâce à une importante campagne de propagande lancée en 1964 qui incite le peuple à prendre exemple sur elle. Dans cette section de notre article, nous expliquerons la conséquence principale de cette « prolétarisation » de l’APL, c’est-à-dire la collaboration des forces armées avec les Gardes rouges de 1966 à 1968, ce qui lui permet d’éviter la majorité des purges et explique en partie sa puissance en 1969[2].

 

La prolétarisation de l’APL

 

L’APL ne forme pas, en 1966, une entité composée uniquement d’officiers et de soldats fidèles à Mao Zedong. Ce dernier n’a pas besoin, pour le moment, de son appui physique mais bien de son prestige symbolique, résultat de la propagande de 1964 et du travail intense de Lin Biao, maréchal en chef de l’APL et ministre de la Défense depuis 1959[3]. Ce compagnon d’armes de Mao durant la guerre civile assure le Grand Timonier de son soutien inébranlable, qu’il démontre en politisant l’armée en partie à l’aide du Petit livre rouge, un recueil de citations de Mao Zedong qui est distribué à tous les soldats. Lin abolit les insignes d’officiers afin de réduire à néant toutes les influences de son prédécesseur, Peng[4]. Le maréchal épure aussi l’armée de ses éléments bourgeois en se débarrassant de la clique de Luo Ruiqing par une purge, mais il doit agir prudemment, car la Chine est menacée par la guerre au Vietnam et par les tensions sino-soviétiques. Cette purge est un succès, car elle permet aux idéaux de Lin et de son maître à penser, Mao, de s’implanter solidement dans l’organisation militaire. Le Grand Timonier peut donc lancer sa Révolution culturelle sans craindre que ses opposants politiques ne tentent de résister[5].  

    

La décision en seize points

 

Mao évoque le soutien des militaires lors des rassemblements des Gardes rouges sur la Place Tian’anmen en 1966 parce que l’APL est le modèle de ce que doit devenir la société chinoise à travers la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Même si certains officiers sont davantage préoccupés par la sécurité de leur position, les instructions de Mao concernant les forces armées dans sa décision en seize points semblent protéger l’APL de l’intrusion des Gardes rouges et, par conséquent, de toute nouvelle purge contre ses éléments bourgeois. Un discours de Lin Biao du 10 août 1966 appelle les différentes unités de l’armée à s’assurer que leurs soldats sont tous fidèles à la pensée de Mao, que la politique occupe la première place de leur éducation et que tous sont de véritables révolutionnaires[6].

 

            À ce stade de la Révolution culturelle, l’APL n’est pas encore impliquée dans les actions des Gardes rouges, les seules instructions lui étant adressées dans la décision en seize points étant assez nébuleuses : « 15. Les forces armées : Dans les forces armées, la Révolution culturelle et le mouvement d'éducation socialiste doivent être menés conformément aux instructions de la Commission militaire du Comité central du Parti et du Département politique général de l'Armée populaire de libération. »[7] Néanmoins, les directives de Lin Biao dans les mois qui suivent donnent aux Gardes rouges la tâche de propager la Révolution aux usines et aux villages, ce qui accélère la montée du chaos comme le désire Mao. Toutefois, l’armée ne doit pas interférer avec les actions des révolutionnaires[8].

 

            Lorsque des purges commencent à faire des victimes parmi les officiers, Mao publie la « Décision concernant le support résolu de l’APL vis-à-vis des masses révolutionnaires de gauche du 23 janvier 1967 ». Le but de cette dernière est de permettre aux révolutionnaires prolétaires de prendre le pouvoir des mains des membres du Parti adoptant une attitude bourgeoise et contre-révolutionnaire. Pour ce faire, l’APL doit supporter inconditionnellement les révolutionnaires de gauche. Les directives précédentes concernant la non-implication de l’armée sont dès lors toutes annulées[9]. L’armée est envoyée dans les provinces avec les Gardes rouges afin de les appuyer et de transmettre son savoir militaire et politique.

 

L’APL dans les provinces

           

Les forces de l’APL se rendent dans différentes provinces éloignées de la capitale afin de faciliter la tâche des Gardes rouges. Leurs responsabilités concernent en partie l’éducation socialiste des masses, mais également l’aide matérielle et technique vis-à-vis des révolutionnaires. Pour que les différents groupes de rebelles fassent preuve d’efficacité, les soldats organisent des sessions où ils invitent les étudiants afin de leur inculquer les valeurs militaires comme la discipline et le sens de l’organisation, de même que l’éducation socialiste adéquate qui exige d’obéir aux ordres, de protéger les intérêts du peuple et les propriétés de l’État, et d’empêcher le sabotage par les contre-révolutionnaires. L’APL doit également tenter de propager la culture militaire chez les étudiants en mettant l’emphase sur le respect de l’ordre[10]. Enfin, l’armée fournit une aide matérielle et technique aux Gardes rouges, qui consiste essentiellement à organiser les séances de lutte, à mobiliser la population et à répandre l’idéologie révolutionnaire de Mao, mais aussi à les loger, les nourrir et publier leurs déclarations.

 

            Généralement, la population rurale des provinces de la Chine est favorable aux soldats de l’APL qui sont apparemment davantage polis et moins radicaux que les Gardes rouges. De plus, étant donné qu’ils font partie du monde extérieur, ils peuvent apporter aux Chinois éloignés des centres urbains des nouvelles de la politique chinoise. Enfin, à cause de la menace que font peser sur le peuple chinois les tensions sino-soviétiques, les soldats viennent également creuser des tranchées et construire des installations militaires dans les provinces frontalières[11].

 

En résumé, les militaires de l’APL collaborent avec la Révolution culturelle et les Gardes rouges en réformant l’armée en profondeur, en prenant en compte les directives émanant du Comité central et en se rendant dans les provinces chinoises pour y propager les idées de Mao sur l’atteinte rapide du communisme. De 1966 jusqu’en 1968, et au-delà lorsque les soldats remplacent les Gardes rouges et poursuivent la Révolution, les troupes répondent aux ordres de leurs supérieurs et croient en l’idéal du Grand Timonier. Malgré tout, il arrive souvent que les ordres provenant de Pékin soient peu clairs, entrent en conflit avec les intérêts personnels des hauts gradés installés dans les provinces et viennent perturber l’ordre social.

 

II. L’interprétation des ordres du Grand Timonier

 

L’Armée populaire de libération n’est pas une entité uniforme, régie uniquement par la loyauté envers la hiérarchie et le régime. Malgré les purges et le danger que fait peser sur les militaires considérés comme bourgeois et antirévolutionnaires la violence des Gardes rouges, les officiers font souvent preuve d’égoïsme en voulant protéger leur position. De nombreux membres de l’APL tentent de déjouer le système arbitraire et insensible développé par les Gardes rouges pour réussir à obéir aux ordres du Comité central sans pour autant que le désordre social ne vienne s’abattre sur leur région et qu’on ne les déloge de leur poste. Les valeurs militaires jouent sûrement un rôle majeur dans cette réaction tant répandue chez les commandants de provinces. En effet, le chaos est tenu en horreur par l’armée, qui préfère l’ordre et la modération. Ce conservatisme explique les décisions que prend l’armée en de nombreuses occasions entre 1966 et 1968.

 
L’appui des modérés : l’exemple de la province de Sichuan

 

Que ce soit dans la province de Sichuan ou de Heilongjiang ou dans la ville de Wuhan, les militaires responsables sur place, disposant d’une certaine indépendance vis-à-vis de l’État-major de la capitale à cause de l’éloignement des régions sous leur administration, peuvent interpréter les instructions venant du Comité central afin de calmer le jeu et d’éviter que la Révolution culturelle ne provoque un chaos qui pourrait éventuellement les menacer. Pour ce faire, ils prennent généralement appui sur les groupes de Gardes rouges les plus modérés, les plus conservateurs possible, afin que ces derniers, forts du soutien de l’APL, fassent taire les autres groupuscules de Gardes rouges et empêchent le désordre de gagner trop d’importance[12].

 

            C’est dans la province de Sichuan que les interprétations de l’armée sont les plus conservatrices et, par le fait même, que les forces de l’APL répriment le plus férocement les Gardes rouges. Les militaires stationnés dans la province de Sichuan reçoivent l’ordre d’arrêter tous les Gardes rouges venant d’autres régions qui tenteraient de pénétrer ou de quitter les frontières. Ces rebelles sont ensuite envoyés par milliers dans des prisons : le 1er avril 1967, 100 000 Gardes rouges de la gauche radicale se trouvent emprisonnés dans la province, dont 20 000 dans la ville de Chengdu. L’APL, sans doute de concert avec les dirigeants politiques de la province, visite les usines pour s’assurer que les ouvriers travaillent et respectent les comités révolutionnaires modérés qu’ils ont aidé à implanter[13].

 

            Le 6 avril, une directive venant de Pékin interdit à l’APL de continuer à abattre des Gardes rouges ou de les affubler de l’étiquette de contre-révolutionnaire. Les militaires décident donc de ne plus se mêler des luttes entre radicaux et modérés et laissent le chaos gagner la province; d’autant plus que le premier ministre Zhou Enlai leur accorde le droit de conserver leur poste et une chance de se rattraper à l’avenir. Les Gardes rouges radicaux sont furieux que les militaires n’aient pas été purgés, et les étudiants plus conservateurs du groupe de « l’Armée Industrielle » demandent, devant la montée de la violence dans les rues, que le gouvernement de Pékin accorde à l’armée régionale de Sichuan le droit d’instaurer la loi martiale. Certains militaires acceptent de fournir les Gardes rouges modérés en armes pour qu’ils puissent se défendre contre les radicaux, mais ils n’interviennent pas[14].

 

            La directive de Pékin connue sous le nom des « Dix Articles Rouges » arrive à Chengdu en mai et relève de leur commandement les officiers responsables de l’armée provinciale, pour les remplacer par une équipe de quatre membres composée de deux maoïstes et deux généraux vétérans de la guerre civile, dont Zhang Guohua. Les combats entre factions continuent, faisant plusieurs centaines de morts, surtout à Chengdu et à Chongqing. Le 9 août, le maréchal Lin Biao convoque les commandants régionaux à Pékin et les supplie de ne pas réprimer les masses, mais d’appeler plutôt la capitale en cas de problème. À Sichuan, le problème majeur du général Zhang réside dans le fait que son armée est morcelée à travers la province et que plusieurs soldats supportent les bureaucrates et les cadres soucieux de conserver leur poste, alors que d’autres supportent des Gardes rouges, ce qui alimente la violence et le chaos[15].

 

L’incident de Wuhan

 

Dans la ville de Wuhan, l’action des militaires est considérée moins conservatrice, mais leur résistance à la Révolution culturelle mène à un incident impliquant les délégués dépêchés par le Comité central, les Gardes rouges conservateurs et les officiers de la région. La situation à Wuhan avant le 20 juillet 1967, jour de l’enlèvement du délégué Wang Li, est semblable à celle des autres provinces : après avoir organisé des séances de lutte et purgé les fonctionnaires, les différentes factions de Gardes rouges commencent à se battre les unes contre les autres. L’APL supporte les factions les plus modérées, telles que celle des « Millions de Héros ». Les commandants régionaux sont appelés à Pékin, où le Comité central leur ordonne de supporter les masses révolutionnaires de gauche. Lorsque le commandant de l’armée régionale de Wuhan, Chen Zaidao, continue d’ignorer cette directive, des délégués sont envoyés dans la province[16]. La direction du Comité central ordonne à l’armée de supporter le groupe Sankan, « le Quartier général des Travailleurs », faction radicale et ennemie des « Millions de Héros ». Ces derniers, pour protéger leur position et leur vie, décident de pénétrer de force dans l’hôtel réservée aux délégués communistes et de s’emparer du dignitaire Wang Li. Ils sont aidés dans leur entreprise par une unité de soldats indépendants et par la non-intervention de Chen[17].

 

La réaction des officiels à Pékin, Lin Biao compris, est immédiate et vise à résoudre la situation le plus rapidement possible. Le premier ministre Zhou Enlai envoie des soldats loyaux dans la province pour protéger les autres délégués et Wang Li est rapidement libéré. Lin Biao rappelle Chen dans la capitale et condamne la conduite des « Millions de Héros » comme contre-révolutionnaire, en plus de féliciter la population de Wuhan qui a libéré Wang et a ainsi vaincu un « groupe de bourgeois avides de pouvoir ». Un nouveau slogan de Mao Zedong qui appelle la population à extirper les mauvais éléments de l’APL est rapidement propagé dans le but de régler la situation dans les autres provinces. Bien vite, Lin et le Grand Timonier comprennent les dangers de cette doctrine, qui est révoquée. Lin est également inquiet de l’approvisionnement en armes par les Gardes rouges dans les arsenaux et les casernes de l’APL, inquiétude qui n’est pas partagée par Mao[18].

 

La répression des Gardes rouges

 

En août 1967, la situation commence à changer alors que des radicaux comme Chen Boda, porte-parole du Parti communiste chinois, de même que Jiang Qing, épouse de Mao, tous deux à la tête du Groupe de la Révolution culturelle, appellent à la modération chez les révolutionnaires et dénoncent l’extrême gauche pendant que le journal Drapeau Rouge déclare que l’APL constitue le pilier de la Révolution culturelle[19]. En septembre, le Comité central interdit aux Gardes rouges de s’emparer de l’armement de l’APL avant de donner la directive aux militaires de restaurer l’ordre en utilisant la force si nécessaire. Les hauts gradés de l’APL, furieux d’avoir subi les contrecoups de l’ancien slogan encourageant la population à extirper les mauvais éléments de l’armée, répriment férocement tous les Gardes rouges, qu’ils soient radicaux ou modérés. Durant le restant de l’année 1967 et le début de 1968, l’APL combat les révolutionnaires qui résistent de manière acharnée en plus de se battre les uns contre les autres[20]. Les militaires consolident tranquillement leur pouvoir et profitent de l’indiscipline des Gardes rouges pour désintégrer leurs organisations avant de les envoyer par groupes vers les campagnes, où ils apprendront le métier d’agriculteur auprès de paysans et, surtout, ne nuiront plus aux politiques de l’APL. Le 28 juillet 1968, Mao fait venir les chefs des Gardes rouges à Pékin où il les réprimande et dissout leur organisation[21]. Lin Biao est présent lors de cette rencontre et participe à l’humiliation des leaders étudiants, comparant leurs méthodes à celles du Guomindang[22] et sous-entendant que certains membres des Gardes rouges sont des anciens soldats de l’armée de Jiang Jieshi[23].

 

            En résumé, l’interprétation des ordres du Comité central par les commandants militaires de province a mené à une confrontation généralisée entre soldats et Gardes rouges radicaux, de même qu’à plusieurs voltefaces de l’APL. Le Comité central a voulu mettre fin à cette situation chaotique en redonnant aux militaires les pleins pouvoirs pour faire cesser les activités révolutionnaires. À la fin de 1968, les principales institutions du pays ont été décapitées par les Gardes rouges et l’armée occupe la plupart des postes d’importance afin que le pays ne sombre pas dans l’anarchie ou ne soit en position de faiblesse face aux puissances voisines. Cette situation explique pourquoi l’APL constitue la force la plus importante en Chine de 1969 jusqu’à la mort de Lin Biao, en 1971.

 

III. Lin Biao et l’APL au sommet de leur puissance

 

La plupart des historiens s’entendent pour dire que la nouvelle position de pouvoir de l’APL était un effet inattendu de la Révolution culturelle, y compris pour Mao Zedong et pour les militaires, dont le maréchal Lin Biao. Les principales instances politiques sont dominées par les officiers et les vétérans de l’APL, alors que Lin est officiellement nommé successeur de Mao en plus d’être le bras droit du Grand Timonier. Cette situation va progressivement changer de 1969 à 1971, les commandants militaires régionaux voulant se venger des offenses que leur a causées le maréchal au courant de la Révolution culturelle. Mao Zedong, dans le désir de s’assurer que les pouvoirs politiques sont équilibrés entre les différents puissants de son régime, va mettre en œuvre une campagne pour faire chuter Lin Biao et diminuer la puissance de l’APL.

 
Les militaires dans le gouvernement chinois

 

Les 29 comités révolutionnaires, créés au courant de la Révolution culturelle afin de remplacer les organes gouvernementaux privés de tout pouvoir par les Gardes rouges, devaient représenter la Triple-Alliance révolutionnaire entre les rebelles, les cadres maoïstes et les forces de l’APL. Dès le départ, dans le premier de ces comités révolutionnaires, celui de Heilongjiang, les militaires en prennent le contrôle, s’assurant l’autorité sur les industries, la police, les aéroports, etc. La nécessité de maintenir un certain ordre pousse les commandants régionaux à intégrer les comités.

 

            Du 31 janvier 1967, date de la création du Comité révolutionnaire de Heilongjiang, jusqu’au 5 septembre 1968 et à l’implantation du dernier de ces comités, les militaires affrontent leurs adversaires politiques dans une lutte de pouvoir[24]. Dès la fin de 1968, ils contrôlent les comités avec 235 membres sur 476, ce qui correspond à 49% du nombre total de sièges. Sur les 29 Comités révolutionnaires, 22 ont pour président un militaire, soit un commandant ou un commissaire. Les positions clés sont détenues par des militaires, ce qui est remarqué par la presse chinoise et même par les visiteurs étrangers.

 

            Lors du IXe Congrès du Parti, qui organise la création des organes nationaux, le Comité central accueille 87 militaires parmi ses 170 membres, dont 68 commandants et 19 commissaires. Le Politburo, pour sa part, est composé de 21 membres dont 10 sont des militaires. Le Parti ne contrôle plus l’APL, car il n’y a plus de Parti, celui-ci ayant été détruit par les Gardes rouges. Quant au Parti central, à Pékin, son autorité est grandement diminuée. Les commandants militaires ont à plusieurs reprises ignoré ses directives, ce qu’ils continuent de faire après 1969[25]. Alors que les militaires ne représentaient que 19% des membres du Comité central en 1956, ils en constituent près de la moitié en 1969[26].

 
Lin Biao est désigné successeur de Mao Zedong

 

Le maréchal Lin Biao, proche compagnon d’armes du président Mao et vice-président, devient également, durant le IXe Congrès du Parti, son successeur officiel[27]. Le militaire semble avoir entre ses mains la puissance de l’APL et la toute proche direction du pays, le Grand Timonier ayant atteint un âge avancé. Sur la majorité des photos de l’époque, lorsque Mao apparaît, Lin Biao l’accompagne, un Petit livre rouge à la main. De plus, sur ces illustrations, de même que sur les affiches révolutionnaires, ces deux hommes sont généralement seuls, ou accompagnés d’une foule. Le maréchal, qui a agi de manière modérée tout au long de la Révolution culturelle, à l’exception de l’incident de Wuhan, paraît être un homme relativement conservateur qui ne relancerait pas le pays dans une nouvelle époque chaotique.

 

             Or, les militaires régionaux sont bien loin d’être fidèles au maréchal. Ils ne lui pardonnent pas les indignités dont ils ont souffert en 1967 et se tournent vers le premier ministre Zhou Enlai, qui semble plus modéré et représente pour eux le parfait médiateur. La tension entre les commandants des provinces et l’état-major de Lin devient de plus en plus importante à mesure que l’APL prend de l’importance sur la scène politique[28]. De plus, Zhou Enlai reste un subordonné efficace pour Mao, qui mentionne dès 1969 que Lin pourrait lui aussi avoir un éventuel successeur ce qui engendre des doutes chez le maréchal. Le fait que quelques officiers loyaux à Lin sont nommés à des postes clés fait dire à certains membres du Comité central que ce dernier tente de créer une clique[29].

 

            Mao Zedong, qui s’est servi en quelque sorte de Lin durant la Révolution culturelle pour rassembler la gauche autour de lui afin de se débarrasser de Liu Shaoqi, n’a plus besoin du militaire maintenant que son pouvoir est réaffirmé. C’est la théorie expliquant pourquoi il décide de prendre le parti de Zhou Enlai et de la « bande des quatre »[30] pour éliminer Lin Biao, qui est devenu un adversaire potentiellement dangereux, de même que pour réduire le pouvoir des militaires et ramener les instances politiques aux mains de pouvoirs civils[31].

 

Mao rétablit l’équilibre : la chute de Lin

 

La chute de Lin Biao est un long processus de diffamation du maréchal opéré par le Grand Timonier. Les relations entre Mao et son bras droit se dégradent très rapidement après le IXe Congrès du Parti. Le président entreprend une série de manœuvres politiques pour réduire l’éclat du maréchal, entre autres en l’insultant verbalement en public, par exemple au plénum de Lushan d’août 1970. Ensuite, le président procède au renvoi d’officiers fidèles à Lin de même qu’à l’éloignement de la 38e armée, loyale au maréchal, avant de remplacer certains militaires proches de Lin par des maoïstes fervents. Les autres fidèles du maréchal doivent faire des autocritiques, ce qui réduit de plus en plus la base du pouvoir du vice-président.[32] Enfin, la dernière phase de cette campagne de diffamation mène Mao Zedong à voyager dans les différentes provinces pour y rencontrer les militaires opposés à Lin et leur demander leur support.

 

            La version officielle de la mort de Lin Biao, propagée par la propagande communiste, n’a jamais été prouvée. Selon celle-ci, le maréchal aurait fomenté un coup d’État avec quelques officiers qui lui étaient restés fidèles. Cette tentative échoua, ce qui le fit paniquer et l’amena à quitter la Chine pour se rendre en URSS avec sa femme et son fils. L’avion qui les transportait se serait écrasé en Mongolie, tuant tous ses passagers.[33] Ce qui est assuré, cependant, c’est qu’une purge importante des militaires du Politburo et du Comité central s’ensuivit, ceux-ci étant accusés de complicité dans la tentative de coup d’État de Lin. Cette purge laisse l’APL décapitée alors que Mao, Zhou et la « bande des quatre » organisent le Xe Congrès du Parti lors duquel on voit les effectifs militaires dans les instances politiques être réduits à 30%[34].

 

En bref, la puissance acquise par les militaires grâce aux purges de la Révolution culturelle leur a donné un immense pouvoir sur la direction de la Chine pour quelques années, avant qu’elle ne cause la perte de leur maréchal. Néanmoins, l’armée reste une puissance de taille qui doit être considérée par les autres joueurs de l’échiquier politique chinois, principalement avec la mort de Mao Zedong en 1975 qui enclenche une lutte pour le pouvoir[35].

 

*****

 

Ainsi, l’APL avait été présentée comme le pilier de la Révolution par les autorités chinoises, avec Lin Biao comme chef résolument révolutionnaire. Cette vision s’explique par la prolétarisation forcée de l’armée de 1959 à 1966, de même que par la destitution du vieux maréchal conservateur Peng Dehuai, remplacé par le compagnon d’armes et fervent maoïste Lin Biao. Cette apparente collaboration des militaires avec la Révolution culturelle et les Gardes rouges peut être perçue dans la décision en seize points de même que dans l’ordre de supporter les masses révolutionnaires de gauche pour les mener au pouvoir. Leurs actions dans les provinces, du moins au tout début, laissaient croire que les soldats faciliteraient la tâche des Gardes rouges dans leurs attaques contre les quatre « vieilleries ».

 

            La suite des choses nous démontre que la majorité des commandants de région étaient loin de voir d’un bon œil le chaos provoqué par les Gardes rouges, les amenant à « interpréter » les ordres venant de Pékin en les ignorant totalement ou en les détournant de leur sens original. En appuyant d’abord les rebelles les plus modérés, les militaires permirent à la Révolution de stagner, ce qui amena finalement une montée des tensions et une augmentation du nombre de victimes, forçant le Comité central à donner à l’APL la permission de se servir de la force pour restaurer l’ordre. Elle le fit d’une manière sanglante et efficace, s’emparant, par le fait même, des institutions décapitées.

 

            La Révolution culturelle ayant renversé la majorité des bureaucrates et cadres précédents, l’armée s’empara des positions les plus importantes dans le pays, étant la seule organisation quasiment intacte. Cette toute-puissance devait mener à la perte de Lin, mais non pas à celle de l’APL, qui continue d’être un joueur de taille après 1971. Nous croyons que la montée en puissance des militaires s’explique par le fait que l’APL constituait la seule puissance politique et sociale non touchée par les purges et les campagnes politiques antérieures, ce qui força Mao à l’utiliser pour réaliser sa dernière révolution. Cette ascension est aussi le résultat du conservatisme et de l’attitude réactionnaire des militaires au courant de la Révolution culturelle.

 


[1]John Gittings, « The Chinese Army's Role in the Cultural Revolution », Pacific Affairs, University of British Columbia, vol. 39, no 3/4, automne 1966-hiver 1966-1967, p. 269.

[2]Ibid., p. 270-271.

[3]Ibid., p. 279.

[4]John King Fairbank, La Grande Révolution chinoise, France, Flammarion, 1989, p. 429.

[5]Jean Esmein, La Révolution culturelle chinoise, Paris, Éditions du Seuil, 1970, pp. 87-92.

[6]Y. M. Kau Michael, The Lin Piao Affair – Power Politics and Military Coup, White Plains, International Arts and Sciences Press Inc, 1975, p. 355.

[7]Décision en seize points, août 1966.

[8]Frederick C. Teiwes et Warren Sun, The tragedy of Lin Biao: riding the tiger during the Cultural Revolution, 1966-1971, Honolulu, University of Hawai’i Press, 1996, p.66.

[9]Ying-Mao Kau, The People’s Liberation Army and China’s Nation Building, White Plains, International Arts and Sciences Press inc., 1973,p. 317-319.

[10]The East Asian Research Center of Harvard University, The Cultural Revolution in the Provinces, Cambridge, Harvard University Press, 1971, p. 104.

[11]Joseph W. Esherick, Paul G. Pickowicz et Andrew G. Walder, The Chinese Cultural Revolution as History (Studies of the Shorenstein Asia-Pacific Research Center), Stanford, Stanford University Press, 2006, p. 142-143.

[12]The East Asian Research Center of Harvard University, Op. cit., p.111.

[13]Ibid., p. 112-115.

[14]Ibid., p. 119-120.

[15]Ibid., p. 126-130.

[16]Ibid., p. 157-158.

[17]Jean Esmen, op. cit., p. 282-283.

[18]Frederick Teiwes C. et Warren Sun, op cit, p. 82-86.

[19]Ibid., p. 87.

[20]Ellis Joffe, « The Chinese Army after the Cultural Revolution: The Effects of Intervention », The China Quarterly, no 55, été 1973, p. 455-456.

[21]Kenneth R. Whiting, « The Role of the Chinese People’s Liberation Army in the last decade », Air University Review, septembre-octobre 1974.

[22]Le Guomindang est le parti politique créé par le fondateur de la République de Chine, Sun Yixian. Il est fondé en 1912 et acquiert le pouvoir dans les années 1920. Il est éventuellement dirigé par Jiang Jieshi et mène une lutte sanglante face aux communistes chinois, qui finissent néanmoins par l’emporter en 1949, au terme d’une longue guerre civile. Ses représentants se réfugient alors sur l’île de Taiwan.

[23]Alessandro Rosso, « The Conclusive Scene: Mao and the Red Guards in July 1968»,  Positions: East Asia Cultures Critique, vol. 13, no 3, hiver 2005, p. 546, 554-555.

[24]Kenneth R. Whiting, op. cit.

[25]Ellis Joffe, op. cit., p. 456-460.

[26]John King Fairbank, op. cit., p. 464.

[27]Ibid.

[28]Kenneth R. Whiting, op. cit.

[29]Frederick C. Teiwes et Warren Sun, op. cit., p. 109-110.

[30]Groupe politique formé entre autres de la femme de Mao, Jiang Qing, ses membres furent éventuellement tenus pour responsables du déclenchement de la Révolution culturelle. Ils avaient la faveur de Mao Zedong et furent brusquement mis à l’écart du pouvoir après le décès du Grand Timonier.

[31]Kenneth R. Whiting, op. cit.

[32]Kenneth R. Whiting, op. cit.

[33]John King Fairbank, op. cit., p. 469.

[34]Kenneth R. Whiting, op. cit.

[35]Alan P.L. Liu, « The Gang of Four and the Chinese People’s Liberation Army », Asian Survey, vol. 19, no 9, septembre 1979, p. 823-824.