Par
Marilyn Campeau
Université de Toronto

 

     Le 22 juin 1941, rompant le pacte de non-agression signé en août 1939 par Ribbentrop et Molotov[1], l’Allemagne nazie envahit l’URSS. À ce moment-là, les Soviétiques avaient déjà réalisé qu’une guerre était inévitable, mais nul ne s’attendait à ce conflit d’une ampleur sans précédent qui allait faire basculer le destin de toute une génération. De la débandade indescriptible de l’Armée rouge lors des premiers mois de la guerre au déploiement du rouleau compresseur russe qui entérina la victoire des Alliés en mai 1945, le front de l’Est fut le théâtre d’une histoire des plus marquantes pour le peuple soviétique. Tout au long du conflit, la majorité des combattants soviétiques ont entretenu une correspondance avec leurs proches, lettres qui transpirent toute l’âpreté des dures conditions du front où s’affrontèrent deux idéologies incompatibles, chacune visant l’annihilation complète de l’autre. À notre avis, ces textes constituent une grande richesse puisqu’ils nous donnent un accès direct à l’univers psychologique de ces soldats. Ce travail s’intéresse donc au quotidien des soldats soviétiques qui ont combattu sur le front de l’Est entre 1941 et 1945 et consiste en une analyse de leurs correspondances personnelles.

 
Intérêt de la recherche : Pourquoi étudier le quotidien du soldat soviétique?

 

     Sur un tel sujet, une historiographie non négligeable nous précède. En comparant les comportements des soldats sur les différents fronts durant la Seconde Guerre mondiale et en étudiant les facteurs influençant ces comportements, comme l’endoctrinement ou encore les conditions physiques des lieux de combats, les travaux de nombre d’historiens ont montré qu’il est possible de noter l’existence de particularités de la guerre à l’Est. Notablement plus brutal, l’affrontement entre la Wehrmacht et l’Armée rouge fut d’une violence sans égale[2]. Cette étude s’inspire ainsi des travaux d’Omer Bartov et de ses successeurs[3] sur le phénomène de la « barbarisation » des soldats allemands sur le front de l’Est, de différentes études abordant la réalité du soldat au front et la vie quotidienne au temps de Staline[4] ainsi que d’ouvrages qui, en exploitant comme sources de base des correspondances ou des récits personnels, ont montré leur pertinence comme source historique[5].

 

 

Méthodologie, problématique et sources

 

     En mettant de l’avant une approche sociale de la guerre, aussi appelé l’analyse « par le bas »[6], cet article vise à faire la lumière sur les conditions physiques et psychologiques dans lesquelles Ivan, le soldat soviétique moyen, a évolué, tout en évaluant l’impact de son expérience au front et le rôle qu’a pu jouer l’idéologie du régime dans le processus traumatique des soldats. Plus précisément, l’analyse du corpus a pour objectif de répondre aux questions suivantes : Comment le cours de la guerre a-t-il fait évoluer les conditions physiques et l’univers psychologique des combattants soviétiques durant le conflit? Quels étaient les sujets abordés par ces soldats dans les lettres qu’ils écrivaient à leurs proches? Quelles étaient leurs motivations à combattre? Comment percevaient-ils l’ennemi nazi? À quel point ces soldats étaient-ils endoctrinés par la propagande? Dans quelle mesure des traces de « brutalisation » du soldat, conséquences du phénomène de « barbarisation » du front de l’Est, transparaissaient-elles dans leur discours? Notre utilisation du cadre d’analyse de Bartov, appliqué à notre corpus, a pour but de valider si les trois facteurs de « brutalisation » des soldats d’Hitler avancés par cet historien (les conditions du front, les antécédents sociaux et éducationnels et l’endoctrinement des troupes à l’idéologie[7]) peuvent également expliquer la « brutalisation »[8]des soldats de Staline pendant cette période. Notre hypothèse est que l’idéologie a joué un rôle primordial dans la « brutalisation » du soldat soviétique, relayant au second plan les autres facteurs qui, selon Bartov, ont « barbarisé » les troupes allemandes, comme la particularité des conditions physiques du front de l’Est.

 

     Le corpus de sources analysé dans le cadre de ce travail est constitué de 175 lettres de correspondances écrites par les combattants soviétiques au front. De cet ensemble, 125 lettres proviennent de vingt différents recueils de correspondances publiés. Le principal critère considéré pour la sélection de ces recueils fut la date de parution puisque les lettres publiées après la fin des années 1980 présentent un diapason idéologique plus hétérogène (seuls les documents publiés après 1989 ont été retenus). La région de publication joue aussi un rôle clé dans ce processus. C’est pourquoi les recueils de l’échantillon à analyser ont été édités dans différentes villes (Petrozavodsk, Ul’ânovsk, Arhangel’sk,Râzan', etc.)pour offrir des lettres de diverses régions et pour éviter l’excès d’importance accordée à Moscou. Les cinquante autres lettres, qui n’ont jamais été publiées, sont accessibles à travers les Archives militaires de l’État de Russie (RGVA) et d’autres sont conservées dans différents fonds privés des Archives centrales de la ville de Moscou (CAGM). Il est à mentionner que dans le cas des lettres non publiées, le caractère aléatoire de l’échantillonnage a été préservé.

 

     Les 175 lettres couvrent l’ensemble de la période dans une proportion relative, bien que l’année 1941 soit surreprésentée (24,6%) et l’année 1945 sous-représentée (8%)[9]. Il est à noter que la longueur de ces lettres est assez variable, mais la plupart sont assez courtes (la longueur moyenne est de 231 mots). En sélectionnant un maximum de trois lettres par militaire, l’ensemble du corpus comprend 123 auteurs (115 hommes et huit femmes) qui proviennent de plus de trente différentes régions de l’URSS (nous ne connaissons pas la provenance de l’auteur dans 31,7% des cas). 46,3% des auteurs (dont l’âge est mentionné) sont nés entre 1917 et 1924, ce qui signifie que ceux-ci étaient âgés entre 17 et 24 ans au début de la guerre et entre 21 et 28 ans à la fin. Notre échantillon semble plutôt représentatif si on le compare aux données de l’historienne Catherine Merridale : « There were also wide variations in the soldier’s ages. The majority of the conscripts were born between 1919 and 1925, but older men, including tens of thousands in theirs forties, were also called up »[10]. Bien que nous ne connaissions pas le poste occupé par tous les militaires du corpus, il est possible d’observer qu’ils sont bien répartis dans les différentes armées et divisions : l’armée de l’air (8,9%), la marine (4,9%) et l’armée de terre (9,8% dans l’infanterie, 8,1% dans les divisions blindées, 18,7% dans l’artillerie et moins d’un pourcent dans la cavalerie). Il y a même quelques auteurs qui sont membres de la résistance (4,1%), de la brigade médicale (3,2%, dont une majorité de femmes) ou qui occupent un poste de commissaire politique (5,7%).

 

     La pertinence de l’usage de correspondances dans le cadre de notre problématique nous semble indéniable dans la mesure où ce type d’écrit propose un bon accès au ressenti de l’expérience du front de ces soldats. Par contre, l’emploi de lettres comme sources n’est pas sans soulever certaines interrogations et présente plusieurs limites que nous devons prendre en considération. D’abord, la censure stalinienne, resserrée par la surveillance en temps de guerre, a eu un impact certain sur le contenu des lettres qui sont parvenues jusqu’à nous. La censure de l’époque poussait les soldats à surveiller ce qu’ils écrivaient et l’activité des censeurs éliminait les propos non conformes. Aussi, bien que l’accès au ressenti soit une caractéristique intéressante de la correspondance, cet aspect peut compliquer l’étude de ce type de sources. Les lettres de guerre comportent une charge émotionnelle importante et se doivent donc d’être analysées avec précaution.

 

Les conditions physiques d’Ivan

 

     En étudiant les propos des soldats qui abordent leur alimentation, leur hygiène, leurs conditions de travail et la logistique au front, il apparaît évident que les conditions physiques sont un sujet prioritaire dans les lettres du front de ces soldats (abordé dans 63,4% des lettres). Les textes étudiés nous ont montré que les repas servis étaient de piètre qualité, la nourriture était en quantité insuffisante et les portions variaient en fonction du grade, mais surtout en fonction de l’état de la situation militaire. Dans notre corpus, peu d’auteurs ont parlé de leur consommation d’alcool et de tabac au front, mais, à notre avis, cela s’explique par l’existence d’un tabou dans le premier cas, on note une certaine réticence à élaborer sur ce sujet sensible vu le risque que les propos puissent être mal interprétés par le destinataire[11], et par un état d’abondance dans le second : l’Armée rouge fournissait à ses soldats une ration quotidienne. Nous avons vu que les conditions d’hygiène de ces combattants étaient encore plus difficiles que celles liées à leur alimentation. Nos sources ont démontré que les combattants avaient rarement l’occasion de se laver, de changer de vêtements, de prendre soin de leur apparence et, surtout, de dormir. Ces hommes étaient constamment dans un état de fatigue chronique, les vêtements étaient infestés de poux, ils tombaient souvent malades et on leur administrait rarement les soins appropriés en cas de blessure. D’un autre côté, bien que ces hommes aient souffert du froid, ils étaient, selon leurs dires, assez bien vêtus pour lutter contre l’hiver russe. Les conditions de travail étaient également très difficiles pour ces soldats. Leurs quarts de travail étaient très longs, ils n’avaient pas de temps pour se reposer, la mauvaise météo leur compliquait sensiblement la vie, car ils devaient performer malgré la pluie et le froid et réaliser de longs déplacements en bravant la boue. Aussi, ils étaient presque en permanence exposés à une canonnade soutenue. Les lettres étudiées ont également laissé transparaître de terribles conditions de logement. Les espaces étaient surpeuplés, rarement chauffés, et souvent les combattants dormaient tout simplement dehors, exposés aux intempéries. L’équipement fourni était insuffisant, surtout au début de la guerre, selon plusieurs tankistes. Aussi, rares étaient ceux qui pouvaient se procurer régulièrement des biens de consommation de base comme du savon, du papier, des crayons, des rasoirs, etc.

 

     Bien que notre recherche ne soit pas basée sur un examen comparatif et systématique de la correspondance allemande, une contrainte qui tend à limiter la portée de notre analyse, il nous est possible de noter qu’à première vue, les conditions de vie d’Ivan rappellent celles du soldat moyen de la Wehrmacht décrites dans la littérature[12]. Par contre, les perceptions et réactions des soldats de Staline face à cet environnement furent bien différentes de celles des Allemands. Dans leurs lettres, les Soviétiques minimisaient la dureté des conditions du front, considérant qu’ils ne s’en sortaient pas trop mal. Cela peut s’expliquer, bien sûr, par le type de source que nous avons étudié ici. Il nous apparaît évident que les propos des auteurs visaient à rassurer leurs proches concernant leur bien-être physique au front comme le démontre cet extrait d’une lettre de Konstantin Aleksandrovič Paršikov, écrite le 10 décembre 1942, adressée à un proche (à sa sœur ou à sa mère) : « Pour l’hiver, je suis bien préparé, chaudement habillé. Ne vous inquiétez pas, j’ai tout comme l’hiver passé. Je reste en santé et de cela, je suis bien heureux ».[13] D’un autre côté, vu les standards de vie dans lesquels il avait évolué depuis le début de l’instauration du régime socialiste dans son pays, le Soviétique moyen avait expérimenté de bien pires conditions. Les historiens Catherine Merridale et Roger R. Reese ont d’ailleurs argumenté que le recrutement d’Ivan dans l’Armée rouge lui permit, dans la majorité des cas, d’être mieux alimenté que lorsqu’il était un civil ordinaire avant la guerre.[14] Un bon exemple est la lettre du tankiste Boris Nikolaevič Dimitrievskij qui détaille à sa mère le 28 mai 1943 :

 

Les conditions de vie sont excellentes ici. Nous vivons dans les bois. Les repas sont très bien : de la viande, du porc, de la nourriture en conserve, du riz et du sarrasin, etc. Ils donnent aux commandants du tabac blond ou des cigarettes, des biscuits et du beurre. Si tu me voyais maintenant, probablement que tu ne me reconnaîtrais pas immédiatement. J’ai bien récupéré. Mon visage est presque rond.[15]

 

     En bref, selon Omer Bartov, c’est, entre autres, le passage d’un bon standard de vie aux conditions difficiles du front qui a « brutalisé » les Allemands et les a amené à adopter un comportement particulièrement violent sur le front de l’Est entre 1941 et 1945. Selon nos sources, cette situation ne s’applique donc pas aux Soviétiques, puisqu’ils avaient déjà, par le passé, expérimenté des conditions de vie similaires qui les avaient bien préparés à leur survie au front. Ainsi, notre étude des conditions physiques à travers les correspondances personnelles de soldats soviétiques nous pousse à conclure que le premier facteur du modèle de Bartov, celui des conditions physiques particulières du front, qui explique le phénomène de la « barbarisation » sur le front de l’Est du point de vue des Allemands, ne peut pas expliquer de la même manière la « brutalisation » des Soviétiques. Nous sommes donc amenés à réduire l’importance accordée aux conditions physiques du front de l’Est dans ce processus par rapport au cas allemand.

 

Les conditions psychologiques d’Ivan

 

     Dans le but de circonscrire l’univers psychologique du soldat soviétique moyen, nous avons observé ses propos qui traitent du moral des troupes au front, de ses inquiétudes au sujet de ses proches restés à l’arrière et de son état général du point de vue émotif. Malgré le fait que plusieurs auteurs ont souvent évité d’aborder la question des opérations militaires afin de se conformer aux exigences de la censure, certains auteurs de notre corpus en parlent en mettant à l’avant-plan le bon moral des troupes au front. Généralement, le ton restait optimiste, et ce, pour l’ensemble de la période, ce qui est très surprenant vu notre connaissance de la dramatique situation militaire de 1941. Aux dires des auteurs, les succès de l’Armée rouge se succédaient et la victoire soviétique était proche (même en 1941-1942!) comme le montre l’extrait d’une lettre de Viktor Konstantinovič Mitin, datée du 31 décembre 1942, qui calque les textes de la propagande soviétique : « Nous ne devons pas donner le temps à l’ennemi de récupérer et le conduire le plus loin possible. Cela, comme vous l’avez appris des journaux et des communications du Sovinformbûro à la radio, nous combattants, le faisons assez bien jusqu’à aujourd’hui. »[16]. D’ailleurs, l’accès aux journaux et la possibilité d’écouter la radio étaient toujours une source de motivation très grande pour les soldats. Ils appréciaient particulièrement les distractions comme la lecture, le cinéma, les spectacles ainsi que les congés qui leur permettaient parfois de s’éloigner du front, même pour une courte période. Quelques-unes de nos sources ont également montré le rôle crucial de la présence de camarades d’armes comme facteur motivateur pour ces soldats. Toutefois, selon nos auteurs, rien n’équivalait la venue du courrier et avec lui, des nouvelles de leurs proches. Les soldats au front ont témoigné, dans les textes étudiés ici, de leur incessante inquiétude pour leur famille restée à l’arrière, thème qui constitue sans aucun doute le sujet le plus abordé dans nos sources. Ivan voulait à tout prix connaître les dispositions de ses correspondants par rapport à l’alimentation, le logement, le travail, etc. Il cherchait à localiser ses proches et à savoir qui était vivant et qui n’avait pas survécu à la guerre. Le soldat soviétique moyen se souciait de l’organisation de sa maisonnée et craignait de se voir oublier par sa bien-aimée ou par ses enfants pendant son absence. Ainsi, son bien-être était souvent victime des fluctuations de la poste comme le soutient Vitalij Mihajlovič Arkhipov, en août 1944 :

 

Je ne peux pas vous exprimer quelle a été la joie dans mon cœur, quand ils m’ont présenté cette enveloppe. Ces lignes m’ont donné tant de force et de courage que je suis maintenant prêt à déplacer des montagnes. Une lettre au front, c’est le moyen plus utile, qui non seulement m’encourage, mais me sauve de la mort.[17]

 

     De plus, notre étude de l’état psychologique général d’Ivan, à travers ses lettres du front, a démontré que son exposition à la dure réalité du front l’a amené à expérimenter une panoplie d’émotions particulières. Au front, Ivan écrivait au sujet de sa difficulté de parler de la guerre et de son incertitude quant à sa survie et à sa destinée. Dans ses lettres à ses proches, le soldat soviétique moyen parlait de son ennui, de son impatience à aller au combat et exprimait parfois sa peur lors des affrontements ou plus largement sa crainte de mourir. Certains faisaient des plans pour l’avenir, particulièrement au moment où la victoire semblait de plus en plus accessible. Finalement, les bienheureux qui eurent la chance de survivre jusqu’au jour de la victoire ont également décrit dans leurs correspondances la joie profonde de sortir vainqueurs de ce conflit contre les fascistes, mais surtout de finir la guerre indemnes. Ainsi, les écrits que nous avons étudiés nous ont donc permis de dégager à quel point les antécédents sociaux et éducationnels d’Ivan, intrinsèquement liés à son passé soviétique, ont influencé son état psychologique général pendant la guerre et facilité sa « brutalisation ». En nous appuyant sur le cadre d’analyse de Bartov, qui accorde une importance particulière aux facteurs de l’origine sociale et de l’éducation des jeunes officiers de la Wehrmacht, notre étude des correspondances personnelles d’Ivan nous a amené à argumenter que son passé soviétique et la politisation de la vie quotidienne qu’il sous-entend, a rendu Ivan beaucoup plus perméable à la propagande soviétique pendant la guerre, contribuant sensiblement, comme dans le cas allemand, à sa « brutalisation » lors de sa participation aux affrontements sur le front germano-soviétique.

 

Ivan et l’idéologie soviétique

 

     Notre étude des paramètres liant le combattant moyen de l’Armée rouge et l’idéologie soviétique a été réalisée à travers une analyse du vocabulaire et des expressions copiés de la propagande présents dans les correspondances étudiées, dans le but de noter leur fréquence. Nous nous sommes donc intéressés à l’usage du « parler bolchévique », le langage du Parti, dont la maîtrise démontrait l’allégeance politique de l’individu qui l’employait à l’époque stalinienne[18], aux différentes représentations de l’ennemi et aux propos des auteurs traitant de la violence de l’ennemi, de leur sentiment de haine ainsi que de leur volonté de vengeance contenus dans les lettres. L’analyse de nos sources a fait ressortir les nombreuses motivations d’Ivan à combattre. Le soldat soviétique moyen se battait pour la défense de la Patrie, pour venger les crimes allemands, pour l’honneur, pour éliminer la menace fasciste, pour Staline et le Parti, mais surtout pour survivre. Par exemple, dans sa lettre datée d’août 1944, Anatolij Nikolaevič Obukhov écrit à sa sœur : « À quoi je pense le plus souvent? Tu sais, Tasha, en toute honnêteté, je pense à comment je peux rester vivant. Revenir à la maison et revoir mes proches. »[19] Aussi, l’examen des différentes représentations de l’ennemi présentes dans les lettres personnelles de ces militaires a permis d’identifier une tendance au calque de la propagande, comme le montre les écrits de juillet 1941 du cadet Viktor Iakovlevič Shepalin : « Camarade Staline dit que nous avons des pertes temporaires dans certaines parties du front, mais nous avons gagné politiquement, car nous avons révélé le vrai visage des brigands fascistes »[20]. De plus, une tendance à la déshumanisation de l’Autre est clairement observable dans les textes étudiés. En juillet 1942, Anatolij Matveevič Kuznetshov explique à son fils la cruauté de l’ennemi : « Ici, il y a des fascistes tout près, ils aiment tuer des gens. Tu te souviens, toi et moi avions tué un serpent et tu as dit : “Nous aimons les gens – nous tuons les serpents pour eux”. Et, les fascistes sont pires que les serpents. Ils n’aiment personne, ils aiment seulement tuer et torturer. »[21] Enfin, les nombreuses traces de « brutalisation » du combattant soviétique présentes dans nos sources, nous ont offert la possibilité de noter qu’Ivan était rarement conscient d’être « brutalisé » et s’égayait souvent de son efficacité à éliminer l’ennemi : « Je me réjouis quand mes bombes détruisent (déchirent) en pièces les fortifications ennemies et, avec elles, les sales ordures. » [22] Nous avons vu que les récits des crimes commis par les Nazis étaient très nombreux dans les lettres que les soldats de Staline envoyaient à leurs familles. La lettre de Nikolaj Vasil'evič Popov, datant de janvier 1943, qui raconte les horreurs des exécutions des Juifs, en est un exemple très probant :

 

Plusieurs villes et villages ont déjà été libérés par nos sections. Et partout des traces des atrocités. Tu ne croiras pas, ce que les gens ont vécu ici. Dans deux petites villes, les Allemands ont rassemblé tous les Juifs. Ils ont fusillé les hommes et les femmes, et les enfants ont été enfermés (mis dans des murs), ont été mis à nu et empoisonnés lentement! Ils sentaient sur eux qu’on leur envoyait des substances. Voilà comment ils ont détruit tous les Juifs.[23]

Ces histoires renforçaient d’ailleurs la haine de l’ennemi, incarnée parfois dans l’unique personne d’Hitler, mais plus souvent étendue aux soldats de la Wehrmacht et même aux civils allemands. Sergej Iakovlevich Zhirnov écrit d’ailleurs en janvier 1945 :

Maman, nous avons déjà rencontrés des civils. Mais seulement des Russes, nous les touchons pas parce qu’ils sont nôtres. Mais, ce sera comment quand nous rencontrerons des civils allemands, nous nous vengerons pour tout ce qu’ils nous ont fait. Maman, nous n’allons pas pour conquérir la terre, mais pour nous venger et détruire toute l’Allemagne, afin qu’elle n’existe plus dans le monde.[24]

 

Selon nos sources, le désir de vengeance d’Ivan était bien réel, et c’est cela qui explique principalement la présence d’une spirale de violence sur le front de l’Est entre 1941 et 1945. L’ensemble de notre analyse des calques de la propagande ainsi que des traces de « brutalisation » du soldat dans ses écrits nous a donc permis de mettre en relief l’importance du facteur de l’endoctrinement idéologique ainsi que la présence de ce cycle de violence pour expliquer ce processus de la « barbarisation » sur le front germano-soviétique du point de vue des combattants de l’URSS.

 

***

 

     Pour conclure, en explorant les conditions physiques, psychologiques et idéologiques dans lesquelles a évolué le soldat soviétique moyen durant le dernier conflit mondial, ce travail a établi, en s’appuyant sur le cadre d’analyse de Bartov et en se limitant à l’échelle du corpus des sources disponibles, que la « brutalisation » des troupes soviétiques, contrairement aux troupes de la Wehrmacht, s’explique davantage par les facteurs des antécédents sociaux et éducationnels d’Ivan et de son endoctrinement idéologique que par la particularité des conditions du front de l’Est. Aussi, l’intérêt de cette recherche réside dans le fait qu’elle constitue un apport à un des débats fondamentaux du champ d’étude, surtout sur le plan de la critique de sources importantes, mais mal exploitées, puisqu’elle permet, entre autres, de définir le profil idéologique d’un échantillon représentatif de millions de Soviétiques appelés sous les drapeaux durant le second conflit mondial.

 


[1]Ce traité désigne les accords diplomatiques et militaires entre l’Allemagne et l'URSS, représentées par leurs ministres des Affaires étrangères respectifs, Viatcheslav Molotov et Joachim von Ribbentrop. En plus d’un engagement de neutralité en cas d’un affrontement armé entre une des deux parties et les grandes puissances d’Europe, cette entente comprenait d’importants engagements d’échanges au niveau économique ainsi qu’un protocole secret dictant ladivision de la Pologne et autres territoires mitoyens entre l'Allemagne et l'URSS.

[2] Nicolas Werth, dans « La société soviétique dans la Grande Guerre patriotique », In La terreur et le désarroi : Staline et son système, Paris, Perrin, 2007, p. 371, met à l’avant-plan le caractère unique de la violence sur le front de l’Est, conséquence de l’endoctrinement des soldats des deux camps. Cette position n’est pas unanime : plusieurs historiens ont argumenté la présence d’une violente guerre raciale menée par le Japon au cours de la même période qui permet de relever un bon nombre de similitudes. Voir John Dower War without Mercy : Race and Power in the Pacific War, New York: Pantheon Books, 1986 and Rana Mitter, China's War with Japan, 1937-1945 : the Struggle for Survival, London: Allen Lane, 2013.

[3]Voir Stéphane Audoin-Rouzeau, « Au cœur de la guerre : la violence du champ de bataille pendant les deux conflits mondiaux », In La violence de guerre, 1914-1945 : approches comparées des deux conflits mondiaux, sous la dir. de Stéphane Audoin-Rouzeau, Bruxelles et Paris : Éditions Complexe et IHTP, 2002, p. 73-97; Omer Bartov, L’Armée d’Hitler : La Wehrmacht, les naziset la guerre, Paris : Hachette, 1999 (1ère éd. 1990)et The Eastern Front 1941-45: German Troops and the Barbarisation of Warfare, 2e éd. New York : St. Martin's Press, 2001 (1ère éd. 1985);Mark Edele et Michael Geyer, « States of Exception: The Nazi Soviet War as a System of Violence, 1939-1945 », In Beyond Totalitarianism: Stalinism and Nazism compared, éd. par Michael Geyer et Sheila Fitzpatrick, Cambridge et New York: Cambridge University Press, 2009, p. 345-395; Stephen G. Fritz, Frontsoldaten : The German Soldier in World War II, Lexington (Ky.):University Press of Kentucky, 1995; George Kassimeris (éd.), The Barbarisation of Warfare, Washington Square (N.Y.): New York University Press, 2006; Anna Krylova, Soviet Women in Combat; A History of Violence on the Eastern Front, Cambridge: Cambridge University Press, 2010;Geoffrey P. Megargee, Warof Annihilation: Combat and Genocide on the Eastern Front, 1941, Lanham (Md.): Rowman & Littlefield, 2007;Wolfram Wette, The Wehrmacht, History, Myth, Reality, trad. de l’allemand par Deborah Lucas Schneider, Cambridge (Mass.): Harvard University Press, 2006.

[4]Voir Catherine Merridale, Ivan’s War : Life and Death in the Red Army, 1939-1945, New York: Metropolitan Books, 2006; Roger R. Reese « Motivations to Serve : The Soviet Soldier in the Second World War », The Journal of Slavic Military Studies, vol. 20, no 2 (avril 2007), p. 263-282; Amnon Sella, The Value of Human Life in Soviet Warfare, Londres et New York: Routledge, 1992; Amir Weiner, « Saving Private Ivan: From What, Why, and How? ». Kritika : Explorations in Russian and Eurasian History, vol. 1, no 2 (printemps 2000), p. 305-336.

[5]Voir Klaus Latzel, « Tourisme et violence. La perception de la guerre dans les lettres de la Poste aux armées ». In 1914-1945, l’ère de la guerre, vol. 2 de 1939-1945 : nazisme, occupations, pratiques génocides, dir. Anne Duménil et al. Paris : Agnès Viénot, 2004, p. 201-215; James M. McPherson, For Cause and Comrades : Why Men Fought in The Civil War, New York: Oxford University Press, 1997;Anne-Marie Sohn (dir.), La correspondance, un document pour l’histoire, Rouen : Publications de l’Université de Rouen, 2002; Sébastien Vincent, Ils ont écrit la guerre : La Seconde Guerre mondiale à travers des écrits de combattants canadiens-français, Montréal : VLB éditeur, 2010.

[6]Voir Bartov, op. cit. et John Keegan, The Face of Battle, Londres : J. Cape, 1976.

[7] Par le passé, on a attribué au terme « idéologie » une multitude de définitions au sein même du champ historiographique étudié ici. Il fut d’abord largement utilisé par l’école totalitariste pour appuyer leurs thèses dénonçant le régime socialiste, puis dénigré ou carrément éliminé du discours par les révisionnistes. Depuis les années 1990 et 2000, les post-révisionnistes comme Stephen Kotkin dans Magnetic Mountain : Stalinism as a Civilization (1995) ont réintégré le thème de l’idéologie dans leurs analyses de la société stalinienne. Élaborant leurs recherches après la chute de l’URSS, les historiens de la nouvelle génération ne ressentaient plus le besoin de se positionner face au régime, permettant ainsi un détachement notable de l’ancien débat des années 1970 qui opposa les totalitaristes aux révisionnistes. Notre emploi du terme « idéologie » s’inscrit donc dans ce dernier courant historiographique puisque notre étude vise à approfondir la connaissance de l’« idéologie du soldat », soit ses attitudes ou références politiques.

[8] Bartov et ses successeurs ont parfois utilisé en alternance les termes « barbarisation » et « brutalisation » dans leurs écrits, et ce, sans prendre la peine de les définir avec précision. Par « barbarisation », nous entendons l’ensemble du phénomène expliquant les comportements extrêmement violents adoptés par les troupes de deux camps qui s’affrontent jusqu’à l’annihilation complète d’un des belligérants. Alors que notre définition du terme « brutalisation » se rapproche du sens que lui donne George L. Mosse dans De La Grande Guerre au totalitarisme (1999). Il désigne le résultat de l’exposition d’un ou des individus à la violence de la guerre, ayant pour conséquence de modifier son état psychologique. Un individu « brutalisé » a été en contact avec la brutalité, mais n’adopte pas nécessairement un comportement violent. Un bon exemple est la victime du « shell shock » : cette personne est « brutalisée » par la guerre, mais reste parfois passive face à sa violence. À notre avis, sur le front de l’Est, c’est la « brutalisation » du soldat moyen qui a entraîné le phénomène de la « barbarisation ».

[9] Les statistiques présentées dans cet article qui décrivent le corpus ont été compilées par l’auteure, sauf s’il y a indication contraire.

[10]Merridale, op. cit., p.12

[11]Aleksandr D.Šindel', Po obe storony fronta: pis'ma sovetskih i nemeckih soldat 1941-1945 gg. = Auf beiden Seiten der Front[Des deux côtés du front : lettres de soldats soviétiques et allemands]. Moscou : Sol', 1995, p. 45

[12] Voir Bartov, The Eastern Front 1941-45, p.22 et 25 et Joanna Bourke, « The Eastern Front », In The Second World War : A People's History, Oxford et New York, Oxford University Press, 2001, p.131-132 pour la description de l’hygiène au front, le manque de sommeil et les conditions météorologiques.

[13]CAGM, CMAMLS, Fond no.172, Inventaire no.2, Dossier no.134, p.2.

[14]Merridale, op. cit., p.54 et Roger R. Reese, Stalin’s Reluctant Soldiers, Lawrence (Kan.), University Press of Kansas, 1996, p.47.

[15]Glavnoe arhivnoe upravlenie goroda Moskvy, Komitet obŝestvennyh svâzej goroda Moskvy [Bureau principal des archives de la ville de Moscou, Comité des relations publiques de la ville de Moscou], Boris Dmitrievskij – geroj-tankist: pis'ma, vospominaniâ, dokumenty [Boris Dmitrievsky – héros-tankiste : lettres, mémoires et documents], Moscou, Izdatel'stvo Patriot, 2008, p.130-131.

[16] Anatolij S. Prokof'ev,Pis'ma s fronta râzancev-učastnikov Velikoj Otečestvennoj vojny [Lettres du front des vétérans de Râzan' de la Grande Guerre patriotique], Râzan', Izdat. Russkoe Slovo, 1998, p.130

[17]Šindel',op. cit., p. 148

[18]Stephen Kotkin, Magnetic Mountain: Stalinism as a Civilization, Berkeley: University of California Press, 1995,p.220

[19]Šindel', op. cit., p. 112

[20]B. A. Somov, « Pis'ma frontovikov o žizni voennogo vremeni [Lettres des soldats sur la vie en temps de guerre] » dans Obŝesvo i vlast'. Rossijskaâ provinciâ 1917-1980-e gody [Société et pouvoir. La province russe 1917-1980]. Tome 3. Moscou et Nižnij Novgorod: Institut rossijskoj istorii RAN, 2005, p. 921

[21]N. M. Minin et N.V. Šumejko, My osvobodim rodnuû sovetskuû zemlû : pis'ma s fronta, pis'ma na front[Nous libérons notre cher pays soviétique : lettres du front et au front]. Petrozavodsk: Kareliâ, 1990, p. 129

[22] Šindel', op. cit., p. 148

[23] Stanislav Gribanov, Ždi menâ: pis'ma s fronta[Attends-moi!: lettres du front]. Moscou : Geiâ itèrum, 2001, p.159

[24]Prokof’ev, op. cit.,,p.71