Par
Francis Gilbert
Baccalauréat, Histoire, Université du Québec à Montréal

 

    Le Marais à Paris, Le Castro à San Francisco, Greenwich Village à New York, Church and Wellesley à Toronto, Zona Rosa au Mexique ou Boystown à Chicago. Tous ces noms évoquent des quartiers dans différents pays. Pourtant, ces espaces urbains possèdent tous une caractéristique commune qui les distinguent des autres : ce sont des quartiers gais. À Montréal, il s’agit évidemment du Village gai, un milieu où la communauté gaie possède des assises importantes et où elle s’est concentrée pour mieux s’affirmer. Cette spécificité accompagne une redéfinition du quadrilatère et soulève de nombreuses questions. Par quels processus une partie du quartier Centre-Sud est devenu un espace identitaire collectif pour la communauté gaie de Montréal? Est-ce que ce modèle de développement s’inscrit dans un processus similaire à d’autres milieux urbains homosexuels dans le monde? Ces questions ouvrent la voie à une analyse du contexte social, politique et économique qui a permis à ces individus, ces commerçants et ces promoteurs de prendre en main le développement de cet espace pour lui donner une identité collective particulière. Le Village gai de Montréal est au cœur d’un mouvement d’émancipation des communautés gaies occidentales, qui encouragent la formation de ces espaces identitaires, exclu des contraintes quotidiennes de l’hétéronormativité. C’est pourquoi une perspective comparative du modèle montréalais avec celui du Marais, à Paris, devient très pertinente. Il faut toutefois préciser que ce texte concerne principalement les homosexuels ou gais. C’est-à-dire que les lesbiennes en seront exclues puisque les questions et réflexions sur leurs présences en milieux urbains s’orientent différemment et pourraient faire l’objet d’une autre recherche plus complète.

    D’abord, il est nécessaire de dresser un bref portrait contemporain du Village gai de Montréal. Situé géographiquement au cœur du quartier Centre-Sud de la ville, ses limites sont formées par les rues Saint-Denis à l’ouest, Sherbrooke au nord, Papineau à l’est et le boulevard René-Lévesque au sud[1]. Il fait partie intégrante de l’arrondissement Ville-Marie. Un aperçu socio-démographique du Village gai produit par Statistiques Canada dénombrait environ 14 500 personnes vivant dans ce quartier, en 2001[2]. Ce document permet d’identifier certaines caractéristiques de cet espace urbain. Par exemple, 59% de sa population est masculine, alors que dans le reste de la ville, la moyenne s’établit à 48%. Aussi, alors que 38% des familles de Montréal ont des enfants, le taux atteint seulement 12% dans le Village gai[3]. Ce bref aperçu tend à montrer qu’une partie de la population possède des caractéristiques possiblement identifiables à des éléments qui suggèrent un mode de vie homosexuel. Par contre, étant donnée l’absence d’une question sur l’orientation sexuelle de la population dans le recensement, il faut limiter les thèses non observables et les faibles points de vue. Le quartier ne possède pas de structure politique proprement homosexuelle comme c’est le cas de la ville de West Hollywood, mais la Société de Développement Commercial du Village (SDC du Village), créée en 2006 par des députés et des conseillers municipaux, tient un guidon central dans les décisions entourant cet espace urbain[4]. De nos jours, cet acteur du développement économique est même reconnu et supporté par les structures politiques du pays. Depuis 1997, un autre organisme important œuvre au développement économique de la communauté d’affaires gaie du Québec, la Chambre de Commerce Gaie du Québec (CCGQ). L’organisme agit « à titre de porte-parole officiel de la communauté gaie et lesbienne relativement à son économie, et à sa reconnaissance en tant qu’entité à part entière »[5]. La communauté gaie est donc bien en place et elle sut s’implanter dans une partie du Centre-Sud, grâce à des institutions influentes notamment, pour s’approprier un espace identitaire propre.

 

Le village gai de Montréal

Source : Colin Giraud, Sociologie de la gaytrification, Thèses de PH. D. (géographie), Université Lyon II, 2010. <http://theses.univlyon2. fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2010.giraud_c&pa rt=273744> (10 mars 2011).

 

    Ensuite, la conceptualisation des dynamiques de l’espace urbain est un élément clé à saisir pour mieux comprendre les transformations d’un quartier. Cet espace apparait donc comme un quadrilatère qui évolue avec la fusion de multiples caractéristiques qui viennent lui procurer, dans certains cas, une identité propre. À Montréal, de nombreux quartiers ethniques ont fait leur apparition au cours de l’histoire. Il suffit de penser à la Petite Italie ou encore au quartier chinois. Au tournant du XXe siècle, les espaces urbains sont modulés par l’économie des populations. Face aux quartiers riches, comme le Golden Square Miles, se positionnent aussi des quartiers ouvriers, comme celui de Griffintown. Le Village gai semble vouloir se distinguer des quartiers de Montréal principalement par un caractère homosexuel, en opposition avec un modèle hétéronormatif dominant. D’ailleurs, George Chauncey explique que l’émergence de ce type de milieu de vie à caractère homosexuel n’est pas nouvelle et semble plutôt issu d’une plus grande visibilité de ces communautés[6]. Par exemple, Ross Higgins explique qu’en 1889, le Champ-de-Mars semble déjà être un lieu de rendez-vous connu pour les homosexuels, à Montréal[7]. À ce propos, les milieux urbains sont identifiés par les historiens et les géographes comme des endroits ayant favorisé l’intégration des communautés gaies et lesbiennes, à travers l’Occident, puisqu’ils permettent entre autres à celles-ci de se regrouper et de se fondre dans la masse imposante. Toutefois, des études soulignent la nécessité de concevoir la ville comme ouverte et oppressive. Ainsi, la forte densité de population encourage l’intégration des minorités dans ce paysage hétérogène, mais peut aussi tendre à exclure ces groupes dans la ville et par celle-ci[8]. Enfin, des mécanismes, tels que l’aménagement urbain, vont chercher à dessiner un portrait homogène de la population de la ville.

 

Le Village gai de Montréal

    Dans la première moitié du XXe siècle, se forme un réseau d’établissements homosexuels gais autour de l’axe Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Ensuite, le processus d’émergence du Village gai de Montréal débute à partir des années 1980, dans le quartier Centre-Sud[9]. Évidemment, la conjoncture du moment et le temps vont permettre à ce quadrilatère urbain de devenir un quartier gai reconnu. Ainsi, en 1982-1983, quatre établissements viennent s’implanter « dans la partie ouest du quartier Centre-Sud »[10]. Frank Remiggi précise d’ailleurs que l’ouverture de deux boites de nuit, le KOX et le MAX, et du bar de danseur 2 R, a signifié la mise en place des deux piliers du Village[11]. Le Centre-Sud devenait un lieu de sortie très populaire avec ces nouveaux établissements. C’est donc le début d’une migration du quartier gai montréalais du centre-ville vers ce nouvel espace. Maintenant, voici les éléments qui ont caractérisé l’avènement du nouveau Village gai de Montréal.

    L’aspect économique est présenté par les auteurs comme le principal élément ayant favorisé cette nouvelle redéfinition du quadrilatère. Le quartier Centre-Sud proposait des conditions économiquement viables aux promoteurs gais en plus de fournir d’autres avantages qui seront étudiés plus tard. Frank Remiggi soutient d’ailleurs que les infrastructures existantes ont facilité la venue de bars, de clubs, de cafés et de restaurants[12]. Par le passé, de nombreux théâtres, cinémas et cabarets étaient situés dans ce quartier, offrant des bâtiments prédisposés aux futurs établissements du village. Il suffit de se rappeler la popularité de ces divertissements au début du XXe siècle pour saisir les explications de Remiggi[13]. Toutefois, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup disparaissent alors qu'un nouveau pôle de divertissement se développe au centre-ville de Montréal. Ensuite, les prix intéressants des terrains ont favorisé la venue et la mise en place de projets par des promoteurs[14]. Il faut préciser que la position géographique de cet espace urbain n’était pas un réel désavantage face au centre-ville. Les moyens de transport, déjà à cette époque, permettaient une accessibilité aisée à ce quartier. Ainsi, plusieurs autobus circulaient à cet endroit en plus du métro, facilement accessible par la station Beaudry[15]. À la suite de l’implantation des quatre commerces initiaux, une ascension fulgurante d’établissements gais ou gay friendly participe au développement d’un espace homosexuel urbain. Les nouvelles activités de ces commerces vont aussi permettre au quartier de se démarquer à travers ses rouages économiques et identitaires. En plus d’offrir des activités nocturnes, les établissements vont proposer une présence visible durant le jour, une caractéristique distincte de l’ancien quartier gai[16]. Cet élément a certainement contribué à l’expansion du Village et à lui offrir une visibilité supplémentaire. Enfin, les avantages économiques sont donc les premiers incitatifs qui ont mené les transformations d’une partie du quartier Centre-Sud en plus d’encourager les promoteurs d’établissements gais à venir s’y établir.

    Le Village gai de Montréal est tout de même fort reconnu pour ses activités nocturnes qui font vibrer Montréal. Les bars, les clubs, les restaurants et les différentes formes d’établissements fournissent un point commun de rassemblement pour la communauté gaie et marquent donc, dans le cas de Montréal, une caractéristique importante du développement de cette communauté au sein de la métropole[17]. Malgré l’existence, dans la décennie 1980, des anciens pôles d’activités homosexuels dans la ville, tout près des rues Saint-Laurent et Peel à l’angle Sainte-Catherine, le Village prend de l’ampleur. Il suffit de rappeler l’arrivée de la discothèque MAX et du club KOX, abordé plus tôt. Dix ans plus tard, en 1992, « près de 65 des quelque 100 commerçants et professionnels qui s’annonçaient [gais ou gay friendly][18] » étaient situés dans le nouveau périmètre. L’étude de l’évolution spatiale des établissements homosexuels permet de comprendre que le Village n’est pas le produit d’une relocalisation des propriétaires ou d’une pression des autorités policières ou municipales. Les promoteurs sont pour la plupart de nouveaux propriétaires et n’étaient donc pas impliqués précédemment auprès de la communauté gaie[19]. De plus, une théorie souvent invoquée, celle du nettoyage préolympique du centre-ville, est exclue notamment parce que la fermeture des bars s’est produite sept ou huit ans plus tard[20]. Cette analyse spatiale explore aussi le rôle des autorités policières, responsables des descentes dans les boîtes de nuit et les bars du centre-ville. Longtemps, l’idée voulait que les grandes interventions policières des années 1980 aient causé la fermeture de bars. Par contre, il s’agirait plutôt d’un élément qui a contribué aux fermetures de ces endroits, un processus qui se dessinait donc déjà auparavant[21]. Sans réduire l’impact de la répression policière, l’émergence d’un nouveau quartier gai ne semble pas être une conséquence de ces attaques. Pour saisir les transformations du Village gai de Montréal, il est évident qu’une compréhension globale des mouvements spatiaux et de la géophysique urbaine est fort pertinente. En annexe à ce travail se trouvent différentes cartes de Montréal qui permettent de situer géographiquement la migration urbaine des établissements homosexuels de la ville[22]. La venue de nouveaux bars et clubs semble donc avoir stimulé un processus de valorisation du quartier. Un processus de gentrification n’apparait pas comme un facteur de l’émergence du quartier, mais semble plutôt se dessiner quelques années plus tard.

    Par la suite, le développement du quartier gai s’est opéré en fonction d’une clientèle homosexuelle et attirée par l’endroit. Frank Remiggi suggère qu’une partie de la population résidante du Centre-Sud était possiblement homosexuelle avant même le début de l’implantation des infrastructures destinées à cette population[23]. Ce contexte aurait naturellement été un aspect positif dans le déploiement d’un espace urbain identitaire et reconnu par la communauté gaie montréalaise. Toutefois, puisque les recensements n’abordent pas l’orientation sexuelle des citoyens d’un arrondissement ou d’un quartier, tel que précisé plus tôt, il est difficile de mesurer cet indicateur. De plus, cet outil laisse aussi un flou sur la possible clientèle des établissements. Les restaurants, bars et cafés atteignent une large portion de la population, alors que les clubs et discothèques, premiers commerces gais de l’endroit, ont des portées plus restreintes. De plus, la proximité du centre-ville et du Village gai n’empêche pas la population homosexuelle extérieure d’y venir les soirs ou la fin de semaine. Même s’il est impossible de tirer des conclusions à partir des recensements, les sources utilisées par Frank Remiggi permettent d’étayer cette hypothèse. Ainsi, les entrevues réalisées laissent planer des indices en faveur de la présence d’une population gaie déjà établie dans le quartier. L’historien précise que deux investisseurs n’envisageaient pas initialement d’ouvrir un commerce spécialement pour la communauté gaie. Plus tard, ils ont constaté l’afflux de cette clientèle « dont plusieurs devaient habiter le voisinage puisqu’ils s’arrêtaient souvent prendre un verre après le boulot[24] ». Enfin, les avantages économiques du quartier ont pu encourager la venue d’une population résidante gaie[25]. Les nuances présentées dans ce paragraphe doivent tout de même faire l’objet de considération pour mieux positionner cet argument dans le processus d’émergence du Village gai de Montréal.

    Un facteur supplémentaire parfois mentionné est lié à la dualité entre anglophones et francophones au Québec. Dans ce cas-ci, Remiggi explique que le contexte politique, avec l’élection du Parti Québécois quelques années auparavant et l’adoption de la Charte de la langue française l’année suivante, aurait favorisé le déménagement du quartier gai vers un lieu majoritairement francophone[26]. L’analyse spatiale de la ville de Montréal montre, historiquement, que l’ouest de la ville, à partir de la rue Saint-Laurent, est surtout anglophone, alors que l’Est est principalement peuplé par des francophones. Encore une fois, cet élément est difficile à mesurer et n’apparait pas comme un enjeu majeur des luttes d'émancipations. Pourtant, en effectuant une recherche sur les groupes qui défendaient les intérêts des gaies et lesbiennes, il est facile d’identifier que les organisations montréalaises étaient souvent séparées par la langue. Ainsi, vers 1970, les anglophones sont surtout organisés dans le Gay McGill, qui deviendra le Gay Montreal Association, et les francophones dans le Front Homosexuel Québécois de libération[27]. Après quelques années, ils feront front commun dans le Canadian Lesbian and Gay Rights Coalition, qui possèdera une branche francophone[28]. Toutefois, dans les années 1980, la question nationale interpelle plusieurs groupements homosexuels dans la province et certains, comme le Front de Libération Homosexuel, vont être influencés par le Front de Libération du Québec (FLQ). Enfin, la dualité linguistique, malgré sa grande importance dans la province, ne semble pas avoir joué un quelconque rôle dans la migration de l’espace gai montréalais.

 

Réflexions identitaires

    À la lumière de cette analyse, l’émergence du Village gai de Montréal repose donc sur des facteurs d’attraits économique et géographique. La proximité du Centre-Sud avec le centre-ville, sa grande accessibilité, des conditions économiques positives et l’existence d’infrastructures favorables à l’implantation d’établissements de divertissements ont permis le développement urbain d’un espace à caractère homosexuel à Montréal. Pourtant, cela n’explique pas en quoi ce milieu est devenu un symbole identitaire important pour la communauté gaie. Il demeure difficile d’orienter une définition identitaire précise et fixe. Des pistes de réflexion peuvent toutefois émerger en étudiant les transformations dans le quartier gai de la ville et son visage contemporain.

    Ainsi, durant les années 1960 et 1970, des luttes sont menées par les homosexuels et divers groupes minoritaires pour s’approprier un espace dans la société québécoise. En 1969, un premier gain est réalisé lorsque le bill omnibus suspend les sanctions punitives à l’égard des activités homosexuelles accomplies entre deux personnes de plus de 21 ans[29]. Par la suite, le 15 décembre 1977, après une descente policière au bar Truxx et des manifestations importantes, la Charte des droits et libertés de la personne est modifiée pour mettre fin aux discriminations en fonction de l’orientation sexuelle des Canadiens et Canadiennes[30]. La création de multiples organisations encourage la reconnaisse publique et le combat face à l’homophobie. L’implantation du Village gai s’insère dans un contexte de revendications et d’ébullition de la communauté gaie du Québec qui cherche à obtenir un espace de visibilité. Cette conjoncture montre bien la nécessité pour les homosexuels d’identifier publiquement un lieu de rassemblement. Les prochaines décennies mènent à la consolidation du mouvement d’émancipation homosexuel, notamment à partir du Village.

    En effet, la valorisation de cet espace gai et les transformations qui l’ont accompagné ont fait de lui le véritable pôle de la concentration des activités commerciales gaies de Montréal. Alors que les anciens milieux de convergences homosexuelles ont perduré sur une courte période de temps, sans réel référent identitaire, cette partie du Centre-Sud s’est transformée pour devenir le Village. Au fil des ans, la reconnaissance publique, l’attrait de la communauté gaie et les efforts déployés par celle-ci ont permis à cet espace urbain de devenir une zone incontournable de la société québécoise et montréalaise. Pour atteindre une reconnaissance, la visibilité publique est devenue l’objectif majeur des groupes de revendications homosexuelles à Montréal. Ainsi, le drapeau arc-en-ciel, symbole international, s’est installé dans différents commerces et au-devant de nombreux édifices. Il suffit de penser à la station Beaudry, réaménagée par la STM pour faire apparaître les couleurs du Village gai. De plus, un « mode de vie homosexuel » a fait son apparition avec la présence de commerce de services quotidiens. En passant par des boulangeries gaies, des pharmacies gaies ou encore un salon de toilettage canin gai, le quartier a encouragé ce mode de vie gai. Le tourisme est un autre élément qui a encouragé les transformations du quartier afin qu’ils deviennent un milieu gai identitaire. En plus de favoriser l’implantation de commerces homosexuels, des organismes tels la SDC du Village et la CCGQ ont pu jouer un rôle déterminant dans la mise en marché de cette destination touristique urbaine. Les autorités municipales mettent de l’avant des moyens financiers pour attirer les homosexuels du monde à venir dans le Village de Montréal[31]. Enfin, la valorisation de ce milieu urbain homosexuel s’inscrit dans une mouvance multiculturelle qui cherche à donner un espace aux minorités qui composent la société québécoise.

 

Le Marais

    Maintenant, il est intéressant de mettre en lien le processus d’émergence du Village gai de Montréal avec celui du Marais à Paris. Évidemment, la conjoncture spécifique de chacun des quartiers, qui s’inscrivent dans des espaces urbains distincts, rend unique le processus d’implantation de ces quartiers gais. Par contre, une analyse permettra de montrer quelques aspects similaires qui ont caractérisé ces développements urbains.

Le Marais

Source : Colin Giraud, « Les commerces gays et le processus de gentrification. L’exemple du quartier du Marais à Paris depuis le début des années 1980 », Métropoles, n. 5, 2009, p. 87. <http://metropoles.revues.org./3858> (1 mars 2011).

 

    Le contexte politique est sensiblement le même à Paris qu’à Montréal vers la fin des années 1970. Au cœur d’une lutte avec les autorités gouvernementales, les groupes de revendications homosexuelles se multiplient et tentent de faire valoir leurs droits. C’est en 1982 qu’une loi adoptée mettra fin aux discriminations légales contre les homosexuels en France. Il faut toutefois préciser une certaine contradiction alors que le pays, tout comme le Canada, est membre de l’Organisation Mondiale de la Santé qui a considéré l’homosexualité comme une maladie mentale jusqu’en 1990[32]. C’est en 1978 que le premier établissement gai verra le jour dans Le Marais, un club appelé Le Village[33].

    Ainsi, à la même époque qu’à Montréal, au début des années 1980, une migration des établissements gais de Paris s’effectue et il est possible d’assister à une concentration de ceux-ci dans le sud-ouest du quartier le Marais. Dans ses travaux, Colin Giraud affirme que des conditions économiques intéressantes vont favoriser l’émergence de ce nouveau quartier gai[34]. Ainsi, cet espace offre des possibilités intéressantes, et ce, à moindres frais en comparaison à d’autres secteurs de Paris. À Montréal, cette concentration des activités urbaines homosexuelles s’accompagne d’une diversification des commerces et d’une augmentation des services offerts. À ce propos, Giraud démontre que les bars et les clubs ne seront pas les établissements principaux de ce quartier gai[35]. Même si les premiers commerces se réfèrent à ce type d’établissements, un « mode de vie gai » vient s’implanter dans les transformations du Marais. La multiplication des activités diurnes donne une nouvelle visibilité importante et permet, tout comme pour Montréal, de créer un espace spécifiquement homosexuel à partir des années 1985. Ces éléments font supposer dans le Marais, tout comme à Montréal, une population gaie déjà présente dans le quartier. Giraud identifie également l'apparition de drapeau arc-en-ciel au Marais pour, entre autre, justifier la présence de ces commerces qui montrent un symbole d'appartenance ou d'identification à la communauté gaie[36]. De nombreuses similitudes à propos des processus d’émergences des deux espaces gais peuvent donc être évoquées.

    Cependant, il ne faut pas négliger les différences, qui dans le cas du Marais, viendront influencer l’implantation de ce nouveau quartier gai à Paris. Dès 1964, le Plan de sauvegarde et de mise en valeur du Marais va démarrer un puissant processus de gentrification[37]. Concrètement, ce programme mise sur l’éclosion de nouvelles activités culturelles et sur une revalorisation du quartier. Il s’avère dès lors intéressant pour une population gentrifiée de résider dans cet espace qui propose des conditions économiques viables. De plus, l’historien identifie, grâce à des entrevues, un autre facteur qui a stimulé l’émergence de ce milieu gai. Quelques participants ont mentionné une forte préoccupation militante de la part des premiers propriétaires et investisseurs, vers 1980[38]. Dans le contexte de revendication de l’époque, ceux-ci désirent se regrouper pour forger une reconnaissance identitaire au sein de la société française. Ces préoccupations militantes mènent aussi, un peu plus tard, à la formation d’un syndicat, le Syndicat National des Entreprises Gaies (SNEG).[39] Le processus de gentrification, lié au Plan de sauvegarde et de mise en valeur du Marais, et le type d’investisseur, motivé par des revendications communes d’émancipation des gais, vont permettre une appropriation d’une zone du Marais à Paris. Ces deux facteurs ont décidément joué un rôle déterminant dans le processus d’émergence du quartier gai de Paris.

    Le jeu des comparaisons entre le Marais et le Village amène son lot de similitudes et d’oppositions. Le contexte politique de l’époque met en place une volonté d’affirmation et de regroupement pour les homosexuels en France et à Montréal. La proximité avec le centre-ville de chacune des métropoles, les conditions économiques intéressantes, la présence d’une population gaie et de nouvelles activités économiques vont faire émerger ces quartiers gais. L’étude des deux cas permet aussi d’avancer que ces dispositions rassemblent des éléments qui façonnent des quartiers identitaires. D’ailleurs, les deux milieux ont vu les établissements se garnir de symboles homosexuels, tels des drapeaux arc-en-ciel. Ces éléments viennent supporter la thèse initiale soulevant des similitudes entre le développement du Village gai de Montréal et un autre quartier gai occidental, le Marais. Par contre, les spécificités de chacun de ces modèles doivent être prises en compte. D’abord, malgré la place centrale que tient l'urbanité de l'espace pour ces communautés gaies, le Village gai de Montréal apparait comme un point de centralisation identitaire beaucoup plus marquant que le Marais. En effet, 90% des établissements commerciaux gais de la ville y sont réunis alors que pour le Marais, il s’agit seulement de 50%. Le rôle de ce dernier est semble moins déterminant, et ce, même si ses activités se distinguent des autres espaces homosexuels de Paris[40]. À Montréal, des infrastructures déjà présentes ont encouragé l’implantation de types de commerces qui ont pu servir de pilier au développement du Village. La valorisation du tourisme gai est aussi une caractéristique qui oriente spécifiquement les transformations dans le quartier de la métropole du Québec. Pour le Marais, le processus de gentrification mis en place avec le Plan de sauvegarde et de mise en valeur du Marais a montré un quartier attrayant pour la communauté gaie. De plus, les préoccupations militantes initiales ajoutent un caractère spécifique aux promoteurs de ce quartier.

    De nos jours, l’orientation donnée au développement de ces deux quartiers s’est toutefois dirigée vers deux directions opposées. D’un côté, le Village gai de Montréal ne cesse d’accroître sa visibilité grâce aux institutions créées par le regroupement de la communauté et par son dynamisme. Le quartier établit des partenariats avec les tables de concertations locales et régionales, avec la ville de Montréal et avec les différents gouvernements, et ce, toujours dans le but de développer sa visibilité. Évidemment, il serait intéressant de procéder à une recherche plus approfondie sur les motivations derrière ces actions afin de comprendre la perception de la communauté gaie du Québec face à cette image, quasi marchande, de leur orientation sexuelle. Cela demeure tout de même une façon, pour cette minorité, de se démarquer au sein du multiculturalisme québécois. À l’inverse, le Marais semble s’effacer tranquillement. Un peu à l’image de l’universalisme de la France, cette minorité se transforme pour s’intégrer, voire se camoufler, dans la société française. À cet effet, Colin Giraud note par exemple la chute d’une présence symbolique homosexuelle forte et le fait que de nombreux établissements vont s’identifier comme ouvert à une clientèle variée, gaie et hétérosexuelle, à l’exemple du Tango[41].

 

Bibliographie

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Annexe I

Source : REMIGGI, Frank W. et Irène DEMCZUK, Sortir de l’ombre : histoires des communautés lesbienne et gai de Montréal, Montréal, VLB, 1998, p. 271.

 

Annexe II

Source : REMIGGI, Frank W. et Irène DEMCZUK, Sortir de l’ombre : histoires des communautés lesbienne et gai de Montréal, Montréal, VLB, 1998, p. 273.

 

Annexe III

Source : REMIGGI, Frank W. et Irène DEMCZUK, Sortir de l’ombre : histoires des communautés lesbienne et gai de Montréal, Montréal, VLB, 1998, p. 275.

 

Annexe IV

Source : REMIGGI, Frank W. et Irène DEMCZUK, Sortir de l’ombre : histoires des communautés lesbienne et gai de Montréal, Montréal, VLB, 1998, p. 277.

 

 


[1] Ville de Montréal, « Village gai de Montréal », http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/ PES_PUBLICATIONS_FR/PUBLICATIONS/VILLAGE_GAI.PDF (12 mars 2011).

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Village gai de Montréal, « Un monde, un village », <http://www.unmondeunvillage.com> (21 mars 2011).

[5] Fernand Godfrind, « La Chambre de Commerce Gaie », Téoros, vol. 19, no 2, Été 2000, p. 52.

[6]Stéphane Leroy, « La possibilité d’une ville. Comprendre les spatialités homosexuelles en milieu urbain », Espaces et sociétés, vol. 159, 2009, p. 3.

[7]Ross Higgins, De la clandestinité à l’affirmation pour une histoire de la communauté gai montréalaise, Montréal, Comeau et Nadeau, 1999, p. 89.

[8] Nadine Cattan et Stéphane Leroy, « La ville négociée : les homosexuel(le)s dans l’espace public parisien », Cahiers de géographie du Québec, vol. 54, n° 151, 2010, p. 12.

[9] Frank W. Remiggi et Irène Demczuk, Sortir de l’ombre : histoires des communautés lesbienne et gai de Montréal, Montréal, VLB, p. 267.

[10]Frank W. Remiggi loc. cit., 2000, p. 31.

[11] Frank W. Remiggi et Irène Demczuk, op. cit., p. 281.

[12] Ibid., p. 279.

[13] Ibid., p. 278.

[14] Ibid., p. 278.

[15]Frank W. Remiggi, loc. cit., p. 31.

[16] Ibid., p. 32.

[17]Ross Higgins, op. cit., p. 93-94.

[18] Frank W. Remiggi et Irène Demczuk, op. cit., p. 272.

[19] Ibid., p. 276.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 282.

[22] Voir annexes I à IV.

[23] Ibid., p. 279.

[24] Ibid.

[25] Ibid., p. 280.

[26] Ibid., p. 276.

[27]François-Paul Sylvestre, Les homosexuels s’organisent au Québec et ailleurs, Montréal, Éditions Homeureux, 1979, p. 54.

[28] Ibid., p. 64.

[29] Ibid., p. 12.

[30] Ibid., p. 60.

[31]Paul-André Linteau, La rue Sainte-Catherine, au cœur de la vie montréalaise, Montréal, Les éditions de l’homme, 2010, p. 215.

[32] LE POINT, « L’évolution des droits des homosexuels en France », Le Point. fr, 10 novembre 2009. <http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-11-10/chronologie-l-evolution-des-droits-des-homosexuels-en-france/920/0/393746> (20 mars 2011).

[33]Emmanuel Thiébot, La Gay Pride, mascarade ou juste cause?, Évreux, Larousse, 2009, p. 11.

[34]Colin Giraud, « Les commerces gays et le processus de gentrification. L’exemple du quartier du Marais à Paris depuis le début des années 1980 », Métropoles, n. 5, 2009, p. 89. <http://metropoles.revues.org./3858> (1 mars 2011).

[35] Ibid., p. 93.

[36] Ibid., p. 94.

[37] Ibid., p. 89.

[38] Ibid., p. 91.

[39]SYNDICAT NATIONAL DES ENTREPRISES GAIES, « Le SNEG ». <http://www.sneg.org/index.php?option=com_content&task=view&id=141&Itemid=159> (20 mars 2011).

[40] Colin Giraud, loc. cit., p. 93.

[41]Ibid., p. 112.