Par
Maxime Wingender
Maîtrise, Histoire, Université du Québec à Montréal

 

      Le 26 mai 1938, le Congrès américain met sur pied le Special Committee on Un-American Activities (SCUAA). Ce dernier est mieux connu sous le sobriquet du comité Dies en raison de son directeur, le Représentant démocrate Martin Dies. Comme son précurseur, le comité McCormack-Dickstein[1], cette commission a le mandat d’enquêter sur les activités subversives antiaméricaines des organisations d’extrême gauche et d’extrême droite. Toutefois, le Comité spécial d’enquête sur les activités antiaméricaines s’acharne rapidement contre la menace communiste, laissant souvent dans l’ombre les mouvements d’extrême droite américains. Comme le souligne August Raymond Ogden dans l’une des premières recherches universitaires consacrées au SCUAA : « les enquêtes du comité Dies contre l’extrême droite sont sporadiques »[2].

 

      Tout au long de son existence, donc de sa naissance en 1938 à sa dissolution en 1944, le comité Dies développe des méthodes d’enquêtes inquisitoires. Il est par ailleurs le précurseur du célèbre HUAC (House Un-American Activities Committee) du temps de la guerre froide[3]. Certes, certains historiens utilisent le nom de HUAC pour désigner le comité Dies. Mais, il faut noter qu’au temps de Martin Dies, cette commission est un comité « spécial » et non permanent. Nous utilisons donc, dans ce texte, l’acronyme SCUAA pour les différencier. Cela dit, il faut retenir également que le comité Dies est lui aussi précédé par le comité McCormack-Dickstein, qui se penche sur la subversion fasciste et nazie en 1934 et 1935.

 

      Par ses méthodes inquisitoires et son obstination à endiguer la gauche, le comité Diesdemeure encore aujourd’hui un sujet de controverse. Par ailleurs, l’historiographie, qui est peu volumineuse et vieillissante, porte un intérêt particulier sur l’acharnement de cette commission à s’attaquer au New Deal et au communisme[4].Cette présente recherche se démarque de cette historiographie en illustrant les informations mises à jour par le comité Dies sur l’extrême droite. Elle s’attarde à une problématique qui se définit ainsi : quels sont les éléments qui ont été exposés par le comité Dies sur l’extrême droite « étrangère » et nativiste? Quels sont les facteurs qui poussent ce comité à enquêter sur la droite radicale américaine, et quels sont les conséquences et les résultats de ces investigations? C’est en utilisant les rapports du comité Dies, les archives de Martin Dies, situées à la Sam Houston Archives Center, et les journaux de l’époque que nous démontrons nos hypothèses.Celles-ci soutiennent que le SCUAA est contre toute ingérence idéologique étrangère dans la société américaine. Par conséquent, ce comité ne perçoit pas tous les mouvements d’extrême droite de la même façon. Par exemple, la droite radicale de souche américaine et son caractère xénophobe ne sont pas vus de prime abord antiaméricains par la commission Dies. C’est plutôt l’influence nazie et fasciste sur l’extrême droite nativiste qui importune le comité.

 

      Pour illustrer notre hypothèse, un résumé des facteurs qui ont influencé le regard du comité Dies sur l’extrême droite sera d’abord effectué. Nous nous pencherons ensuite sur le regard du SCUAA envers la droite radicale étrangère et nativiste. L’analyse du regard de la commission Dies sur la totalité des mouvements d’extrême droite américains ne peut pas se faire à travers cet article. En ce sens, l’historienne Nancy Lynn Lopez note que le comité Dies a enquêté sur plus de deux cent soixante organisations potentiellement liées à l’extrême droite[5]. C’est pourquoi nous avons choisi d’effectuer une étude de cas[6].

 

      D’une part, cette étude s’attarde aux distinctions du regard du comité Dies envers les mouvements d’extrême droite étrangers, c’est-à-dire des organisations principalement composées d’immigrés qui ont tenté véritablement, ou selon le regard du comité Dies, d’importer et/ou de copier les doctrines nazies, fascistes et ultranationalistes du Vieux Continent.Le cas du German-American Bund, un mouvement constitué d'immigrés allemands pronazis, a été retenu pour étudier cet aspect[7]. Ce choix s’inscrit dans la mesure où le Bund germano-américain est, selon les historiens, la principale organisation d’extrême droite américaine qui fait l’objet d’enquêtes par le comité Dies. Par ailleurs, le président de la commission écrit : « The spearhead of the Nazi movement in this country has been the German-American Bund »[8]. L’historien Francis MacDonnell affirme qu’aux États-Unis, aucune organisation pronazie n’a reçu autant de publicité que le Bund germano-américain. De surcroît, plusieurs mouvements extrémistes américains de la période de l’entre-deux guerres partagent de nombreux principes du Bund[9].  

 

      D’autre part, cette étude se penche sur le regard du comité Dies sur les mouvements de droite radicale de souche américaine, dite nativiste (définition donnée au terme nativiste dans cette étude)[10]. L’analyse du cas du Ku Klux Klan, un mouvement xénophobe prônant une Amérique blanche pure à 100%, démontre certains aspects du regard du comité Dies sur la droite radicale « nativiste »[11].Ce choix s’explique par le fait que le Ku Klux Klan est un mouvement d’extrême droite qui fait pratiquement partie intégrante de l’histoire de la société américaine.De plus, un véritable rapprochement entre le Ku Klux Klan et le German-American Bund a lieu dans les années 1930. Attardons-nous sans plus tarder à un survol des facteurs qui ont eu une influence sur les enquêtes du comité Dies.

 

1. Les facteurs qui ont influencé le regard du comité Dies

 

Des historiens tels que Denis K. McDaniels et Maxime Wingender démontrent que le regard du comité Dies sur l’extrême droite est influencé par une série de facteurs d’ordre idéologiques, économiques, contextuels et politiques[12]. Notons parmi ces éléments, la course politique du président du comité : « His ambition and his innermost beliefs propelled him into this remarkable Un-American Activities Committee adventure, and as he went forward he blazed a trail for fame »[13]. Le démocrate du Texas cherche donc l’appui de la population américaine par le biais des enquêtes du SCUAA sur la droite radicale, puisque ces dernières sont notamment publiées dans les journaux de l’époque. Le président de la commission doit donc suivre l’opinion publique. Selon la thèse de l’historien Francis McDonnell, celle-ci craint l’existence d’une cinquième colonne nazie menaçante pour la sécurité  du pays[14].

 

Puis, comme le souligne McDaniels, certaines organisations juives américaines ont un impact directe sur les enquêtes du comité Dies contre la droite radicale, notamment sur les organisations pronazies : « American Jewish organizations may have paid Dies directly, but they definitely paid him indirectly through substantial speech fees to encourage more extensive hearings on Nazi and Nazi-sympathizing organizations in the U.S. than the rather weak activities of such organizations warranted »[15].

 

      Les tensions des années 1930 et le contexte de la Seconde Guerre mondiale ont des répercussions notoires sur les enquêtes de la commission Dies. Nous croyons que le regard du comité Dies contre les mouvements d’extrême droite est indissociable de la conjoncture géopolitique de l’époque. Prenons par exemple le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Celui-ci est perçu par le comité Dies comme « un cadeau des dieux ». Le rapprochement entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique fait de sorte que les investigations du SCUAA contre l’idéologie communiste deviennent aussi importantes que les enquêtes menées contre la menace nazie[16]. Dès ce moment, le comité s’acharne davantage sur le communisme. L’entrée en guerre des États-Unis au sein des forces alliées marque également un tournant pour le SCUAA. En effet, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon deviennent les ennemis immédiats des Américains, alors que l’URSS et les États-Unis font cause commune. L’évolution du comité Dies, et sa mort en 1944, sont donc influencées par la situation géopolitique causée par la Seconde Guerre mondiale.

 

      Cela dit, les investigations de la commission Dies contre la droite extrême sont fondamentalement influencées par le caractèreprovisoire du comité[17]. Puisqu’il n’est pas permanent, cette dernière est renouvelée annuellement devant le Congrès. C’est pourquoi le comité Dies doit s’octroyer le support des médias, de la population et du gouvernement américain afin de limiter les chances d’être dissolu. Cette commission d’enquête se sert notamment de la menace de l’extrême droite pour obtenir davantage de fonds. Cette citation résume la manière dont le SCUAA aborde cet aspect :

« We have devoted considerable time and effort to the investigation of Nazi and Fascist activities. We secured a mass of documentary evidence with reference to Nazi and Fascist activities and propaganda. […] In the beginning, the committee employed six investigators, but, due to diminishing funds, the committee was compelled to discharge three of the investigators. This left three investigators to do the work »[18].

 

Tout compte fait, le comité Dies tente de légitimer l’absence d’investigations approfondies sur certaines organisations par le manque de fonds[19]. D’autre part, ceci démontre que le SCUAA avait tout intérêt à poursuivre ses enquêtes contre l’extrême droite. Il faut donc retenir que le côté temporaire de la commission Dies joue un rôle prépondérant sur son regard envers l’extrême droite puisqu’elles sont essentielles à son existence. Nous soutenons donc que le comité cherchait d’abord par ses enquêtes à obtenir davantage de fonds et un statut permanent dans la Chambre des représentants.

     

      Finalement, des facteurs idéologiques influencent le regard du comité Dies sur l’extrême droite. Par exemple, la majorité des membres ducomité Dies adopte un comportement xénophobe[20]. Cette hypothèse s’observe dans la façon dont la commission définit le terme « antiaméricain » et le premier du Premier Amendement de la Constitution américaine :

« American citizens have a right to believe in and advocate communism fascism, nazi-ism, or any other system of government that they approve, subject to certain restrictions and regulations which in nowise destroy principles of freedom. In this connexion, however, it must be remembered that the right to teach or advocate communism, fascism, or nazi-ism, does not extend to aliens who occupy the status of guests and can be deported under such laws as Congress may fit to enact »[21].

 

Ainsi, ce passage démontre clairement que le Special Committee on Un-American Activities a l’intention de se tourner davantage contre la menace subversive étrangère.

 

2. Le German-American Bund (l’Amerikadeutscher Volksbund) et le comité Dies

 

      Le German-American Bund est un mouvement pronazi majoritairement constitué de germano-américain qui reçoit une attention particulière de la part de la population américaine et du comité Dies. Le Bund germano-américain tente notamment de promouvoir une vision positive du Troisième Reich. Il est créé en 1936 lorsque le Friends of New Germany se décompose à la suite des enquêtes du comité McCormack-Dickstein et de la décision de Berlin de dissoudre ce mouvement.

 

      Nous avons démontré précédemment que l’appui de la population américaine est essentiel pour l’existence du comité Dies. C’est pour quoi notre hypothèse soutient que le comité Dies se sert de l’Amerikadeutscher Volksbund afin d’obtenir de la publicité sensorielle gratuite. Toutefois, le Bund Germano-Américain est perçu, aux yeux du comité Dies, comme un mouvement subversif au même titre que le communisme puisqu’il s’approprie d’idéologies étrangères donc, antiaméricaines. Dans ses rapports, le comité Dies démontre que le German-American Bund est un mouvement étranger, constitué d’immigrants allemands, qui adopte les principes nazis[22]. Selon lui, le Bund anticipe la violence, notamment par l’entremise de sa section paramilitaire, l’Ordnungsdienst (OD), fortement calquée sur les modèles SA. La commission soutient également que ce mouvement désire établir une nouvelle forme de gouvernement aux États-Unis en y incorporant les principes « sectaires et fanatiques » nazis. Puis, toujours selon le comité Dies, il existe des relations étroites idéologiques, mais aussi politiques, entre le German-American Bund et l’Allemagne nazie[23].

 

      Tout au long de son existence, le Special Committee on Un-American Activities tente de prouver que le German-American Bund est contrôlé par Berlin. Malgré les efforts constants du comité Dies à tenter de démontrer cette affirmation, des historiens tels que Susan Canedy et Diamond Sander concluent que l’Amerikadeutscher Volksbund n’est pas dirigé par le IIIe Reich. La violence engendrée par le German-American Bund nuit plutôt à l’image de l’Allemagne nazie et à ses relations diplomatiques avec les États-Unis[24]. Ainsi, nous soutenons que cette caractéristique est l’une des faiblesses des affirmations relatées par le comité Dies[25]. Par ailleurs, les propos de l’historienne Susan Canedy appuient notre hypothèse. Celle-ci affirme qu’en dépit des convictions de Martin Dies, il est peu probable qu’il existe des relations administratives ou financières entre le Troisième Reich et le Bund germano-américain. L’auteure poursuit :

« […] it is doubtful that Hitler, or his executive staff, considered the United States as capable of attaining the position of feeding the Third Reich with converts to National Socialism. That they would entertain such an unrealistic belief and assign it to the Bund, given the evidence presented herein, demonstrates the characteristic weakness of the Dies Committee »[26].  

 

      Nous soutenons également que les enquêtes et les rapports du comité Dies ont un impact direct sur le German-American Bund. C’est en raison des enquêtes du comité Dies que Fritz Kuhn, le « führer américain », procède à une américanisation du Bund germano-américain[27].Les enquêtes et les rapports du SCUAA ont également des conséquences sur les relations entre le German-American Bund et certains mouvements d’extrême droite américains. Certes, les rapports du comité Dies dévoilent l’existence d’une certaine fraternisation entre les mouvements d’extrême droite[28]. Mais, certains membres d’organisations de droite radicale préférèrent rester à l’écart du German American Bund puisque ce comité fait l’objet d’enquêtes du comité Dies et du FBI[29].

 

      Finalement, les enquêtes du comité Dies sur le German-American Bund joue notamment un rôle dans la construction de l’opinion publique envers la menace nazie aux États-Unis. À la grande satisfaction du SCUAA, certains journaux, tels que le New York Times et le Los Angeles Times, présentent au grand public les rapports du comité Dies sur le Bund germano-américain. Les Américains n’ont qu’à ouvrir la radio ou les journaux pour entendre parler des enquêtes du comité Dies sur le Bund. Cet aspect amplifie donc la peur d’une réelle menace nazie aux États-Unis[30]. En contrepartie, Susan Canedy démontre que le Bund est beaucoup plus faible qu’il n’y parait : « Although the Bund was not, in reality, the politically strong or dangerous organization that general perception had made it, it appeared invincible »[31]

 

      En adoptant les principes nazis, le comité Dies perçoit dès le départ le German-American Bund comme une organisation « étrangère » subversive et antiaméricain. En somme, le cas du Bund démontre que le SCUAA fait une distinction entre les menaces d’extrême droite étrangères et nativistes.

 

3. Le regard du comité Dies et le Ku Klux Klan.

 

      Le cas du Ku Klux Klan illustre à son tour que le comité Dies définit toutes influences étrangères – que ce soit de gauche ou de droite – comme étant des éléments nuisibles et subversifs pour la société américaine. Sous l’égide du « Grand sorcier » James Colescott, le Klan adopte, à la fin des années 1930, les idéologies nazies et noue des relations avec le German-American Bund[32]. Le Klan devient par le fait même un mouvement potentiellement antiaméricain aux yeux du comité Dies. Par exemple, si les propos antisémites du Ku Klux Klan sont dénoncés par le comité Dies, ce dernier se réfère plutôt à l’intolérance raciste et religieuse découlant des doctrines nazies et non de nature américaine[33]. Les rapports du comité Dies démontre que c’est l’influence nazie et fasciste, donc étrangère, qui constitue, pour le SCUAA, le principal trait subversif du Klan :

« There is no question of course as to the fact that the Klan is wholly indigenous to the United States. There is no evidence of foreign control or influence. But neither is there any reason to believe that should it once again rise to the power it enjoyed in the 1920’s it would not be guilty of the same excesses. Furthermore, it is the very type of organization that can readily become the center of a Fascist movement »[34].

 

      Le comité Dies tente par ailleurs, à travers ses discours, de diminuer l’influence des idéologies fascistes et nazies sur la droite radicale nativiste[35]. En suggérant à la droite nativiste de ne pas côtoyer les groupes d’extrême droite étrangers, nous pouvons sous-entendre que le SCUAA ne désire pas en première instance enquêter sur cette droite nativiste. Ceci confirme l’hypothèse que le comité Dies est, à priori, contre l’infection étrangère, qu’elle soit de droite ou de gauche.

 

      Le comité Dies est notamment réticent à procéder à des enquêtes sur le Ku Klux Klan. Pour reprendre les paroles de John Rankin, un membre fortement xénophobe de ce comité : « After all, the Ku Klux Klan is an American institution. Our job is to investigate foreign ‘isms’ and alien organizations »[36]. Comparativement aux autres mouvements d’extrême droite nativistes et étrangers, le Klan reçoit un traitement relativement chaleureux par le comité Dies. Par exemple, lors des audiences devant le SCUAA, les interrogations des membres du Bund germano-américain sont beaucoup plus poussées que celles du Ku Klux Klan[37]. James Colescott, Grand sorcier du Klan, passe en audience secrète devant le comité Dies le 22 janvier 1942[38]. Pour l’historien Wyn Craig Wade, l’audience de James Colescott devant le comité Dies est menée de façon cordiale. Il affirme ainsi que, lorsque Martin Dies demande au Grand sorcier de revenir aux objectifs originaux du Klan, combattre le communisme, Colescott répond de manière enthousiaste que c’est « là une excellente idée »[39]. L’auteur va encore plus loin dans son hypothèse. De plus, il soutient que d’autres membres du SCUAA, particulièrement Noah Mason et Joe Starnes, sont encore plus amicaux. Selon lui, Starnes (D-Alabama) estime que le Klan est aussi américain que les Églises méthodiste et baptiste, ou bien que le Lion Club et le club Rotary[40].   

 

      Cette citation démontre clairement que le Ku Klux Klan ne perçoit pas le Ku Klux Klan comme une menace antiaméricaine. C’est plutôt l’influence des idéologies nazies sur le Klan qui trouble le comité Dies. En conséquence, la pression des médias et de certains adversaires du comité Dies est nécessaire pour que ce comité enquête réellement sur l’extrême droite nativiste. Nous pouvons donc confirmer notre hypothèse : puisqu’il est temporaire, les investigations du comité Dies vis-à-vis de la droite radicale nativiste sont effectuées pour obtenir les faveurs de l’opinion publique.

 

 

Conclusion 

 

      Nous avons tenté à travers cette recherche de présenter certains aspects du regard du Special Committee on Un-American Activities sur les mouvements d’extrême droite « étrangers » et nativistes. Nous avons d’abord traité des facteurs qui ont eu un impact sur les enquêtes du comité Dies. Ensuite, nous avons comparé la vision du comité Dies vis-à-vis du German-American Bund et du Ku Klux Klan. Cette analyse permet de soutenir que la commission Dies se sert à plusieurs reprises de ses enquêtes sur la droite radicale pour justifier les raisons de son existence.  Ces raisons s’estompent à partir de 1942 lorsque les Alliés amorce leur route vers la victoire. Nous pouvons également affirmer queles mouvements de droite radicale étrangers, par exemple l’Amerikadeutscher Volksbund,sont condamnés dès leur début par le comité Dies puisque ce dernier ne tolère aucune influence étrangère en sol américain.

 

      À fortiori, le comité Dies démarre des investigations contre différents mouvements d’extrême droite nativistes tels que le Ku Klux Klan. Cependant, ces enquêtes tombent souvent dans le néant pour de multiples raisons. Selon le comité Dies, le manque de fonds est l’une des principales causes de cet aspect. Nous soutenons que c’est plutôt le manque d’intérêt de la part de ce comité pour la subversion de l’extrême droite nativiste qui en est la principale cause. Fait intéressant, certaines analogies peuvent être émises entre la souplesse des enquêtes du comité Dies sur le Ku Klux Klan et son successeur, le House Un-American Activities Committee. En effet, le HUAC ignore lui aussi à certaines reprises le Klan à la fin des années 1940 ainsi qu’au début des années 1950[41].

 

      En somme, le comité Dies est l’une des principales instances gouvernementales de l’époque à dévoiler publiquement des informations sur l’extrême droite « étrangère » et nativiste.C’est d’ailleurs par l’entremise des journaux que la population américaine se faisait une idée globale des menaces idéologiques totalitaires extérieures. Les enquêtes, parfois biaisées, du comité Dies ont comme effet d’amplifier la peur hystérique des menaces nazie, fasciste, communiste et aussi de la menace japonaise aux États-Unis. Le SCUAAa de surcroît un impact direct sur l’interprétation de la population américaine face à ces menaces. Toutefois, il est difficile de quantifier l’impact réel du comité Dies sur l’opinion publique. C’est en outre une limite de notre recherche.

 

      En terminant, l’étude du comité Dies expose, d’une certaine façon, les idéologies de la droite conservatrice et nativiste américaine[42]. Bref, l’étude du regard du Special Committee on Un-American Activities sur l’extrême droite démontre, par conséquent, jusqu’à quel point la menace de l’influence étrangère est un élément à considérer dans la politique intérieure et extérieure des États-Unis. Il serait donc intéressant de comparer le regard du comité Dies avec d’autres institutions gouvernementales similaires liées au Congrès, tel le Senate Internal Security Subcommittee, ou des agences permanentes liées à la sécurité comme le FBI, la CIA et le U. S. Department of Homeland Security.

 


[1] Samuel Dickstein est le vice-président du comité McCormack-Dickstein. Ardent antinazi, il ne sera jamais un membre officiel du comité Dies.

[2]August Raymond Ogden, The Dies Committee, Washington, Catholic University of America Press, 1945, 318 p.

[3] Les ouvrages de Robert K. Carr et de Walter Goodman offrent d’excellentes analyses du HUAC. Robert K. Carr, The House Committee on Un-American Activities, 1945-1950, New York, Octagon Books, 1979 [1952], 489 p., et Walter Goodman, The Committee, The Extraordinary Career of the House Committee on Un-American Activities, Maryland, Penguin Books, 1968, 564 p. 

[4] Il existe d’excellentes  recherches sur le SCUAA. Voir entre autres : August Raymond Ogden, op. cit. ; William Gellerman, Martin Dies, New York, John Day, 1944, 310 p, Walter Goodman, op. cit. ; Ronald Radosh et Allis Radosh, Red Star Over Hollywood : The Film Colony’s Long Romance with the Left, New York, Encounter Books, 2006, p. 61-108 ; Kenneth O’Reilly, « The Roosevelt Administration and Legislative-Executive Conflict : The FBI vs. The Dies Committee », Congress & the Presidency, vol. 10, no. 1(printemps, 1983), p. 79-93 ; Richard Polenberg, « Franklin Roosevelt and Civil Liberties : The Case of the Dies Committee », The Historian, vol. 30, no. 2 (février, 1968), p. 165-178 ; Kenneth Franklin Kurz, Franklin Roosevelt and the Gospel of Fear : The Responses of the Roosevelt Administration to Charges of Subversion, Thèse de doctorat, Los Angeles, University of California, 1995, 235 p. ; Dennis K. McDaniel, Martin Dies of Un-American Activities : His Life and Times, Houston, University of Houston, 1988, 735 p ; Nancy Lopez, Allowing Fears to Overwhlem Us : A Re-Examination of the House Special Committee on Un-American Activities, 1938-1944, Huston, Rice University, 2002, 744 p. Or, seulement certains d’entre eux abordent en profondeur le SCUUA et l’extrême droite. Les analyses demeurent encore restreintes à ce sujet.

[5]Nancy Lynn Lopez, op. cit., p. 458.

[6] L’auteur de cet article aborde le regard du comité Dies sur d’autres mouvements de droite radicale dans : Maxime Wingender, Le regard du Special Committee on Un-American Activities (SCUAA) sur les mouvements d’extrême droite américains de 1938-1944, mémoire de maîtrise, UQAM, 2010, 186 p.

[7]Pour une analyse du German American Bund, voir entre autres: Sander A. Diamond, The Nazi Movement in the United States, 1924-1941, Ithaca, Cornell University Press, 1974, 340 p. Susan Canedy, America’s Nazis, A Democratic Dilemma, A History of the German American Bund, Menlo Park, Markgraf Publications Group, 1990, 251 p ; Timothy J. Holian, « The German-Americans and World War II : an Ethnic Experience », New German-American Studies, vol. 6, New York, Peter Lang, 1996, 243 p. ;, Leland V. Bell, In Hitler Shadow, The Anatomy of American Nazis, New York, Kennikat Press, 1973, 135 p. ;, Alton Frye, Nazi Germany and the American Hemisphere 1933-1941, London, Yale University Press, 1967, 229 p.; Warren Grover, Nazis in Newark, New Brunswick, Transaction Publishers, 2003, 380 p.; Charles Higham, American Swastika, New York, Doubleday, 1985, 332 p. ; Philip Jenkins, Hoods and Shirts, The Extreme Right in Pennsylvania, 1925-1950, North Carolina, University of North Carolina Press, 1997, 343 p. ;, Francis Macdonnel, Insidious Foes : The Axis Fifth Column and the American Home Front, New York, Oxford University Press, 1995, 244 p.

[8]Martin Dies The Trojan Horse in America, New York, Dodd Mead & Company, 1940, p. 35.

[9] Francis MacDonnell, op. cit., p. 45.

[10] Le terme nativiste américain peut être péjoratif. À ne pas confondre l’emploi de celui-ci dans cette recherche avec les Amérindiens nativistes. Voir également sur la construction et l’évolution de l’idéologie nativiste américaine : Leonard Dinnerstein, Roger L Nichols et David M. Reimers, Natives and Strangers : Ethnic groups and the Building of America, New York, Oxford University Press, 1979, 333 p.; Denis Lacorne, La crise de l’identité américaine, du melting pot au multiculturalisme, Paris, Gallimard, 1997, 448 p.

[11]Voir sur le Ku Klux Klan, les études de : David Chalmers, L’Amérique en cagoule, New York, New View Points, 1965, 322 p. ; Wyn Craig Wade, The Fiery Cross : The Ku Klux Klan in America, New York, Oxford University Press, 1987, 526 p. ; Nancy Maclean, Behind the Mask of Chivalry : The Making of the Second Ku Klux Klan, New York, Oxford University Press, 1994, 259 p. ; Leonard J. Moore, Citizen Klansmen : The Ku Klux Klan in Indiana, 1921-28, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1991, 259 p. ; Roger Martin, Amérikkka: voyage en Amérique fasciste, Paris, Calman-Lévy, 1989, 288 p. ; Kathleen M. Blee, Women of the Klan : Racism, and Gender in the 1920s, Los Angeles, UCLA Press, 1991 228 p.; Philip Jenkins, Hoods and Shirts, The Extreme Right in Pennsylvania, 1925-1950, North Carolina, University of North Carolina Press, 1997, 343 p.

[12]Dennis K. McDaniel, Martin Dies of Un-American Activities : His Life and Times, Houston, University of Houston, 1988, 735 pages. Maxime Wingender, op. cit.

[13]Dennis K. McDaniel, op. cit., p. 362-363.

[14] Voir à ce sujet Francis MacDonnell, Insidious Foes, New York, Oxford University, 1995, 244 p.

[15] Sur le lobbying juif, voir : McDaniel, op. cit., p. 420-430.

[16]August Raymond Ogden, op. cit., p. 129.Cette période marquée par le rapprochement de l’Union soviétique et le Troisième Reich allemand concorde avec l’apogée du comité Dies. C’est par l’entremise de l’horreur publique véhiculée par ce que le comité octroie sa légitimité comme instance gouvernementale. Il s’approprie par le fait même l’appui d’une importante partie de la population américaine et d’une partie du gouvernement Roosevelt.  En somme, le comité Dies prouve alors au peuple américain la nécessité d’enquêter sur la gauche par une pierre deux coups

[17] Ce point constitue par ailleurs une différence majeure à avec son homologue, le HUAC.

[18]Special Committee on Un-American Activities, Investigation of Un-American Activities and Propaganda, Washington, 76th Congress, 1st  Session, 1939, p. 9.

[19] À sa création, le comité Dies reçoit 25 000$ du Congrès. Il se fait octroyer 150 000$ en 1941. Goodman, op. cit., p. 117.

[20] C’est le cas en outre de Martin Dies du Texas, de Joe Starnes d’Alabama et de John Rankin du Mississippi.

[21]Special Committee on Un-American Activities, Investigation of Un-American Activities and Propaganda, 76th Congress, 1st Session, 3 janvier 1939,p. 13.

[22]Ces informations ont par ailleurs été publiées dans l’appendice IV de la commission Dies intitulé German-American Bund : Special Committee on Un-American Acitivites, Appendix IV, German American Bund, Washington, Government Print Office, 77th Congress, 1st Session, 1941. 

[23] Ibid., p. 1443-1445.

[24]Sander A. Diamond, op. cit., p. 203.Nous pouvons lier également cette théorie avec le voyage de Fritz Kuhn aux Jeux olympiques d’Allemagne de 1936. Kuhn soutient, pour sa part, que sa rencontre avec Hitler est un triomphe. Le comité Dies reprend donc ces éléments décrits d’ailleurs dans le journal du German-American Bund, le Weckruf. Ceux-ci affirment qu’Hitler mentionne personnellement à Fritz Kuhn de retourner aux États-Unis et de continuer sa lutte. L’historiographie soutient désormais que cette rencontre a été brève et qu’Hitler lui a porté une attention minime.

[25] Notons toutefois qu’il a existé un mouvement nazi contrôlé par le Troisième Reich. Le German Bund, qui fait lui aussi l’objet de rapports du comité Dies,a bel et bien été la branche du NSDAP aux États-Unis de 1935 à 1937. De son vrai nom le Friends of New Germany, l’ancêtre du German American Bund est approuvé par Rudolf Hess. Susan Canedy, op. cit., p. 218. Voir notamment Sander A. Diamond, op. cit., p. 104-179.

[26]Susan Canedy, op. cit., p. 224. Voir Sander A. Diamond, op. cit., p. 257.

[27]Sander Diamond, op. cit., p. 317.

[28]« It was established through the testimony of Fritz Kuhn that the Bund had worked sympathetically with other organizations throughout the United States and had cooperated with them. Kuhn testified that these groups included the Christian Front, the Christian Mobilizers, the Christian Crusaders, The Social Justice Society, the Silver Shirts Legion of America, the Knights of the White Camellia, and various Italian Fascists, White Russian, and Ukrainian organizations […] It was also established that the Bund has cooperated with some of these organizations and their leaders by publishing material, emanating from them, in the official organ of the Bund ». Martin Dies, The Trojan Horse in America, New York, Dodd, Mead & Company, 1940, p. 310-311.

[29]Sander A. Diamond, op. cit., p. 319.

[30] Sur la peur de la population américaine de la menace communiste et nazie, voir Francis MacDonnell, op. cit., 244 p.

[31]Suzan Canedy, op. cit., p. 197. 

[32]Wyn Craig Wade, op. cit., p. 268. Comme l’affirme l’historien Wade, il semble en contrepartie que le Klan du Sud, comparativement à celui du Nord, est moins réceptif aux idées fascistes.

[33]Sur la construction de l’antisémitisme américain, voir entre autres : Aron Berman, Nazism, the Jews and American Zionism 1933-1948, Détroit, Wayne State University Press, 1990, 238 p. ; André Kaspi, Les juifs américains, Paris, Plon, 2008, 322 p. ; Denis Lacorne, La crise de l’identité américaine, du melting pot au multiculturalisme, Paris, Gallimard, 1997, 448 p.

[34]Special Committee on Un-American Activities, Appendix Part VII (unpublished section), Report on the Axis Front Movement in the United States, Washington, Government Printing, 1943, p. 355. Notons que ce rapport ne sera jamais publié par le SCUAA.

[35]Voir, par exemple, Special Committee on Un-American Activities, Investigation of un-American Propaganda Activities in the United States, 77th Congress, 1st Session, p. 2.

[36]John Gunther, Inside USA, New York, The New York Press, 1998 [1947], p. 789 ; Cedric Belfrage, The American Inquistion, 1945-1960, Indianapolis, Bobbs-Merril, 1973, p. 56.

[37]Wyn Craig Wade, op. cit., p. 272.

[38]August Raymond Ogden, op. cit., p. 251.

[39]Wyn Craig Wade, op. cit., p. 273.

 

[40]Idem.

[41]Wyn Craig Wade, op. cit., p. 287 ; Walter Goodman, op. cit., p. 466 ; Maxime Wingender, op. cit., p. 131-132. 

[42] Comme l’affirme Walter Goodman, la Commission spéciale sur les activités antiaméricaines est conservatrice. Walter Goodman, op. cit, p. 24