Par
Nathalie Bragantini-Maillard
Postdoctorante, Stylistique médiévale, Université d’Ottawa[1]

 

 

L’unique roman que composa le chroniqueur et poète Jean Froissart a vraisemblablement connu une tradition manuscrite limitée. À côté de quatre fragments de la fin du XIVe siècle ou du début du XVe siècle, correspondant à deux  feuillets doubles et conservés dans le manuscrit Paris, BnF, nouvelles acquisitions latines 2374, seul le manuscrit Paris, BnF, français 12557, probablement copié au tournant du XVe siècle, nous transmet un texte de 30771 vers. Bien qu’amputé de sa conclusion, que l’on peut évaluer à tout au plus 136 vers, cette version est parfaitement exploitable par la recherche linguistique et littéraire, et peut servir de base à une édition scientifique. Il est admis que la composition initiale du roman remonte aux années 1360. Le texte aurait ensuite été remanié vers 1381-1383, voire peut-être encore après 1389. C’est cette deuxième (ou troisième) version qui nous est conservée. À en croire Froissart, elle résulterait d’une collaboration avec son commanditaire Wenceslas de Luxembourg, duc de Brabant, qui serait l’auteur des soixante-dix-neuf pièces lyriques insérées.

 

Dans le cadre de la nouvelle édition critique[2] et de l’étude stylistique de ce roman, nous avons accordé au vocabulaire  l’attention qui lui est due. Relativement peu mis en valeur par notre prédécesseur Auguste Longnon[3], dont le glossaire élude nombre de difficultés, cet aspect du texte a été peu exploré jusqu’à présent. Pourtant, le relevé exhaustif et un examen approfondi du vocabulaire donnent de précieux résultats sur l’état linguistique du texte. Par ailleurs, quand on sait combien, aux yeux de la critique moderne, Melyador fait figure d’incongruité dans le paysage littéraire du XIVe siècle, on se convainc sans peine de la nécessité d’une étude lexicale minutieuse, qui, au-delà de son intérêt linguistique, favoriserait une lecture de l’œuvre plus attentive à la lettre et aux nuances de sa langue afin de dépasser la subjectivité d’une lecture trop rapide. De ce point de vue, philologique et stylistique, l’étude lexicale que nous avons entreprise nous a amenée à deux conclusions très instructives quant à la qualité littéraire du roman.

 

L’état linguistique du texte

 

Selon le vœu de plusieurs linguistes du français médiéval[4], l’étude du vocabulaire est censée tenir une place de choix dans toute édition scientifique afin de préparer le terrain aux lexicographes. Dans cette perspective, il s’agit de recenser avec exhaustivité les signifiants et les signifiés qui rendent compte d’un état de langue dans une œuvre donnée. Le glossaire est le lieu privilégié de ce recensement. Le nôtre tente d’allier, dans la mesure du possible, à la fois intérêts philologiques et intérêts lexicographiques en visant à être un objet de « lexicographie philologique », selon l’expression de Jean-Pierre Chambon[5] : tout en facilitant la lecture du texte, il rassemble les matériaux susceptibles de servir aux lexicographes. Puisqu’avec Melyador nous avons affaire à un texte médio-français, le glossaire répond aux trois grands principes sélectifs suivants :

 

- Ont été relevées toutes les formes difficiles et les variantes, toutes les lexies, constructions, phraséologismes et sens de l’ancien et du moyen français qui n’existent plus en français moderne ou dont l’emploi présente quelque intérêt historique.

 

- Nous avons toutefois limité le nombre d’occurrences pour les sens très fréquents depuis l’ancien français, comme pour cuidier au sens de « penser, croire » ouostel quand le mot désigne la demeure, la résidence.

 

- En revanche, notamment pour leur intérêt littéraire ou pour leur fortune sémantique, sont recensées toutes les occurrences de termes clés tels que aventure, livre, merveille et ses dérivés.

 

 

La présentation des articles suit par ailleurs, en les adaptant parfois, certaines des normes de discrimination formelle fixées pour le Dictionnaire du Moyen Français[6] :

 

-.Les occurrences d’un mot employé dans le texte sous plusieurs formes déclinées ou régionales sont regroupées sous un même lemme, avec renvoi à ce lemme pour les formes difficiles (cas régime (masculin) pour les noms, pronoms et adjectifs; infinitif pour les verbes). Si le mot se rencontre dans le texte sous une forme unique, c’est toutefois celle-ci qui est retenue pour la vedette.

 

- La catégorie grammaticale et éventuellement le cas flexionnel de chaque lexie sont spécifiés (subst., adj., loc. adv., etc.).

 

- Ce sont les critères formels qui régissent la microstructure, c’est-à-dire les catégories grammaticales et les constructions. Ainsi les articles de verbes se présentent-ils selon l’ordre emploi transitif,intransitif,pronominal, participe présent, participe passé, etc. 

 

-.Enfin, les interpretamenta visent à être précis, nuancés et circonstanciés.

 

 

Conjointement au glossaire, l’examen de l’état de la langue a donné de précieux résultats, dont rend compte l’introduction de notre édition. Cette synthèse lexicale distingue 1) entre faits de l’ancien français et faits du moyen français, 2) entre emplois du français médiéval commun et régionalismes, 3) et enfin entre langue du récit et langue des insertions lyriques. Étant donné que, pour l’étude lexicale, il est assez malaisé de faire le départ entre ce qui est attribuable au copiste et ce qui est dû à l’auteur, nous nous sommes passée de cette distinction en donnant la primauté à l’auteur. Se dégagent ainsi six grands groupes d’attestations notables, signifiants et signifiés confondus :

 

- On dénombreplus de 220 emplois récents au XIVe siècle, comme les mots (soi) contrevengier, dedentrain, desghisance, les expressions par bon argu, en sa conscïence, a l’estrine (« pour la première vente de la journée »), ou (plus) fort de, jour de l’an, et, pour les acceptions, apertise aux sens de « prouesse, haut fait » et « vaillance », delivrer « payer (une somme d’argent) », estragne avec les sens étendus de « inconnu, anonyme » et « sans valeur, insignifiant », frequenter au sens moderne, pour le millour « pour le mieux », recort « récitation, interprétation (d’une chanson) ».

 

- En maints endroits, l’auteur a privilégié les lexies rares ou peu attestées. On en relève  plus d’une centaine, dont les mots bacelereus, beubencierement, hatiplas, resewer, soutillet, tiris, les expressions a maintas, avoir le glay de, mettre en aultre voie, ou encore les acceptions suivantes : diversement « étrangement, bizarrement », enqueste « question », escript « dénombré, présent », mervilleus « funeste, triste », mestier « instrument de musique », ordenance « probité, honnêteté », point « limite,  intersection ».

 

-On relève  plus de quatre-vingtsrégionalismes du Nord et du Nord-Est, dont la très grande majorité sont des picardismes et/ou des wallonismes : l’adjectif able et son adverbe ablement, les adjectifs bouseré, glout, les noms cor, grigne, horion,taion, les verbes ajamber, busiier, soi esclemir, rastenir, la locution rendre estire a, ainsi que les sens, estançonner « rester stable », reprendre « raconter » et traveillier « voyager ».

 

- 171emplois sont des premières attestations. Elles peuvent se rencontrer dans les autres textes de Froissart (soi derire, fricement, froais, herier, soi ravoir, rendre sa liçon, povre au sens de « malheureux, funeste », etc.), mais  121 sont uniquement fournis par Melyador : citons notamment les mots endoctriner, nervure, les locutions title de raison, a la seance de, a l’uevre premiere, mais aussi les acceptions agouster a « plaire à », biel acueil « attraits », coulouré « convaincant, persuasif », esprimer « faire savoir, dire », froiié « fréquenté (d’un chemin) »,  sans oublier, parmi ce que le français moderne a conservé, le nom jeuelier (= joaillier), la locutiona fuer fait correspondant à notre à forfait, l’emploi antiphrastique de faire sa feste a « causer un grave dommage à » et les acceptions héraldiques des mots armoirie et  brisure.

 

-.Plus de100emplois se rencontrent, dans l’état actuel de nos connaissances, uniquement chez Froissart : il en est ainsi en particulier des mots enventurer, envois, des expressions a bonne entente, aisier son coer, (la) fin de somme, sus le mains, membre de proece, parti d’armes, et des sens ajourné « manifesté, exprimé », conforté « plein de détermination et de force physique »,jetter en place « être prononcé », jeuer de « avoir recours à (un procédé, une tactique) », pareçon « proposition de paix » et « répartition, situation équitable » (forme avec e et sens).

 

- 32hapax de Melyador sont enregistrés comme tels par les dictionnaires, dont les mots enrondeler, malagrené, novissement, les locutions d’une coursee, faire ses apas ou les emplois sémantiques suivants : armoiier « désigner, nommer qqn par ses armoiries », enjun « qui est léger et non alourdi » dans l’expression en coer enjun « l’esprit libre (de toute préoccupation) »,soi mourdrir « altérer sa santé ».

 

- Mais il faut ajouter à cette liste officielle d’hapax plus de 500emplois inconnus des dictionnaires, comme les expressions ajouster segurté en, au certain dire, dire voie de raison, d’une pille, encontrer de regart, soi entamer de l’amour de, soi mettre en l’absense de, oultre mesure de et enfin les sens soi adrecier « régler sa voix, s’accorder », arroi « manière de vivre, usages (de la vie de cour) », enfourmé « inspiré », fricement « convenablement », labourer « consacrer ses efforts à voyager », a le mesure que « dans le même temps que », soi mettre au deseure « devancer son interlocuteur, parler en premier », recommander a « prier de dire, demander », semence « enfance », au sourplus « sans se ménager », sus fautre « sans délai, sur-le-champ » et « sans hésiter, sans scrupule »[7], venir en presense a « venir à l’esprit de  ».

 

 

Ces chiffres montrent combien le dépouillement lexical de Melyador vient enrichir substantiellement notre connaissance du moyen français et des régionalismes[8]. Selon le mouvement de renouvellement du français de l’époque, le vocabulaire employé offre à son tour dans une large mesure un répertoire neuf par le recours à des variations sémantiques par abstraction, restriction ou extension, mais aussi à des créations lexicales qui favorisent en premier lieu la naissance de locutions à valeur adverbiale (avec une prédilection pour les constructions prépositionnelles en en ou en sus) et à valeur verbale. Pour ce faire, l’auteur puise certes dans le répertoire locutionnel préexistant en modifiant des syntagmes par substitution, croisement ou ajout (sus une maniere + adj. à côté de de/par une maniere,aler ses sentiers d’après aler son chemin/sa voie, tenir de parlers d’après tenir a/en parole(s), la forme renforcéeens ou cas que). Mais il est aussi très fréquent de rencontrer des expressions inédites sans équivalent (ailleurs ne baille ses cuidiers, demorer en sen alainne, il fait ci doulle, juper au haro, sur quoi vos voies sont escriptes). C’est donc dire si le texte innove et témoigne d’une audace incontestable en matière lexicale. Lucien Foulet[9] et Jacqueline Picoche[10] ont d’ailleurs déjà décelé la même inventivité dans les Chroniques, dont certaines créations lexicales se retrouvent du reste dans Melyador, deux arguments qui, en dernière analyse, autorisent à attribuer sans trop se tromper une telle créativité à Froissart lui-même.

 

Premières conclusions philologiques et stylistiques

 

Cela dit, outre cette incontestable richesse linguistique, l’enquête a permis de mettre en lumière des aspects lexicaux dignes d’intérêt dans une perspective philologique et stylistique.

 

On remarque d’abord une évolution dans plusieurs emplois (autour des v. 12500-13000). Hors de toute contrainte contextuelle (type de scène ou de séquence, thème, motif, registre…), deux grandes tendances se dessinent en effet selon que les occurrences apparaissent uniquement dans la seconde moitié, voire le deuxième tiers du texte, ou qu’elles y affluent sans toutefois être absentes ailleurs. Ainsi, nombre de termes ou acceptions sont absents au moins du premier tiers du texte, alors qu’ils jouissent d’une certaine faveur au-delà : citons l’adjectif auctorisié (« élevé en prestige » ou « glorifié ») (v. 17254, 28950 et 30601) avec son substantif auctorité (v. 22731) ; dart pour désigner la flèche d’Amour (v. 13287, 19278, 20005, 25851, 26044) ; l’adjectif propre marqueur d’identité (« même ») (v. 13517, 15581, 17875, 18544, 19002, 19424, 21597, 21775, 27330, 29008, 29063) ; la locution prendre plaisance a/en « prendre plaisir à/dans » (v. 12499, 13422, 13857, 14406, 15389, 17862, 18819, 18831, 19989, 20184, 20414, 21292, etc.), tandis que, dès le début du roman, avoir plaisance et c’est plaisance se rencontrent régulièrement pour décrire le même affect.

 

D’autres emplois, sans être totalement exclus de la première partie, foisonnent de manière contrastée par la suite. Par exemple, le verbe avenir « mériter » fait une brève apparition au v. 2925 et il faut attendre le v. 14520 ou plus exactement le troisième tiers du texte pour le rencontrer très régulièrement (v. 20959, 21243, 21336, 22442, 27897, 28140, 28255, 30249). Le verbe coulourer, uniformément réparti tout le long du texte dans ses acceptions concrètes se rapportant à la couleur[11], prend cependant à quatre reprises à partir du v. 16585 (puis v. 25050, 27615, 28922) les sens figurés et, qui plus est, propres à Froissart de « apprécier » et de « louer, faire grand cas de ». La construction qui fait précéder les prépositions de et pour d’un que explétif, que de/pour (+ inf.), est avant tout réservée à la seconde moitié du texte (que de (+ inf.) aux v. 5261, 15966, 16508, 16938, 18327, 19779, 20497, 21813, 22149, 22837, 24015, 25043, 25408, 27089, 28255, 30144 ; que pour + inf. aux v. 2706, 5916, 10468, 11305, 15118, 15128, 15775, 17971, 20195, 21111, 24686, 25240). Le verbe perseverer joue sur plusieurs tableaux, puisque le sémantisme « continuer, poursuivre » est strictement circonscrit à la seconde moitié (v. 17174, 21072, 30153, 30668), tandis que celui de « se passer, se dérouler » se rencontre au début du roman (v. 1992, 22686, « passer (la journée) » v. 30428, 30514) et que son sens moderne se répartit mieux sur l’ensemble du texte (v. 6215, 7437, 12540, 17639, 22707, 22810).

 

Ce ne sont là que quelques exemples, mais ils illustrent à merveille un phénomène pour le moins intrigant. Comment interpréter de telles variations? Sont-elles le fruit du pur hasard? Nous permettent-elles d’entrapercevoir les mécanismes, conscients ou inconscients, à l’œuvre lors du processus de composition littéraire? Ou bien doit-on les mettre sur le compte du ou des remaniements opérés par l’auteur, voire par un ou des copistes? Quelle interprétation privilégier : le point de vue synchronique ou diachronique? Il paraît difficile de se prononcer, sauf peut-être à exclure l’intervention en profondeur de copistes. Les formules aussi bien que les innovations lexicales qui se retrouvent en grand nombre dans les autres œuvres de Froissart nous inclinent en effet à penser que, s’il peut ne pas être la version originale, le Melyador que nous lisons ne doit pas beaucoup s’écarter de celui que composa l’auteur. Aussi n’est-il pas déraisonnable de préférer attribuer à celui-ci les phénomènes lexicaux qui se manifestent avec quelque récurrence, plutôt qu’à d’éventuels copistes remanieurs. On peut d’autre part ajouter que ces observations faites sur l’évolution de plusieurs emplois confortent un sentiment que nous laisse le texte depuis que nous le côtoyons : ce qui correspond grosso modo au premier tiers du texte ne paraît pas être de la même facture que la suite, comme si un large pan des deux derniers tiers du roman résultait du (ou des) remaniement(s) opéré(s) dans les années 1380(-1390), tandis que le début du texte aurait été peu concerné.

 

Bien sûr, il faudra d’autres analyses, notamment stylistiques, pour vérifier, voire préciser l’hypothèse. Reste que, dans un premier temps et d’un point de vue général, on est en droit d’avancer que l’étude lexicale a permis de mettre au jour certains tics de langage et certaines préférences de l’auteur et qu’elle aura contribué à sa manière au repérage d’une évolution stylistique. Pour ce qui est des causes de ces tendances, on peut espérer que des examens approfondis ou sur des plans connexes permettront de les mieux cerner. Une comparaison serrée avec les habitudes lexicales des autres textes froissardiens – nous pensons aux dits et aux Chroniques – pourrait fort bien affiner les hypothèses concernant en particulier les remaniements de Melyador et leur date. De ce point de vue, la glossairistique sert sans conteste philologie et stylistique.

 

Il est encore un aspect que l’étude lexicale a mis en évidence, à savoir que Melyador est un texte très écrit. En effet, derrière une apparence trompeuse d’écriture facile, voire monotone et répétitive, il recèle une incroyable diversité de moyens d’expression. Nous le soulignions déjà à propos de l’audace créative qui caractérise une multitude d’emplois lexicaux. À cet égard, la synthèse lexicale s’est avérée très instructive. Mais en étendant le champ d’étude aux contextes d’emplois et aux effets produits sur le plan littéraire par les associations lexicales, on apprécie mieux la valeur littéraire du texte. Les limites de l’exposé nous imposent de nous en tenir à quelques exemples représentatifs.

 

On peut d’abord dire que, sans se refuser l’usage de formules pour répondre dans une large mesure aux besoins de la versification et sans doute aussi se conformer à la convention générique du roman arthurien, Froissart s’est appliqué dans le même temps à varier le vocabulaire. On le constate avec évidence dans les descriptions de combat, qui, en dépit du formalisme narratif et de la stéréotypie formulaire qui caractérise ce type de séquences depuis les premières chansons de geste, offrent plusieurs emplois lexicaux nouveaux ou qui ne se répètent pas forcément d’une scène à l’autre. Pour parler de la charge de deux chevaliers, tout en contrebalançant la récurrence de formules d’usage du type le cheval esporonne, le cheval broce des esporons, s’en vient contre/sus li, l’auteur aura recours tantôt à des sens nouveaux tels que le verbe baler « fouler le sol, galoper » (v. 12802, 29329) ; tantôt à des expressions inédites comme la litote n’avoir mies les entrelais (« ne pas avancer à petite allure », v. 11151) ; tantôt il recourra encore à la métaphore avec un verbe comme caroler « s’élancer l’un contre l’autre » (v. 23245), qui dans cet emploi paraît être un hapax. De même, les expressions se multiplient pour peindre les coups d’épée que s’assènent les adversaires. Il y a celles qui, courantes, voire banales, rythment les scènes à la manière d’un refrain bien connu :

 

Gobars le feri sus l’escu […] (v. 3542)

 

Un tel cop li ala fraper

de l’espee sus le hÿaume […] (v. 12750-12751)

 

[…] de l’espee un horïon lance

dessus Melÿador. Adont

li cops sus le hÿaume font,

qui fu donnés par grant aïr. (v. 24290-24293)

 

 

D’autres, en usant de termes plus rares (en italique), sauvent la description de la monotonie, sinon du ressassement, auxquels la condamnait une longue tradition formulaire :

 

L’un sus l’autre ensi se detaillent

et si grans hatiplas se baillent […] (v. 8901-8902 ; voir aussi v. 10764, 16152)

 

[…] cil y fierent sans engien

a maintascom sus une englume

et tant que li feus en alume

et les estincelles en salent

de l’acier la ou il le baillent. […]

de l’espee, qui pas ne chaume,

Abÿace fiert ou hÿaume

un horïon si ordonné

que dou cop l’a tout estonné. (v. 22012-22022)

 

[…] s’en a fait devant les dames

plus d’empaintes .C. fois et d’armes

que nulz chevaliers qui ci soit ! (v. 29388-29390)

 

 

Mais ce qui renouvelle davantage ce type de séquence descriptive, ce sont une multitude d’expressions imagées et même originales au point de souvent employer des lexies ou des sens apparemment non attestés dans ce sens technique (en italique) :

 

Je ne comptai pas tous les cops

que la entre yaus .II. se donnerent,

mais telement se randonnerent (« se donner des coups, se frapper avec violence »)

que ce sambloient doi forgeur. (v. 4957-4960)

 

[…] pour les grans cops qu’il leur entasse (« assener en grand nombre », v. 6701)

 

[…] si en ordonne (« appliquer, administrer »)

       a celi si grans cops et donne

       qu’il samble c’assommer le doie. (v. 10792-10794)

 

 

La se batent, la se carpentent (v. 29310)

 

Tout y fierent et tout s’emploient (« s’appliquent des coups »)

et moult tres vaillamment tournoient. (v. 29334-29335)

 

 

Une métaphore peut enfin encore être remotivée par filage, comme l’illustre l’association, non dénuée d’humour, du verbe paiier au sens fréquent de « donner, porter un coup » avec l’expression sans riens promettre :

 

Puis les paie sans riens promettre

a le fois si grans horïons

qu’il est merveilles que nulz homs

poet les cops nullement porter ! (v. 22086-22089)

 

 

Preuve d’un indéniable souci de variété de la part de Froissart, ces exemples montrent qu’un champ sémantique donné peut être actualisé par toute une gamme d’expressions, des plus banales aux plus recherchées, et que, dans l’état actuel de nos connaissances, les plus originales relèvent bien souvent de l’hapax lexical ou sémantique.

 

Mais là n’est pas la seule qualité littéraire du texte, car celui-ci s’attache aussi souvent à rendre avec autant de justesse et de subtilité possible les gestes des personnages, leur psychologie, leur vie affective, quitte pour cela à étendre ou restreindre le sens de nombre de lexies, ou à en forger de nouvelles. Les études de Lucien Foulet l’ont très bien mis en évidence pour les mots ordonnance, imaginer et parti employés dans les Chroniques[12]. Melyador confirme leurs conclusions avec, pour le seul mot ordonnance, pas moins de vingt-huit sens novateurs, dont douze hapax qui lui sont propres, trois lexies circonscrites aux textes de Froissart et treize hapax[13]. Une multitude d’autres exemples peuvent être évoqués, avec nombre d’hapax lexicaux. La locution encontrer de regart (v. 26605) dit littéralement « rencontrer du regard », d’où « croiser du regard » une personne, en ce bref instant de reconnaissance mutuelle qui précède la rencontre physique et où tout se joue à distance à travers le seul regard. Dire entamer son coer sur (v. 2059) et soi entamer de l’amour de (v. 18698) pour renforcer la négation du verbe amer au sémantisme large n’est pas simple redondance. Depar le  sens fondamental du verbe entamer « toucher en retirant une partie », allié à l’usage du réfléchi ou du possessif référant à la personne du sujet, on insiste, ce faisant, sur l’idée de don de soi, de sacrifice que constitue le sentiment amoureux et, en l’occurrence,on précise subtilement ce qu’implique un tel mouvement du cœur, qui, dans notre contexte, est refusé.  

 

Des expressions telles que amoureus approcemens « témoignages d’affection » (v. 1499) ou tourner son sens « détourner le sens de son propos, jouer sur les mots » (v. 16775) se caractérisent, quant à elles, par leur densité expressive. La première traduit, en un simple syntagme nominal pluriel à deux constituants, les trois procès à l’œuvre (s’approcher, se saluer et exprimer un sentiment) en même temps que la réciprocité du geste et la nature du sentiment exprimé. La seconde expression charge le déterminant possessif de sous-entendre le signifiant non exprimé (ex. parole) mais impliqué par le substantif sens et le rapport logique (locuteur-message) qui le lie au sujet.

 

L’innovation ou du moins l’originalité lexicale peut même concerner des descriptions de gestes on ne peut plus ordinaires. Il en est ainsi de l’action d’enrouler une toile, signifiée par l’hapax enrondeler (v. 20254), de celle de s’avancer, signifiée, à propos d’un prédateur, par cet autre hapax faire ses apas (v. 5354), ou encore de l’idée de « mal nourri » qui, pour qualifier un cheval, est rendue à la fois par le classique mal nouri et le terme isolé malagrené (v. 10754). Le mot moiien inspire tout particulièrement deux locutions adverbiales inédites en dehors de Froissart : moiiene ne moiiens « quelle que soit l’ambassade envoyée, sans discussion possible » (v. 1215) et sans avoir moiien ne moiienne (v. 20574) « sans aucun intermédiaire, sans présence d’aucune autre personne ». On pourrait enfin citer le sens métaphorique de « volontiers » voire « au comptant » pris par lance sus fautre (v. 20528) concernant un paiement[14]. On voit que l’innovation lexicale n’est pas sous-tendue par le seul souci esthétique de variété, mais qu’elle introduit souvent des nuances descriptives, signe de la recherche d’un certain réalisme, ou qu’en exploitant le principe d’implication logico-sémantique, elle crée des expressions dont la densité sémantique sert à la fois les intérêts de la versification et l’expressivité du texte.

 

Il est d’autres aspects intéressants de la créativité lexicale de Melyador, qui ressortissent plus strictement au style. L’auteur use d’abord en abondance d’expressions imagées, qu’il aime souvent à filer. À la fin du roman, pour parler de Mélyador qui rapporte sans ambages aux rois la volonté de sa sœur Phénonée concernant son mariage, il élabore une métaphore du cheminement qui semble être de son cru, puisque, pour l’heure, on ne la trouve attestée nulle part. Est d’abord employée l’expression sans point au tour ceminer (v. 30275), littéralement « sans point contourner l’obstacle », ce qui pourrait correspondre au français moderne « sans tourner autour du pot ». Puis l’image se poursuit avec la précision va tout le plain (v. 30276) : littéralement « il avance sans obstacle », d’où « il va droit au but », voire dans un sens contextualisé « il parle sans ambages ».

 

On soupçonne également Froissart de jouer sciemment avec les différentes valeurs sémantiques des lexies et de favoriser le double sens là où celui-ci introduit une pointe d’humour ou confère un tour poétique au récit. Cette propension est illustrée à merveille par les v. 20525-20533, où Valienne, chambrière de Phénonée, s’adresse à Agamanor, qui, en costume d’artiste peintre, rend visite à sa bien-aimée sous le motif de lui vendre une toile :

 

« Maistres, prendés quarante mars

que ma dame, dont li regars

vault mieulz ne fait li dons d’une aultre,

vous envoie lance sus fautre. »

Agamanor se resjoÿ

d’une parolle qu’il oÿ,

ce fu dou regart seulement

que ceste mist la en present,

et rompi sa merancolie […]

 

 

Selon le point de vue adopté, le contexte est à la fois commercial et amoureux : commercial du côté de Valienne, chargée de payer dûment l’artiste pour la toile achetée par sa maîtresse ; amoureux du côté d’Agamanor, qui, par le biais de cette œuvre, espère déclarer son amour à Phénonée. Pour la servante, le don est pécuniaire, dans toute sa matérialité ; pour son interlocuteur, il est don du cœur, don sentimental et immatériel avec toute la poésie que cela implique. Et c’est cette poésie qui paraît résonner dans le récit qui fait suite au discours trivial de Valienne, pour décrire l’état psychologique du chevalier. D’abord, Agamanor opère une lecture sélective et sentimentale du message en ne retenant du thème du don, du present que celui du regart de Phénonée, pourtant réduit dans la bouche de Valienne à une simple relative explicative : la locution mettre en present met l’accent sur la notion de don avec le sens de « offrir, présenter ». L’expression se situe encore au niveau de la relation communicationnelle établie entre les deux personnages, même si l’interprétation du message détourne celui-ci de son but. Mais, au niveau de l’auteur, le choix du mot present à la rime n’est pas innocent. Son association au mot regart, qui renvoie à la perception visuelle, tend à rappeler par ricochet son sémantisme premier de « présence ». La locution se double dès lors du sens de « mettre en présence, faire apparaître », à la manière de ce qui se passe dans l’esprit d’Agamanor, dont la réception du discours de Valienne et son interprétation sentimentale fait littéralement apparaître dans son cœur amoureux le regart, la « vision » de sa bien-aimée. La polysémie du mot present motive celle de son associé regart. On quitte la sphère communicationnelle pour pénétrer plus avant dans la psychologie du personnage. Le phénomène sémantique rend compte du phénomène psychologique ainsi décrit en une unique locution, dont la densité sémantique confère au texte une remarquable force expressive et une haute valeur poétique. Pour qui est attentif à la lettre, le roman abonde en phénomènes du même genre.

 

L’examen lexical permet ainsi de dégager trois grandes fonctions de l’innovation lexicale et sémantique dans Melyador : fonction sémantique quand la lexie ou la variation sémantique inédite introduit une nuance ou présente une densité que n’offre pas le répertoire connu ; fonction stylistique quand la nouvelle lexie forgée concurrence sans valeur ajoutée les formules courantes pour introduire une variété formelle, gage de la qualité esthétique du texte ; fonction expressive quand elle joue avec les potentialités de l’écriture littéraire (en vers) et soutient la valeur poétique du texte. Par tous ces phénomènes lexicaux, on devine l’effort continu de l’auteur pour soigner l’écriture du roman, son souci du détail tout autant que son aisance et son plaisir à jouer avec la langue. On voit combien le choix des mots est appliqué, réfléchi, combien est ciselée cette écriture qui joue des échos lexicaux et des sous-entendus.

 

Pour vérifier plus avant de telles impressions sur la qualité stylistique de ce roman, il faudrait procéder à un même recensement exhaustif des lexies dans les autres œuvres de l’écrivain et croiser les relevés. Malheureusement, les éditions de ces textes offrent des glossaires trop peu développés pour être exploitables dans une telle perspective. Le travail reste à faire. Mais déjà, à la lumière des premiers résultats obtenus pour Melyador, on peut à bon droit rejeter avec assurance l’hypothèse d’un texte de second ordre, qui, pour son auteur, n’aurait été qu’un passe-temps facile. En écrivant Melyador, Froissart se souciait tout autant de sa postérité qu’en composant ses autres œuvres, comme semblait déjà le signifier toute la publicité dont il entoure son roman en l’évoquant explicitement ou implicitement dans ses dits et ses Chroniques. Bien plus : sur ce plan, il ne s’est pas laissé envahir par la fascination exaltée qu’on lui prête volontiers pour le mythe chevaleresque. Le fond du récit n’a pas pris le pas sur la forme : l’expression lexicale est maîtrisée, riche et recherchée, juste et subtile.

L’étude du vocabulaire de Melyador, d’abord motivée par un souci linguistique et philologique dans le cadre de l’édition critique du texte, se sera révélée très instructive à d’autres égards. Elle montre que, outre leur apport à la lexicologie et à la lexicographie, le glossaire et son adjuvant possible, la synthèse lexicale, à la condition d’appliquer au plus près les critères d’exhaustivité et de sémantisation recommandés par les linguistes, peuvent rendre de fiers services aux autres champs d’études que sont la stylistique et la critique littéraire. Elle illustre ce que disait Aby Warburg : « le Bon Dieu est dans les détails », principe que nous faisons volontiers nôtre, à la suite  également d’Ernst Robert Curtius[15]  et de Leo Spitzer[16]. Scruter le détail, car le choix des mots n’est jamais laissé au hasard, à plus forte raison dans un texte versifié. Aussi, sans jamais perdre de vue la connaissance encore parcellaire que nous avons de la langue médiévale, il s’impose dans le cas de Froissart, dont la production se caractérise par une convergence de phénomènes lexicaux déjà sensiblement perceptible grâce aux quelques travaux réalisés, de reconnaître, fut-ce provisoirement, ce que L. Spitzer désignait comme la Wortbildungals stilistisches Mittel, la « valeur stylistique du néologisme »[17], ou plus exactement dans notre cas la valeur stylistique du recours à des raretés ou à des nouveautés lexicales, ressources parmi d’autres de l’elocutio. Le relevé exhaustif des lexies, de leurs variations sémantiques et de leurs contextes d’emploi peut ainsi dégager certaines tendances stylistiques, percer certains secrets d’écriture d’un auteur pour éventuellement jeter quelque lumière sur ses intentions. C’est alors que l’examen systématique et méthodique de la lexie contribue à l’archéologie stylistique de l’auteur.

 


[1]Nous remercions le Fonds québécois pour la recherche sur la société et la culture, qui soutient financièrement la recherche dont nous rendons compte ici de certains résultats.

[2]Édition que nous publierons prochainement.

[3]Meliador,Paris, Société des anciens textes français, 1895-1899, 3 tomes ; réimpr., New York-London, Johnson Reprint Corporation, 1965.

[4]Voir notamment Gilles Roques, « À propos d’éditions récentes de textes de moyen français. Problèmes et méthodes en lexicologie médiévale », dans Sémantique lexicale et sémantique grammaticale en moyen français, éd. Marc Wilmet, Bruxelles, Centre d’Études linguistiques et littéraires de Vrije Universiteit Brussel, 1978, p. 3-21 ; Kurt Baldinger, « Splendeurs et misères des glossaires (à propos de nouvelles recherches rabelaisiennes) », dans Le Moyen Français : recherches de lexicologie et de lexicographie. Actes du VIe Colloque International sur le Moyen Français. Milan, 4-6 mai 1988, éd. Sergio Cigada et Anna Slerca, Milan, 1991, t. I, p. 265-288 ; Claude Buridant, « En passant par le Glossaire des Glossaires du moyen français », Revue de linguistique romane, 55, 1991, p. 427-478 ; voir aussi infra notes 5 et 6.

[5]Jean-Pierre Chambon, « Lexicographie et philologie : réflexions sur les glossaires d’éditions de textes », Revue de linguistique romane, 70, 2006, p. 123-142, p. 127 pour la citation.

[6]Robert Martin, « Les “normes” du DMF (Dictionnaire du Moyen Français) », dans Le Moyen français. Philologie et linguistique. Approches du texte et du discours. Actes du VIIIe Colloque international sur le moyen français, éd. Bernard Combettes et Simone Monsonégo, Paris, Didier Érudition, 1997, p. 297-305.

[7]Pour les emplois originaux des expressions forgées autour du mot fautre dans Melyador et chez Froissart en général, nous nous permettons de renvoyer à notre article « Fautre et lance sor fautre en ancien et en moyen français », Revue de linguistique romane, 73, 2009, p. 149-183.

[8]À titre comparatif, le second volume de la Deuxièmepartie de Perceforest (éd. Gilles Roussineau, Genève, Droz, 2001), d’ampleur équivalente à notre texte,offre, d’après son éditeur, 22 emplois récents ou premières attestations, sept hapax et 59 sens non attestés.

[9]Voir Jean Foulet, « Étude sur le vocabulaire abstrait de Froissart : ordonnance », Romania, 67, 1942-1943, p. 145-216 ; Ibid., « Imaginer », Romania, 68, 1944-1945, p. 257-272 ; Ibid., « Prendre parti », Romania,69, 1946-1947, p. 145-173.

[10]Jacqueline Picoche, Le Vocabulaire psychologique dans les Chroniquesde Froissart, t. I, Paris, Klincksieck, 1976 ; t. II, Amiens, Université de Picardie, Publications du Centre d’Études Picardes, 1984 ; Ibid.,« Grevé, constraint, abstraint et apressé dans les Chroniques de Froissart », dans Du mot au texte. Actes du IIIe Colloque International sur le Moyen Français, Düsseldorf, 17-19 septembre 1980, éd. Peter Wunderli, Tübingen, 1982, p. 115-123 ; Ibid., « Le verbe aimer et sa famille dans les Chroniques de Froissart », dans Mélanges offerts à Alice Planche, Paris, Les Belles Lettres, 1984, p. 371-378.

[11]soi coulourer « porter en armoiries », v. 3288 ; coulouré « peint », v. 2743, 4545, 25704 ; « au teint éclatant », v. 29778 ; estre coulouré « changer de couleur, être troublé », v. 25857.

[12]Voir note 9.

[13]Pour les autres mots, on se reportera à la synthèse lexicale présentée en introduction à notre édition.

[14]Voir N. Bragantini-Maillard, art. cité, p. 162-164 ; les p. 164 sqq. analysent d’autres emplois novateurs de la locution sus fautre.

[15]Voir E. Robert Curtiu, La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, traduit de l’allemand par Jean Bréjoux, Paris, PUF, 1956, t. I, p. 81.

[16]Voir L. Spitzer, « Art du langage et linguistique », dans Id., Études de style, Paris, Gallimard, 1970, p. 45-78, plus particulièrement p. 64-65.

[17] Voir L. Spitzer, Die Wortbildung als stilistiches Mittel exemplifiziert an Rabelais, Halle, 1910.Nous empruntons la traduction  à Jean Starobinski, « Leo Spitzer et la lecture stylistique », introduction à L. Spitzer, Études de style,  op. cit., p. 9.