Par
René Létourneau
Maîtrise, Études anciennes, Université Laval

 

La plupart des philosophes médiévistes modernes croient avec raison en la nécessité de participer au dépouillement des nombreuses œuvres philosophiques transmises par le Moyen Âge en les éditant avant de les analyser subséquemment pour leur contenu. Une telle entreprise, aussi noble soit-elle, n’est pas sans difficulté et demande des efforts soutenus pouvant s’étaler, dans certains cas, sur plusieurs années. Dans le genre abondant et très diversifié de la littérature philosophique médiévale, on trouve le corpus appelé « didascalique », lequel correspond à la littérature universitaire et philosophique de base, de première main, composée soit par des maîtres soit par des étudiants. Dans un premier temps, àpartir d’un exemple précis, les Communia gramatice[1], un long compendium grammatical universitaire anonyme, inédit, vraisemblablement issu de la Faculté des arts de l’Université de Paris et daté approximativement du début de la décennie 1250, nous traiterons rapidement du genre littéraire didascalique (la littérature de base issue de la Faculté des arts), de ses trois sous-genres (les guides d’examen, les introductions à la philosophie et les collections de questions) et, partant du général au particulier, de la place qu’occupent les Communia gramatice dans cette division. D’autre part, nous relèverons quelques caractéristiques méthodologiques propres à l’édition d’un tel texte d’abord du point de vue de son support écrit – en l’occurrence un manuscrit unique – puis de son contenu théorique.

 

La littérature didascalique

 

Nous disposions auparavant de très peu d’informations précises entourant le type d’enseignement et surtout le contenu dispensé par les maîtres ès arts parisiens, mais fort heureusement, il y a de cela un peu plus de vingt ans[2], des philosophes médiévistes ont entrepris, autour des rares œuvres alors connues et apparentées au genre didascalique, l’élaboration d’un inventaire de toute une littérature universitaire de base sur lequel ils travaillent depuis ce temps. L’entreprise d’édition ainsi que l’étude du corpus des textes didascaliques artiens du XIIIe siècle constituent en effet un champ de recherche plutôt récent. Après l’édition de la Diuisioscientie[3] de Jean de Dacie par Alfred Otto (1955) et du De ortu scientiarum[4] de Robert Kilwardby par Albert G. Judy (1976), il faut attendre la fin des années quatre-vingt pour que paraissent plus régulièrement les éditions critiques d’autres introductions à la philosophie, collections de questions ou guides pour les examens de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle jusque-là inédits. Une bonne vingtaine de ces écrits sont aujourd’hui disponibles, ce sont eux qui doivent alimenter notre comparaison avec les Communia gramatice. Parmi ceux-ci, nous comptons le célèbre Guide de l’étudiant parisien[5], compilation « examinatoire » des années 1230-1240 découverte en 1927[6] et dont le travail de préparation de l’édition critique – dès lors matérialisé par une édition critique provisoire – a servi de cadre à la tenue d’un colloque international en 1993, à la Faculté de philosophie de l’Université Laval de Québec[7]. Sans entrer dans le détail des doctrines philosophiques de ces ouvrages, il faut néanmoins comprendre que l’emploi du terme « didascalique » renvoie à une unité de contenu, dans la mesure où le même enseignement transparaît sous des formes écrites différentes.

 

Qu’entendons-nous par « didascalique » ? Dernier d’une série de propositions de qualificatifs (après « introductions à la philosophie » et « textes didactiques »)[8], il s’agit d’un néologisme forgé à partir du Didascalicon (De studio legendi) rédigé au début des années 1120 par Hugues de Saint-Victor, notoire représentant et héritier de toute la tradition en Occident latin des divisions des sciences (en l’interprétant à la lumière des débuts de la Renaissance du XIIe siècle). Cette même tradition remontait jusqu’au De doctrina christiana d’Augustin et consistait à établir une liste des artes nécessaires, via leur étude, au perfectionnement de l’homme de même que les motifs justifiant ces choix. Multiséculaires et pluriculturelles furent les innovations théoriques au Moyen Âge : il n’est donc pas étonnant de constater que les maîtres ès arts du XIIIe siècle, Arnoul de Provence par exemple, se sont certes inspirés de cette dite tradition latine autochtone[9], mais aussi, dans la mouvance du récent contact avec la philosophie péripatéticienne et platonicienne gréco-arabe, y ont trouvé, puis adapté, pour l’élaboration de leurs divisions scientifiques, une source ultime : les prolégomènes à la philosophie de la scolastique grecque tardive[10]. « Didascalique » fait donc référence symboliquement au guide de lecture de l’auteur le plus représentatif de l’école de Saint-Victor au XIIe siècle[11] tout en ayant le mérite d’« éviter une confusion pour ainsi dire de premier degré »[12] de l’épithète didactique.

 

Nous distinguons généralement trois types de textes artiens appartenant au genre littéraire didascalique : les introductions à la philosophie, les collections de questions et les guides d’examen[13]. Les deux dernières catégories sont cependant plus difficiles à particulariser, les bases servant à définir le guide d’examen étant plus larges, moins canoniques que celles de l’introduction à la philosophie. D’ailleurs, toutes les œuvres didascaliques dites introductives suivent à peu près le même modèle : une recommandation de la philosophie, une définition de celle-ci puis, finalement, une division et une définition des sciences[14]. En ce qui concerne les guides d’examen, parce qu’ils s’apposent eux-mêmes cette étiquette en précisant leur finalité, seuls le Guide de l’étudiant parisien du manuscrit Ripoll 109 et les Points communs des arts libéraux(contenus au long dans le manuscrit Paris, BnF, lat. 16390 [fol. 194ra-200va] et en abrégé dans le manuscrit Paris, BnF, lat. 16617 [fol. 161v-170v])méritent actuellement d’être considérés comme tels. Le premier a été conçu pour de futurs maîtres en vue de l’obtention de la licence d’enseigner (licentia docendi), le compilateur anonyme indiquant dans son introduction :

 

Nous, remarquant la plus grande incommodité et la difficulté dans les questions qui ont le plus coutume d’être faites aux examens, parce qu’elles sont trop dispersées et contenues dans diverses facultés, <c’est-à-dire dans divers domaines d’études, nous, donc>,ne constatant <en outre>relativement à ces <questions> nul ordre ou continuation, avons tenu pour digne <d’effort>, dans une manière de condensé, de traiter à fond des questions de cette sorte avec leurs solutions et d’expliquer relativement à elles avec un certain ordre ou continuation– dans la mesure où nous le pourrons le mieux– les choses qu’il y a lieu, d’abord en commençant par « philosophie », qui est un nom commun dans n’importe quelle faculté <c’est-à-dire dans n’importe quel domaine d’études>[15].

 

De la même manière, l’auteur des Points communs des arts libéraux annonce le but de son travail non en guise d’introduction comme dans le cas du Guide de l’étudiant parisien, mais à la toute fin, dans son épilogue :

 

Voilà les <points> communs auxquels sont tenus de répondre les candidats à la licence ès arts. Nous en avons traité en superficie, comme on l’a vu, parce que nous n’y avons pas déployé notre zèle à cause de la jactance, mais à cause de l’amitié de certains moins avancés. Et parce que, sans aide, nous avons colligé ces <points communs> à partir de nombreuses <sources>, c’est pourquoi nous demandons pardon pour ce qui a été omis[16].

Centrées sur une seule matière contenue dans les vieux cadres du triuium et du quadriuium, les Communia gramatice, de même que les Communia logice[17] ou d’autres manuels tels les Questiones mathematice[18], incarnent un dernier sous-genre de la famille didascalique, celui des collections de questions. Au niveau de la forme, elles trahissent assez rapidement leur vocation plus pédagogique que mnémonique : c’est qu’elles se fondent davantage sur la matière et moins sur les grandes lignes des livres obligatoires. Cette caractéristique, dans le cas des Communia gramatice, devient rapidement une évidence.

 

 

Les Communia gramatice, ms. Paris, fonds latin, BnF 16617, fol. 185v.

 

 

Les Communia gramatice : quelques remarques sur le contenu

 

Les Communia gramaticeou en français Pointscommuns de grammaire (folios 183rb-205vb), sont une compilation didactique anonyme, jamais éditée ni traduite, faisant suite, sans solution de continuité[19], aux Communia logice (anonyme ; folios 171ra-183rb) dans son seul témoin manuscrit connu : le manuscrit Paris, Bibliothèque nationale de France, fonds latin 16617. Celui-ci est l’un des quelque cent vingt volumes légués à la bibliothèque de la vieille Sorbonne par Pierre de Limoges, ancien maître à la Faculté des arts de Paris dans la deuxième moitié du XIIIe siècle[20]. Les Communia gramatice, dont la fonction exacte reste encore à préciser, se présentent sous la forme de quatre-vingts colonnes visant à l’étude, sous le modèle partiellement dialectique[21], de plusieurs éléments : le statut épistémologique de la grammaire, à travers sa définition et la recherche de son sujet (183rb), la division grammaticale priscianique (184ra), le son vocal (184rb), la lettre (184va), la partie de la grammaire que Priscien appelle « étymologie » (186rb), le nombre et la définition des parties de l’énoncé (186vb), le nom (187rb), le verbe (188rb), le statut du gérondif (189va), le participe (191rb), le pronom (193ra), les parties de l’énoncé indéclinables en général (195ra), la préposition (195ra), l’adverbe (195rb), le statut de l’interjection (196va), la conjonction (197rb), la « diasynthétique », c’est-à-dire la syntaxe ou la construction[22] (198ra) et, finalement, le Barbarismus[23]de Donat (205rb). L’ordre des matières ici suivi correspond à peu près à celui adopté par Priscien dans ses Institutions grammaticales[24]. Selon Olga Weijers, il s’agirait, dans la tradition d’un « enseignement sous forme de questions » diverses « qui ne sont pas directement liées aux textes », d’un exemple de « littérature d’introduction destinée aux étudiants débutants »[25]. C’est là une énumération certes élémentaire des enjeux grammaticaux discutés dans les Communia gramatice, mais on assiste néanmoins, à travers elle, au déploiement d’un véritable projet graduel et hiérarchique servant en quelque sorte de fil conducteur à qui veut prétendre à une connaissance de l’ensemble de la grammaire alors fortement tributaire de la tradition latine issue de Priscien de Césarée, la figure autoritaire par excellence en ce domaine (avec Donat, le précepteur de St-Jérôme et du commentateur Servius), depuis l’Antiquité tardive. Nous reviendrons plus loin sur la relative complexité des notions théoriques aussi densément étudiées[26]. Les premiers défis liés au travail d’édition d’un texte didascalique concernent la lecture même des sources originales manuscrites.

 

Les Communia gramatice : support écrit et édition

 

Les Communia gramatice, un texte anonyme qu’on ne peut dater approximativement que par le contenu et qui eut une utilité aujourd’hui encore difficilement saisissable, ne nous sont connues que par un seul témoin manuscrit. D’assez bonne qualité graphique, les folios du manuscrit fonds latin, BnF 16617 présentent toutefois une orthographe souvent sous forme abrégée, suggérant un souci peu subtil d’économie spatiale. Ce qui s’explique par le fait que le matériel nécessaire à la fabrication des codex coûtait relativement cher à l’époque. L’exemple qui suit est représentatif de l’ensemble du traité. On remarquera que très peu de mots sont écrits en entier. Comme dans toute sorte de littérature, seules l’habitude et l’assimilation progressive des notions traitées – ou comme l’auteur l’écrit : « déterminées »[27] – dans le texte (ce qu’on pourrait appeler « l’apprentissage du contexte ») en permettront la lecture performante, propre à l’édition :

 

 

Les Communia gramatice, fol. 196va : (À la moitié de la première ligne) Consequenter queritur de interiectione utrum sit pars orationis et uidetur quod non, quia omnis pars orationis inponitur a ratione ad significandum, set interiectio non inponitur a ratione ad significandum, ergo non est pars orationis. Maior patet de …

 

Rédigé en deux colonnes, le texte ne montre évidemment pas une ponctuation conforme à la norme moderne, mais est tout de même divisé en paragraphes de manière constante et fiable. Les arguments, bien disposés suivant la méthode dialectique, sont séparés par deux « pieds de mouche » dont l’utilité se transporte facilement dans un effort philologique. Notre édition des Communia gramatice respecte ces divisions ; très peu de motifs valables en effet ne poussent à en déroger. Dans le cas qui suit, les pieds de mouche (deux traits noirs légèrement inclinés) délimitent adéquatement les questions introductrices, l’argument « ad oppositum » à la ligne six et la première réponse (ad primum) à la ligne huit :

 

Les Communia gramatice, fol. 190ra.

 

Parfois aussi les pieds de mouches marquent un deuxième niveau de réflexion qui nécessiterait des points, des tirets, des points-virgules ou des deux-points en français. Au folio 197r, alors qu’il s’interroge sur les divers types d’interjections, l’auteur anonyme introduit une digression sur la division des « interiectiones » par deux pieds de mouches dont nous n’avons pas tenu compte dans notre édition (devant « Nos habemus », à la quatrième ligne) :

 

 

Les Communia gramatice, fol. 197ra : Item sicut habemus interiectionem significantem affectum causatum a presenti bono sicut interiectionem gaudii, sic uidetur quod debemus habere interiectionem significantem affectum causatum a futuro bono uel presenti bono. Nos habemus interiectionem significantem affectum causatum a presenti malo sicut interiectionem doloris, simile habemus interiectionem …

 

Malgré l’omniprésence d’abréviations et la confusion que peut engendrer dans le manuscrit la présence ponctuelle de pieds de mouches destinés à marquer différents niveaux de pensée, la lecture des Communia gramatice n’est, dans les faits, pas plus difficile que celle de la plupart des manuscrits médiévaux non ecclésiastiques. De ce point de vue même, le bon état de conservation du codex BnF 16617 – et par conséquent l’absence quasi-totale de lacunes – rend le travail paléographique relativement aisé. Si nous voulons traiter des difficultés méthodologiques les plus évidentes de notre édition latine des Communia gramatice, force est de mentionner a priori la complexité du phénomène intellectuel dans lequel celles-ci sont nées.  

 

Les Communia gramatice : contenu théorique et édition

 

Nous avons parlé plus haut de « l’apprentissage du contexte », une étape préalable au travail d’édition d’un texte didascalique[28]. Ce dit apprentissage s’avère extrêmement bénéfique pour l’éditeur, puisqu’il constitue un contact direct avec l’un des plus riches et des plus influents courants intellectuels de masse qu’ait connu l’Occident, contact qui se fait par la consultation d’une littérature toujours grandissante en philosophie médiévale. En effet, cette littérature réunit dans un même univers d’érudition : les philosophes antiques, les grammairiens latins (surtout Donat, Priscien et Pierre Hélie), les dialecticiens médiévaux, le corpus des éditions philosophiques du Moyen Âge, plusieurs traités de théologie, la littérature didascalique, des études modernes sur ces mêmes thématiques, etc.  

 

Les réels défis de notre projet sont donc apparus dans le contenu doctrinal lui-même typique de l’éclectisme des idées à la Faculté des arts de Paris. Longtemps trop peu garnie, dès le début du XIIe siècle, la bibliothèque moyenne des institutions scolaires européennes reçoit des Arabes d’Espagne, une quantité importante d’ouvrages variés, notamment les grands titres de la tradition philosophique gréco-arabe qui joint Aristote et Platon aux plus illustres de leurs commentateurs. Dans l’Université de Paris du XIIIe siècle, alors que celle-ci vient tout juste de naître, on se donne justement pour mission première de mettre de l’ordre dans l’immensité de cette nouvelle littérature en l’intégrant adéquatement aux différentes parties de la discipline philosophique[29].

 

Concrètement, un étudiant de la Faculté des arts, vers l’an 1250, doit suivre des cours qui touchent d’abord le triuium (à Paris, la logique domine, suivent la grammaire et dans une bien moindre mesure la rhétorique), le quadriuium (l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie), la morale (à partir d’un Éthique à Nicomaque incomplet), les sciences naturelles, la physique et la métaphysique (avec la multitude des traités d’Aristote touchant ces disciplines)[30]. On parle aussi, et c’est là un paradigme plus qu’essentiel pour comprendre le fonctionnement à la Faculté des arts, d’« interrelation des disciplines ». Les sciences, une fois bien définies suivant la leçon des Seconds analytiques (le guide aristotélicien d’épistémologie et de la démonstration scientifique), sont rapprochées les unes des autres dans une sorte de quête unitaire : chaque science offrant sa contribution à la connaissance du tout. C’est pourquoi on n’hésite pas à utiliser l’arithmétique, la psychologie, la physique ou la métaphysique, par exemple, pour régler des problèmes de grammaire. Au niveau épistémologique, c’est toutefois son rapport avec la logique d’inspiration aristotélicienne – science prisée des Parisiens depuis le XIe  siècle – qui définit le mieux, en grammaire, le concept d’interrelation des disciplines. Dans le texte suivant, on s’interroge, comme il est de coutume à l’époque, sur l’ordre hiérarchique devant être établi entre la logique et la grammaire ; cette relation est ici mise en parallèle avec celle qui unit la géométrie, science du quadriuium, à la perspective :

 

Conséquemment, on se demande si la grammaire subordonne à soi la logique. Et il semble que oui, car le langage considéré par le logicien ajoute au langage considéré par le grammairien une différence accidentelle, à savoir une vérité ou une fausseté, car le langage vrai ou faux ajoute au langage correct. Donc, comme la perspective qui est relative à la ligne visuelle est subordonnée à la géométrie qui est relative à la ligne, de la même façon, ainsi donc, il apparaît que la logique est subordonnée à la grammaire[31].

 

La philosophie naturelle, elle aussi éminemment tributaire du Stagirite dans les classes de l’Université parisienne, n’est pas en reste dans tout le processus qui délimite les champs de compétence de la science grammaticale. Dans la mentalité artienne, chaque discipline prouvée et reconnue comme telle dispose d’un spécialiste : le grammairien s’occupe de grammaire, le logicien de logique, le rhétoricien de rhétorique, le naturaliste de philosophie naturelle, par exemple. Quand certains éléments attirent l’attention de plus d’un spécialiste philosophiquement reconnu – le son émis par la bouche, la uox (que nous traduisons par « son vocal ») notamment –, un effort de distinction s’impose d’emblée. L’extrait qui suit différencie en effet la uox du naturaliste de la uox du grammairien ; il est inspiré d’un passage du De anima d’Aristote (420 b 27-28) :

 

Conséquemment, on se demande de quelle manière le son vocal appartient différemment au grammairien et au naturaliste […] Au premier <argument>, il faut dire que le naturaliste envisage les principes définis du son vocal, lesquels sont : l’<âme> sensitive et le poumon et l’artère, la langue, les dents. Et, de cette façon, là où il dit dans le livre Sur l’âme que le son vocal est un choc de l’air inspiré par l’âme sensitive vers la trachée-artère, le naturaliste envisage également le son vocal en relation avec le sens dont il est l’objet (l’audition), tandis que le grammairien envisage le son vocal en tant qu’il est significatif et que, par l’intermédiaire de celui-ci, il exprime des affects[32].

L’éclectisme des idées et l’interrelation des sciences justifiée par une conception globale de la philosophie et inspirée notamment de la pensée encyclopédique aristotélicienne, conséquence du raz de marée culturel qui frappa l’Occident au siècle précédent, entraînent ainsi leur part de difficultés dans l’édition moderne d’un texte universitaire médiéval en guidant le philologue dans les multiples et parfois obscurs dédales d’une exégèse très diversifiée. C’est néanmoins cette même richesse qui permet d’admirer aujourd’hui l’envergure de l’enseignement de ce temps, de même que l’ouverture d’esprit d’hommes, véritables philosophes au sens antique du terme, que certains ont trop souvent affublé du préjugé de la sèche et naïve soumission à l’autorité ecclésiastique. Plus qu’un voyage de pure érudition – et nous parlons d’une érudition parfaitement hétérogène –, l’édition d’un document didascalique est l’occasion idéale de rendre disponible aux érudits modernes et à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées un document unique en son genre et parfaitement représentatif d’une période de réelle effervescence intellectuelle, à savoir le XIIIe siècle français : les historiens de la philosophie ne peuvent aujourd’hui que constater ce fait.

 

Avec un certain recul, ces mêmes historiens devront insister en outre, toujours relativement à ce genre de littérature, sur l’importance primordiale des arts libéraux (et plus spécifiquement les trois arts du langage) dans le processus herméneutique qui concrétisa, en plein XIIIe siècle, la réunion sur la ligne du temps séculaire des acquis philosophiques et culturels antiques avec ce qui deviendra la philosophie en général. Au siècle de Thomas d’Aquin, la classification du savoir et l’intense exercice d’exégèse, deux procédés universitaires dont témoignent les Communia gramatice, ont en effet rapidement procuré aux nouveaux penseurs un bagage théorique loin d’être négligeable et, conséquemment, toute la confiance nécessaire pour faire valoir leurs propres réflexions et pour développer une manière de philosopher éminemment individuelle.

 


[1]Il était dans les habitudes des copistes médiévaux de remplacer la diphtongue classique « ae » par un « e » ; le titre des Communia gramatice ne fait pas exception, comme l’indique le manuscrit même dont elles sont issues. Cf., infra, p. 8, note 19 à propos de l’orthographe « gramatice » pour « grammaticae ».

[2]Claude Lafleur a été un précurseur dans le domaine avec la publication, en 1988, des Quatre introductions à la philosophie au XIIIe siècle : cf. C. Lafleur, Quatre introductions à la philosophie au XIIIe siècle. Textes critiques et étude historique, Montréal, Institut d’études médiévales ; Paris, Vrin, coll. « Publications de l’Institut d’études médiévales », 23, 1988.

[3]Jean de Dacie, Diuisio scientie, dans « Iohannis Daci Opera nunc primum edidit », éd. A. Otto, VoluminisPars I, Copenhague, Gad, coll. « Corpus Philosophorum Danicorum Medii Aeui I», 1, 1955, p. 3-44.

[4] Robert Kilwardby, De ortu scientiarum, éd. A. G. Judy, Londres, The British Academy ; Toronto, The Pontifical Institute of Mediaeval Studies, coll. « Auctores Britannici Medii Aeui », 4, 1976.

[5]Anonyme, Le « Guide de l’étudiant » d’un maître anonyme de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle, édition critique provisoire du ms. Barcelona, Arxiu de la Corona d’Aragó, Ripoll 109, ff. 134ra-158va [dorénavant le Guide de l’étudiant parisien], C. Lafleur avec la collaboration de J. Carrier, Québec, Faculté de philosophie, coll. « Cahiers du Laboratoire de philosophie ancienne et médiévale de la Faculté de philosophie de l’Université Laval », 1, 1992.

6Cf. C. Lafleur et J. Carrier (éds.), L’enseignement de la philosophie au XIIIe siècle. Autour du « Guide de l’étudiant » du ms. Ripoll 109. Actes du colloque international édités, avec un complément d’études et de textes, par C. Lafleur avec la collaboration de J. Carrier, assistés par L. Gilbertet D. Pichépour la constitution des index et de la bibliographie, Turnhout, Brepols, coll. « Studia Artistarum. Études sur la Faculté des arts dans les Universités médiévales », 5, 1997, p. xi.

7 Cf., supra, p. 2, note 6 pour l’édition des actes du colloque.

8Cf. C. Lafleur, « Les textes “didascaliques” (“introductions à la philosophie” et “guides de l’étudiant”) de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle : notabilia et status quaestionis »,dans O. Weijers et L. Holtz (éds.), L’enseignement des disciplines à la Faculté des arts (Paris et Oxford, XIIIe-XVe siècles) – Actes du colloque international, Paris, Brepols, coll. « Studia Artistarum. Études sur la Faculté des arts dans les Universités médiévales », 4, 1997, p. 351-352.

[9]Le succès du Didascalicon, à travers le Moyen Âge, est incontestable comme l’attestent sa diffusion partout en Europe et les quelque cent manuscrits qui nous en sont parvenus :                 cf. J. Taylor, The Didascalicon of Hugh of St. Victor, A Medieval Guide to the Arts. Translated from the Latin with an Introduction and Notes by Jerome Taylor, New York ; Londres, Columbia University Press, coll. « Records of Civilization, Sources and Studies », 64, 1961, p. 4-5. Pour une édition latine du Didascalicon : cf. Hugues de Saint-Victor, Hugonis de Sancto Victore, Didascalicon (De Studio Legendi), éd. C.H. Buttimer, Washington, D.C., The Catholic University of America Press, coll. « Studies in Medieval and Renaissance Latin », 1939.

[10]Cf.C. Lafleur, « L’enseignement philosophique à la Faculté des arts de l’Université de Paris en la première moitié du XIIIe siècle dans le miroir des textes didascaliques », dans Laval théologique et philosophique, Vol. 60, n° 3 (Oct. 2004), p. 412 et Id., « Les textes “didascaliques” (“introductions à la philosophie” et “guides de l’étudiant”) de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle : notabilia et status quaestionis », loc. cit., p. 353 : « […] les sources multiples (des textes didascaliques) sont à rechercher du côté desprolegovmena th``~ filosofiva~ de la scolastique grecque tardive médiatisés en partie par les prologues des commentaires de Boèce sur l’Isagoge, des accessus ad auctores des grammairiens latins, de l’encyclopédisme médiéval, des catalogues des sciences d’al-Fârâbî et de Gundissalinus et, cousin de ces derniers, d’un guide de lecture comme le Didascalicon d’Hugues de Saint-Victor ».

[11]Cf. M. Lemoine, « Les notions de “philosophe” et de “philosophie” dans l’école de Saint-Victor »,dans J. Biard (éd.), Langage, sciences, philosophie au XIIe siècle, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, coll. « Sic et non », 1999, p. 16.

[12]C. Lafleur, « Les textes “didascaliques” (“introductions à la philosophie” et “guides de l’étudiant”) de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle : notabilia et status quaestionis », loc. cit., p. 352.

[13]Cf. Id., « L’enseignement philosophique à la Faculté des arts de l’Université de Paris en la première moitié du XIIIe siècle dans le miroir des textes didascaliques », loc. cit., p. 442.

[14]Voir notamment les introductions des maîtres Arnoul de Provence et Olivier le Breton respectivement dans C. Lafleur, Quatre introductions à la philosophie au XIIIe siècle, op. cit.,    p. 295-355et Id., avec la collaboration de J. Carrier, « L’Introduction à la philosophie de maître Olivier le Breton », dans C. Lafleur et J. Carrier (éds.), L’enseignement de la philosophie au XIIIe siècle. Autour du « Guide de l’étudiant » du ms. Ripoll 109. Actes du colloque international édités, avec un complément d’études et de textes, par C. Lafleur avec la collaboration de              J. Carrier, assistés par L. Gilbertet D. Pichépour la constitution des index et de la bibliographie,op. cit.,p. 467-487.

[15]Anonyme, Guide de l’étudiant parisien, trad. C. Lafleur etJ. Carrier, dans L’« abrégé examinatoire » (alias « Guide de l’étudiant parisien » ou « Compendium “Nos grauamen” ») du ms. Ripoll 109 vers 1230-1240, Québec, Faculté de philosophie, Université Laval, coll. « Cahiers du Laboratoire de philosophie ancienne et médiévale de la Faculté de philosophie de l'Université Laval », 5, 2004, p. 5, § 1. Cf. Anonyme, Guide de l’étudiant parisien, éd. C. Lafleur et                      J. Carrier, op. cit., p. 27, § 1 : « Nos grauamen quam plurimum et difficultatem attendentes in questionibus que maxime in examinationibus solent fieri, eo quod nimium sunt disperse et in diuersis facultatibus contente, nullum de hiis habentes ordinem uel continuationem, dignum duximus, in quadam compendiositate, huiusmodi questiones cum suis solutionibus pertractare et de eis quodam <ordine> uel continuatione – prout melius poterimus – ea que contingit explanare, primum incipientes a ‘philosophia’, que nomen est commune in qualibet facultate ».

[16]Anonyme, Points communs des arts libéraux, trad. C. Lafleur et J. Carrier, dans « Points communs des arts libéraux » (« De communibus artium liberalium ») vers 1250. Traduction par C. Lafleur, avec la collaboration de J. Carrier, Québec, Faculté de philosophie, Université Laval, coll.« Cahiers du Laboratoire de philosophie ancienne et médiévale de la Faculté de philosophie de l’Université Laval », 18, 2004, p. 41, § 292. Pour le texte latin, voir l’édition de       C. Lafleur et J. Carrier dans « Un instrument de révision destiné aux candidats à la licence de la Faculté des arts de Paris, le De communibus artium liberalium (vers 1250 ?) », Documenti e studi sulla tradizione filosofica medievale, 5, 3 (1994), p. 203, § 292 : « Hec sunt communia quibus tenentur respondere licentiandi in artibus. De istis egimus in superficie, ut uisum est, quia in hiis non studuimus propter iactantiam, set propter aliquorum minus prouectorum amicitiam. Et quia ista ex multis sine adiutorio collegimus, ideo ueniam petimus de omissis ».

[17]Anonyme, Communia logice – 1 manuscrit (ms. Paris, BnF, lat. 16617, fol. 171ra-183rb). Édition partielle dans C. Lafleur et D. Piché avec la collaboration de J. Carrier, Porphyre et les universaux dans les « Communia logice » du ms. Paris, BnF, lat. 16617, Québec, Faculté de philosophie, Université Laval, coll. « Cahiers du Laboratoire de philosophie ancienne et médiévale de la Faculté de philosophie de l’Université Laval », 9, 2004.

[18]Anonyme, Questiones mathematice – 1 manuscrit complet (ms. Paris, BnF, lat. 16390,            fol. 201ra-206vb) et un fragment (ms. Paris, BnF, lat. 16617, fol. 170r-v). Édition partielle dans   C. Lafleur et J. Carrier (éds.), L’enseignement de la philosophie au XIIIe siècle. Autour du « Guide de l’étudiant » du ms. Ripoll 109. Actes du colloque international édités, avec un complément d’études et de textes, par C. Lafleur avec la collaboration de J. Carrier, assistés par L. Gilbertet D. Pichépour la constitution des index et de la bibliographie, op. cit., p. 489-520 et édition intégrale provisoire dans C. Lafleur, avec la collaboration de J. Carrier, Les « Questiones mathematice » (mss. Paris, BnF, lat. 16390 et 16617) : un compendium de la Faculté des arts de l’Université de Paris au XIIIe siècle. Édition provisoire du texte intégral, Québec, Faculté de philosophie, Université Laval, coll. « Cahiers du Laboratoire de philosophie ancienne et médiévale de la Faculté de philosophie de l’Université Laval », 6, 2003. Le cas des Questiones mathematice est cependant plus complexe et met au jour les limites de toute tentative de classification des textes didascaliques. Ce texte n’est pas absolument centré sur une seule matière, puisqu’en plus des disciplines du quadriuium, il traite de rhétorique, de morale, de la Consolation de Philosophie de Boèce et du Timée de Platon.

 

 

 

[19]Une continuité entre ces deux compilations didactiques est tout à fait possible (voire à peu près certaine), les premières colonnes des Communia gramatice ayant l’allure d’une zone tampon entre l’étude des deux disciplines. En effet, l’intérêt qu’on y montre pour la question d’une « science du langage », l’ensemble théorique dutrivium et le couple grammaire/logique suggère une unité entre les deux textes qui sont d’ailleurs joints dans leur désignation manuscrite : les titres Communia logice et gramatice (sic pour Communia logicae et grammaticae) dérivent directement de la mention du donateur qu’on lit au folio 224v du manuscrit 16617 : « Iste liber est pauperum magistrorum de Sorbonna ex legato m. Petri de Lemouicis quondam socii domus huius. In quo continetur tractatus uel ars opponendi et respondendi, communia gramatice et logice. Pretii xxx l. Cathenetur 12us inter logicales » : cf. Lafleur, « Les textes “didascaliques” (“introductions à la philosophie” et “guides de l’étudiant”) de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle : notabilia et status quaestionis », loc. cit., p. 356, note 50.

[20]Ibid.

[21]Nous disons partiellement, car il arrive que l’auteur préfère élaborer de simples questions, s’exemptant par conséquent de la démarche dialectique qui consiste brièvement soit en : 1) une question ; 2) une prise de position (à l’encontre de la solution évidente) ; 3) des arguments pour sa défense ; 4) des arguments pour la thèse contraire ; 5) une solution et une réfutation des arguments opposés ; soit en une question et une réponse souvent groupées en une série de questions suivie d’une série de réponses correspondantes, parfois accompagnées d’un contrarium auquel on répond également. Au sujet de la méthode dialectique et du procédé de la disputatio dans les universités des XIIIe et XIVe siècles : cf. O. Weijers, « La disputatio », dans O. Weijers et L. Holtz (éds.), L’enseignement des disciplines à la Faculté des arts (Paris et Oxford, XIIIe-XVe siècles) – Actes du colloque international, op. cit., p. 393-404 et O. Weijers, La « disputatio » dans les Facultés des arts au Moyen Âge, Turnhout, Brepols, coll. « Studia Artistarum. Études sur la Faculté des arts dans les Universités médiévales », 10, 2002.

[22]Les Médiévaux, à la suite de Priscien lui-même, appelaient « De constructione » les livres XVII et XVIII des Institutions grammaticales.

[23]Au Bas Moyen-Âge, on désignait par le terme « Barbarismus » le troisième livre de l’Ars maior du grammairien Donat qui traitait des vices et figures de langage.

[24]Priscien, Prisciani grammatici Caesariensis Institutionum grammaticarum Libri XVIII,      éd. M. Hertz, Leipzig, 1855-1859, dans Grammatici Latini [dorénavant GL] (reproduction anastatique Hildesheim, 1961), t. II-III.

[25]Weijers, « La disputatio », loc. cit., p. 395.

[26]Cf., infra, p. 12.

[27]Cf., inter alia, Anonyme, Communia gramatice, ms. Paris, BnF, lat. 16617, fol. 183vb.

[28]Cf., supra, p. 9-10.

[29]Comme l’écrit Claude Lafleur, il s’agit de répondre au besoin « de classifier le nouveau savoir, – principalement Aristote, avec le cortège de ses commentateurs grecs, juifs et arabes » :                 cf. C. Lafleur, Quatre introductions à la philosophie au XIIIe siècle, op. cit., p. 145.

[30]C. Lafleur, « Les “Guides de l’étudiant” de la Faculté des arts de l’Université de Paris au XIIIe siècle », dans M.J.F.M. Hoenen, J.H.J. Schneider et G. Wieland (éds), Philosophy and Learning. Universities in the Middle Ages, Leiden, New York ; Köln, Brill, coll. « Education and Society in the Middle Ages and Renaissance », 6, 1995, p. 148.

[31]Notre traduction. Cf. Anonyme, Communia gramatice, ms. Paris, BnF, lat. 16617, fol. 183vb : « Consequenter, queritur utrum gramatica subalternet sibi logicam. Et uidetur quod sic, nam sermo consideratus a logico addit supra sermonem consideratum a gramatico differentiam accidentalem, scilicet ueritatem uel falsitatem, nam sermo uerus uel falsus addit supra sermonem congruum. Sicut ergo perspectiua que est de linea uisuali subalternatur geometrie que est de linea, similiter, sic ergo, apparet quod logica subalternatur gramatice ».

[32]Notre traduction. Cf. Anonyme, Communia gramatice, ms. Paris, BnF, lat. 16617, fol. 184rb : « Consequenter queritur qualiter differenter pertinet uox ad gramaticum et ad naturalem […] Ad primum dicendum quod naturalis intendit de uocis principiis diffinitis, que sunt : <anima> sensitiua et pulmo et arteria, lingua, dentes. Et, huiusmodi, unde dicit in libro De animaquod uox est percussio aeris respirati ab anima sensitiua ad trachiam arteriam, intendit etiam naturalis de uoce in relatione ad sensum cuius est obiectum, gramaticus uero intendit de uoce in quantum significatiua est et, mediante ipsa, exprimit affectus ».