Adèle Clapperton-Richard
Université du Québec à Montréal

 

            Dans un contexte où la volonté de dépasser une histoire désuète des mentalités s’allie à la remise à jour d’une histoire des sociabilités, l’importance de considérer les émotions non seulement comme étant inscrites dans le déroulement de l’histoire, mais surtout comme ayant une histoire propre, semble nécessaire. La parution récente de l’ouvrage Sensible Moyen Âge : Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval, s’inscrit manifestement dans le sillon des perspectives historiographiques du renouveau de l’histoire des sensibilités et des émotions, qui invitent à repenser le cadre affectif à travers l’histoire. Piroska Nagy et Damien Boquet poursuivent une démarche qui vise à réhabiliter l’histoire des émotions pour faire contrepoids à une historiographie qui a trop souvent réduit l’émotion à un « ersatz d’histoire »[1] . Leur proposition d’une histoire culturelle de l’affectivité dans l’Occident médiéval vient déconstruire l’idée selon laquelle les émotions au Moyen Âge ne seraient que « perturbation psychologique et immaturité sociale »[2] . Ils mettent de l’avant des perspectives qui situent les émotions médiévales comme étant fondamentales dans la construction du social et des identités culturelles ; les émotions apparaissent ainsi productrices de sens dans des contextes particuliers.

 
Les émotions au coeur de la vie religieuse, sociale et politique

           Leur ouvrage fait donc le pari de présenter et d’expliciter le rôle, les représentations et surtout l’évolution de l’affectivité et des émotions dans des cadres distincts. Si l’enchaînement des chapitres suit un ordre plus thématique que chronologique, les thèmes abordés vers la fin de l’ouvrage sont davantage reliés à la période tardive du Moyen Âge. À la lumière des aspects que développent les auteurs, le domaine de l’affectivité dans l’Occident médiéval, malgré son exploration encore inédite et inachevée, apparaît incontestablement comme un outil d’analyse pertinent parce qu’indissociable du social, du culturel, et du politique[3]. L’émotion, entendue comme un processus et une manifestation s’inscrivant à l’intérieur d’un dispositif culturel, se pose ainsi comme « agent de la transformation historique »[4].

           Le sujet des émotions est vaste et, malgré un engouement de plus en plus affirmé de la part des historiens, il demeure encore peu défini. S’ajoutent à ces flous épistémologiques des contraintes méthodologiques importantes quant aux aux sources disponibles. Les auteurs ne s’en cachent pas : il est nécessaire de faire des choix et de se limiter à certains objets d’analyse. C’est donc essentiellement la société des Francs qui a été privilégiée pour explorer les liens entre christianisme, affectivité et vie sociale. Dans les royaumes francs, il semble que l’émotion – notamment l’amitié – soit « la matière même de la relation sociale, voire son moyen d’expression »[5]. Avec la diffusion des principes chrétiens de l’affectivité en-dehors des cercles ecclésiastiques, il apparaît impossible de laisser les émotions « aux marges du politiques »[6] . En parallèle de la définition monastique de l’amitié, l’instauration du régime féodal constitue aussi un facteur essentiel pour comprendre l’affectivité au Moyen Âge : si la relation interpersonnelle est incarnée dans le gouvernement, le lien affectif contient de facto une dimension politique[7]. Au cœur du politique, les émotions constituent donc des « interfaces entre le langage verbal, le langage corporel et le passage à l’acte » ce qui, pour les auteurs de Sensible Moyen Âge, confirme l’importance de les prendre au sérieux dans une historiographie de la dimension affective du pouvoir »[8] .

 

De l’émotion incarnée à l’émotion du peuple : nouvelles perspectives

            Boquet et Nagy présentent également une nouvelle approche de l’amour courtois qui recontextualise les modèles amoureux dans l’esthétisme médiéval. La fin’amor s’appliquant exclusivement au couple homme/femme, les auteurs soulignent et précisent sa distanciation d’avec les effusions affectives entre chevaliers ou moines, qui ne doivent pas sous-tendre un désir sexuel : le modèle affectif des chevaliers n’a ainsi pas les mêmes bases que la lyrique hétérosexuelle de la fin’amor. Une exploration exhaustive du domaine des dynamiques affectives médiévales semble impossible : les auteurs avouent cette limite méthodologique et assument leur choix de se concentrer uniquement sur les liens entre littérature et manifestations sociales des émotions.

            Les deux auteurs abordent aussi une thématique encore peu étudiée dans le champ historique : celle de l’émotion incarnée. Au XIIIe siècle s’inaugure un autre tournant émotif, exclusif à la sphère spirituelle. L’émotion incarnée prend forme et devient un « outil central de dévotion », dans les églises mais aussi dans les places publiques[9]. Ce tournant émotif dévotionnel aurait particulièrement touché les femmes, qui se seraient approprié une part de ces pratiques et les auraient à la fois marquées et transformées par leur influence. Les auteurs à ce sujet proposent une analyse genrée qui prend toute sa pertinence en déconstruisant un volet de l’historiographie qui aurait longtemps catégorisé les dévotions « excessives » comme étant « une affaire de femmes »[10] . L’élaboration d’une tradition mystique qui fait endosser une émotivité excessive aux femmes laïques, et qui demeure encore perçue comme un phénomène de « féminisation du religieux », doit être replacé selon les auteurs dans un contexte où « l’expressivité affective possède une cohérence anthropologique et culturelle »[11] .

            L’étude des cadres émotionnels dans l’élite laïque et l’élite spirituelle au sein de la société profondément chrétienne du Moyen Âge mène Boquet et Nagy au constat d’une certaine uniformisation et normalisation des paramètres affectifs. Demeure cependant la question des émotions du peuple illettré, des foules anonymes, des « masses muettes » ; s’il y a pertinence d’étudier l’émotion commune, l’intérêt des historiens se voit souvent contraindre par la rareté des sources. Par rapport à cette question, les auteurs soulignent adéquatement les difficultés méthodologiques et les biais rencontrés, notamment que les portraits de « l’émotion de la foule » sont donnés exclusivement par les élites sociales. Cela n’empêche cependant pas la poursuite d’une analyse qui se concentre sur la place et les fonctions de l’émotion populaire dans les récits[12].

           C’est peut-être là que se situe la contribution historiographique majeure de leur ouvrage : en rendant raison de l’émotion, les auteurs valident la pertinence d’ériger l’affectivité comme une catégorie d’analyse convaincante et nécessaire pour penser autrement l’histoire, et lèvent le voile sur un univers vaste et complexe mais qui n’en demeure pas moins fascinant. Les récits émotionnels se sont d’abord formés dans des « micro-mondes » et se sont ensuite diffusés dans l’ensemble de l’Occident médiéval pour façonner une tradition affective qui a certes évolué depuis, mais qui constitue un objet d’étude qui ouvre les possibles de la compréhension de la psyché humaine. Si la compréhension historique des réalités émotionnelles du passé en est encore à ses tâtonnements, Sensible Moyen Âge : Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval représente certainement un apport considérable pour guider la démarche historienne à ce sujet, en livrant une proposition aboutie combinée à un effort rigoureux de vulgarisation.

 


[1]Damien Boquet et Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge. Une histoire des émotions dans l’Occident médiéval, Paris, Seuil, 2015, p. 347.

[2]Longtemps le Moyen Âge a été perçu comme « instable émotionnellement », comme une « civilisation quelque peu immature parce que marquée par l’irrationalité, et donc positionnée tout en bas de ce que Norbert Elias appelait le "processus de civilisation" » (voir Damien Boquet, « La valeur morale des émotions dans le christianisme médiéval », texte d’une communication donnée à l’université de Paris X Nanterre, le 25 novembre 2011, [en ligne] http://emma.hypotheses.org/1445) ; Piroska Nagy, « Les émotions et l’historien : de nouveaux paradigmes », Critique – Éditions de Minuit, no 716-717, 2007, pp. 10-22) ; Damien Boquet et Piroska Nagy, « Pour une histoire des émotions. L’historien face aux questions contemporaines », dans Le sujet des émotions au Moyen Âge, Paris, Beauchesne, 2008, pp. 15-51). D’ailleurs, même si le terme émotion semble anachronique dans le cadre médiéval, il est le plus approprié pour désigner le champ historiographique. (Damien Boquet et Piroska Nagy, « Une histoire des émotions incarnées », Médiévales 61, automne 2011 p. 11).

[3]Damien Boquet et Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge, op. cit., p. 345.

[4]Damien Boquet et Piroska Nagy, « Une histoire des émotions incarnées », op. cit., p. 10, 13.

[5]Damien Boquet et Piroska Nagy, « Une histoire des émotions incarnées », op. cit., p. 10, 13.

[6]Ibid., p. 226.

[7]Ibid., p. 152.

[8]Ibid., p. 255.

[9]Ibid., p. 257.

[10]Ibid., p. 357.

[11]Ibid., p. 259.

[12]Ibid., p. 305.