Myriam Mongeau
Université du Québec à Montréal

 

           Paru en 2015 aux Éditions du remue-ménage, spécialisées dans la publication d'ouvrages sur la condition féminine, ce livre d’Élise Detellier est basé sur sa thèse de doctorat présentée en 2011 à l’Université de Montréal sous le titre « They Always Remain Girls » : la re/production des rapports de genre dans les sports féminins au Québec, 1919-1961[1]. Elle a également publié des articles portant sur le même sujet, notamment dans la Revue d’histoire de l’Amérique française[2], se spécialisant ainsi en histoire du genre et des femmes dans le sport, sujet assez peu étudié.

            À travers son ouvrage, Élise Detellier cherche à comprendre comment se produisent ou se reproduisent les rapports de genre dans les pratiques sportives à Montréal. C’est en examinant des discours, majoritairement masculins, de médecins, de religieux, de professeurs d’éducation physique, de même que ceux de sportives, qu’elle veut montrer comment les inégalités sociales entre les hommes et les femmes sont reproduites au Québec. Pour appuyer son analyse, elle étudie la pratique sportive des femmes dans deux établissements sportifs de Montréal.La participation des femmes aux sports fait l’objet de débats sociaux importants, parce que les sportives prennent alors part à un domaine associé aux hommes. À ce sujet, l’auteure affirme que « le sport est conçu comme un espace de construction de l’identité masculine, les sports féminins représentant un lieu de transgression, de production et de reproduction des rapports de genre »[3]. Finalement, Detellier cherche aussi à montrer comment, outre le genre, la langue, la classe et la religion influencent également les discours sur les pratiques sportives des femmes.

            Detellieramorce son analyse en 1919, expliquant que la décennie 1920 est celle de l’âge d’or des sports féminins au Canada, mais surtout, que les Montréalaises ont plus que jamais accès aux sports avec l’ouverture de la Palestre nationale en 1919, institution francophone mixte, puis du YWCA en 1920, centre sportif anglophone, exclusivement féminin. L’analyse se termine en 1961, alors que l’organisation des sports sera davantage gérée par les institutions fédérales et provinciales, et que la Palestre ouvrira un deuxième centre sportif, le centre Paul-Sauvé.Cet ouvrage est divisé en cinq chapitres, qui répondent à deux objectifs. Dans les deux premiers chapitres, l’auteure précise d’abord les discours et les débats, des élites masculines et de femmes du milieu du sport, sur la pratique sportive au féminin. Puis, les chapitres 3, 4 et 5 détaillent dans quelles conditions les femmes pouvaient pratiquer le sport à Montréal via deux centres sportifs, la Palestre nationale et le YWCA.

            Dans le premier chapitre, on retrouve donc les discours des élites masculines, médecins, membres du clergé ou professeurs d’éducation physiquedu début du XXe siècle, qui considèrent que le sport pourrait aider à régler de nombreux problèmes pour la population, surtout urbaine, causés par l’industrialisation. Pour ces élites, le sport peut améliorer l’hygiène de vie et la santé de ceux qui vivent en surpopulation dans des logements insalubres, rongés par les maladies – fièvre typhoïde, tuberculose, diphtérie[4]. Les médecins et les religieux francophones y voient également une manière d’affirmer la virilité de la « race canadienne-française » et d’inculquer aux jeunes hommes des qualités morales importantes – courage, endurance, discipline – qui forgeraient leur caractère. Or, la participation des femmes aux sports est en constante augmentation. Et si le sport est valorisé par les élites pour viriliser les hommes, celles-ci redoutent le même effet sur les athlètes féminines. Detellier nous fait ainsi part des différents débats à ce sujet. D’un côté, les médecins sont favorables à une participation sportive des femmes, puisque la mère a un rôle crucial dans le devenir de la « race canadienne-française ». La maternité de la femme est ainsi la principale raison pour les inciter à pratiquer des activités physiques. Si « les hommes sont incités à pratiquer le sport en vue d’incarner le citoyen idéal d’une nation puissante, les femmes le sont en vue de donner naissance à des enfants qui auront la capacité de le devenir »[5]. Cependant, le monde médical s’entend pour dire que le corps de la femme est trop fragile pour supporter des entraînements semblables aux hommes, en plus de redouter que les transformations physiques que leur corps pourrait subir masculinisent leur corps. On restreint donc le choix des pratiques sportives auxquelles les femmes devraient participer. De son côté, l’Église s’inquiète particulièrement des tenues, des comportements immodestes des jeunes sportives et du danger de viriliser les comportements féminins, qui causerait une confusion de genre.

            À travers le chapitre 2, l’auteur montre l’envers de la médaille, alors que ces discours et ces idées sont contestés par des sportives et des professeures d’éducation physique. Elle donne en exemple Myrtle Cook et Cécile Grenier, deux Montréalaises qui ont grandement influencé l’organisation du sport. Myrtle Cook est une sportive médaillée d’or aux Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928 en athlétisme[6]. Installée à Montréal en 1929 après son mariage, l’athlète écrit des chroniques sportives dans le Montreal Daily Star, jusqu’en 1969. Cook souhaite que Montréal produise des athlètes de haut niveau et à travers ses chroniques, elle veut encourager les femmes à s’entraîner et à participer à des compétitions. Elle veut mettre de l’avant une image oùla sportive est à la fois féminine et compétitive.Cécile Grenier, quant à elle, est une pionnière de l’éducation physique féminine au Québec. En 1938, elle est nommée directrice adjointe du programme d’éducation physique de la Commission des écoles catholiques de Montréal. Pour Cécile Grenier, l’activité physique permet d’intégrer des principes d’hygiènes qui améliorent la santé et permettent d’acquérir des qualités morales qui favorisent la réussite sociale. Elle croit cependant que les femmes, naturellement différentes des hommes, ne peuvent réaliser les mêmes exercices et doivent plutôt pratiquer des sports adaptés à leur condition. Il est intéressant que l’auteure présente ainsi les discours de Cook et Grenier, des femmes qui remettent en question le modèle traditionnel de la féminité et qui croient que les sports doivent être organisés par les femmes, mais qui ne partagent pas complètement les mêmes idées.

            Dans les chapitres suivants, Élise Detellier s’attarde ensuite à l’expérience vécue par les femmes qui fréquentent la Palestre nationale et le YWCA, la divisant en trois périodes. La première va de 1919, année de fondation de la Palestre, à 1931, où l’administration de la Palestre passe des mains de l’Association athlétique d’amateurs Le National, à celles de l’Association catholique de la jeunesse canadienne. L’objectif de la Palestre est d’offrir aux Canadiens français un centre sportif qui serait le pendant de ceux déjà fondés par les anglophones de Montréal, comme le YMCA et le Montreal Athletic Amateur Association. La Palestre est en effet le premier centre du genre ouvert aux francophones à Montréal. Le centre accueille une clientèle mixte et est administré par des hommes, alors que le YWCA, administré par des femmes et s’adresse exclusivement à elles. Detellier note une disparité claire entre le centre francophone et anglophone quant à ce qui est offert aux femmes : heures d’ouverture, nombres d’activités accessibles, possibilité de participer à des compétitions, etc. Au YWCA,les possibilités pour les femmes voulant pratiquer un sport sont beaucoup plus grandes. Dans les deux centres cependant, les activités sportives les plus populaires sont la gymnastique et la natation, sports approuvés par les élites, puisqu’ils soulignent la féminité et sont un bon moyen d’améliorer la santé des futures mères. Ce constat appuie encore une fois la thèse de l’auteure comme quoi les rapports de genre sont reproduits jusque dans les pratiques sportives.

            Le chapitre 4 s’attarde sur la période de 1931 à 1945, où les deux centres sportifs, bien qu’offrant toujours des sports d’équipe, proposent surtout des activités qui misent sur l’aspect social, comme les quilles, le billard et les échecs pour la Palestre et des activités de détentes pour réduire le stress au YWCA. Detellier affirme que les administrateurs restent attachés au modèle traditionnel de la féminité et l’on garantit que les sports ne masculiniseront pas les femmes, assurant ainsi de ne pas menacer l’ordre « socio-sexuel ».

            Finalement, le chapitre 5, aborde la période de 1945 à 1961. On restructure l’administration de la Palestre avec de nouveaux objectifs : améliorer la forme physique des jeunes Canadiens français, tout en leur inculquant des valeurs et des qualités nécessaires à la réussite sociale. Les femmes sont exclues des instances dirigeantes, mais une place leur est offerte dans les comités consultatifs mixtes. Pour Detellier, on reproduit ainsi de toute évidence la hiérarchie qui sous-tend les rapports de genre selon lesquels les femmes doivent épauler et conseiller les hommes. En cette période d’après-guerre, on concevait le sport comme un lieu de séduction, où les femmes doivent s’entraîner pour plaire aux hommes et se trouver un mari.C’est la raison pour laquelle on offre surtout aux femmes des sports comme la gymnastique ou le conditionnement. Même son de cloche au YWCA, dit Detellier, qui vise à organiser des activités récréatives et des activités sociales, plus que de s’attarder aux compétitions et à la performance. On offre des activités plutôt axées sur le conditionnement physique, qui favoriserait la perte de poids, un moyen de se conformer aux normes de beauté.

            En conclusion de son ouvrage, Élise Detellier affirme que l’histoire des sports féminins au Québec est complexe, du fait des tensions qui découlent des rapports de genre, de classe, de l’appartenance sociolinguistique et religieuse. Elle lance plusieurs pistes pour défricher ce sujet encore peu étudié, comme l’analyse des programmes d’éducation physique dans les institutions scolaires, qui permettraient de cerner l’expérience des jeunes filles. Elle note aussi qu’il serait intéressant de s’attarder aux pratiques sportives des ouvrières, effectivement peu abordées dans le présent ouvrage. Surtout, l’auteur indique que l’étude du Québec pour ce sujet reste particulière en raison de la forte influence de l’Église catholique et les tensions sociolinguistiques, ce qui permet de mettre en lumière la complexité des rapports de genre dans les sports féminins.

            Ce livre d’Élise Detellier sur les sports féminins au Québec est assez novateur. Il s’agit d’un domaine de recherche peu exploré et il reste encore beaucoup à écrire sur les pratiques sportives des Québécoises. L’ouvrage étant une reprise de sa thèse de doctorat, on sent facilement toute la méthodologie qui traverse ce livre, qui en facilite la lecture, mais qui le rend parfois très académique. À travers ces pages, Detellier en arrive à justifier sa thèse de manière équivoque, prenant position en traitant d’un sujet novateur en histoire du genre, mais en laissant en suspens plusieurs interrogations qui pourraient certainement faire l’objet d’autres recherches. À titre d’exemple,elle amène une question fort intéressante sur le rôle du père dans la vie des sportives : « L’influence du père semble être en fait un facteur important dans le choix des jeunes femmes de pratiquer des sports »[7].Dans un domaine comme le sport oùse construit l’identité masculine, la question de la paternité et des relations que pouvaient avoir les pères avec leurs filles sportives ou athlètes semble particulièrement intéressante. Il serait d’ailleurs digne d’intérêt de s’attarder sur la question d’une possible construction d’une identité féminine par le sport. Detellier ne s’y arrête pas particulièrement, excepté lorsqu’elle présente l’athlète Myrtle Cook, pour qui pratique sportive et féminité n’étaient pas opposés.Élise Detellier soutient également qu’il serait pertinent de faire l’analyse des représentations médiatiques des sportives dans les magazines féminins et étudier comment pouvaient se percevoir les femmes sportives elles-mêmes. Il est d’ailleurs frappant de voir comment le corps de la femme se retrouvait constamment au centre des débats. Les conclusions de Detellier confirment par ailleurs ses hypothèses, où le sport est conçu comme un espace de construction de l’identité masculine et qu’il est un lieu de reproduction des rapports de genre. Une recherche donc tout à fait pertinente, dans un domaine qui reste encore à défricher.

 


[1]Thèses et mémoires, Papyrus – Université de Montréal, <https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/ 1866/5319>

[2]DETELLIER, Élise, «Bonifier le capital humain : Le genre dans le discours médical et religieux sur les sports au Québec, 1920-1950 », Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 62, numéro 3-4, hiver-printemps 2009, p.473-499

[3]DETELLIER, Élise, Mises au jeu. Les sports féminins à Montréal, 1919-1961, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2015, p.21

[4]Ibid, p.33

[5]Ibid,p.43

[6]Myrtle Cook a remporté la médaille d’or à la course 4x100 mètres avec ses coéquipières Ethel Smith, Bobbie Rosenfeld et Jane Bell. Les Canadiennes avaient d’ailleurs établi un nouveau record du monde. Cook était une spécialiste de la course sur 100 mètres, s’étant qualifiée jusqu’à la finale de cette discipline aux mêmes Jeux olympiques.

[7]Ibid,p.90