Christine Chevalier-Caron
Université du Québec à Montréal

 

             Constatant que l’Islam en Afrique subsaharienne a, jusqu’à tout récemment suscité peu d’intérêt comparativement à celui, voire ceux, pratiqué en Afrique du Nord et au Moyen-Orient[1], l’historien Frédérick Madore a porté son attention à la forte progression de cette religion à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, de l’avènement de l’indépendance à aujourd’hui. Alors que seulement 20 % des Burkinabés-es était de confession musulmane en 1959, ce serait plus de 60 % de la population qui y adhéreraient en 2006[2]. Cette propagation a donné lieu à la multiplication des Mosquées et à la pénétration du religieux dans des espaces traditionnellement laïques. Dans son ouvrage La construction d’une sphère publique musulmane en Afrique de l’Ouest, il ne tente pas de simplement expliquer cette rapide progression, mais plutôt de voir comment cette religion se déploie dans l’espace public par le biais d’organisations en vertu des différentes branches confessionnelles, des groupes linguistiques, des parcours scolaires et universitaires, ainsi que de l’aspect générationnel, tout en voulant déconstruire le postulat affirmant que l’Islam subsaharien serait « passif » et « marginale[3] ».

             L’une des richesses de cette publication résulte de l’interdisciplinarité adoptée par l’auteur, croisant l’histoire à la sociologie et à l’anthropologie, posture méthodologiquedoublée d’un séjour de recherches à Ouagadougou. Quelques dizainesd’entretiens ont été réalisés auprès d’imams, de prêcheurs et d’hommes impliqués dans des associations musulmanes. Excluant les femmes de son échantillon malgré le fait qu’il y ait des prêcheuses au Burkina Faso, Madore souligne simplement l’importance de l’activisme islamique duquel elles font preuve. Cette mise à l’écart est expliquée par les rapports de genre quirendraient ardu l’accomplissement d’entrevues faites par des hommes auprès de femmes. Référant à l’historienne Muriel Gomez-Perez, il semble tenter de pallier cette problématique en proposant la littérature produite à ce sujet.

             En plus de la quarantaine d’entretiens ayant contribué à cette étude, différentes sources imprimées ont été utilisées, soit des journaux, tant généralistes qu’islamiques, ainsi que des archives étatiques et des communautés musulmanes. L’Islam burkinabé étant fortement médiatisé depuis les années 1990, Frédérick Madore s’est intéressé à des sermons, des enregistrements télévisuels et des sites web d’organisations religieuses. Ce corpus a donné lieu à une étude rendant compte à la fois des objectifs et des dogmes auxquels adhèrent les sujets étudiés, tout en démontrant la forte hétérogénéité des pratiques religieuses du pays.

            Identifiant trois « cohortes » distinctes d’associations islamiques depuis l’indépendance, chacune d’elles fait l’objet d’un chapitre. En plus de constater les différences importantes d’une époque à une autre, les lecteurs-trices ne peuvent indéniablement pas nier les diversités profondes d’unregroupement musulman à l’autre. Du soufisme au wahhabisme, les associations adhèrent à des dogmes souvent différents sur bien des points et ne valorisent pas le recours aux mêmes langues. Néanmoins, l’ensemble des prêcheurs et des imams souhaiteraient l’épanouissement d’un Islam pur, quoique ne définissant pas nécessairement la pureté selon les mêmes critères, et l’unicité de tous les croyants-es. Nombreux sont ceux qui émettent le désir de lutter contre le maraboutisme, pratique très courante en Afrique de l’Ouest dont au Burkina Faso, paysqui aurait été considéré, tout au long de la période coloniale, comme étant un « bastion de l’animisme[4] ». Les croyants-es adhérant au wahhabisme sont de ceux et celles qui ont lutté le plus activement dans le but d’éradiquer diverses pratiques qu’ils caractérisaient de païennes, mais s’inscrivant pourtant dans les pratiques locales de l’Islam, dont les mouvements soufis, regroupant eux-mêmes différentes tendances. À la lumière de cette étude, force est de constater que l’hétérogénéité de l’Islam, voire des Islams, au Burkina Faso s’est accentuée au courant des décennies suivantes.

             La première cohorte identifiée est celle propre à la période s’étendant de 1960 à 1973, ce qui équivaut à dire de l’indépendance à la création officielle du Mouvement sunnite. Les communautés musulmanes souhaitant encourager l’unité de tous-tes les musulmans-es du pays, tout en obtenant une plus grande reconnaissance de l’État alors dominé par les Chrétiens. Afin de réaliser ces objectifs, plusieurs croyants ont collectivement mis en place la Communauté musulmane de Haute-Volta (CMHV), association proclamée comme apolitique, mais souhaitant établir un dialogue avec les structures gouvernementales. Malgré cette volonté d’unité, des divergences au sein de la CMHV sont décritespar l’auteur.

           Ces années sont aussi marquées par la pénétration, dans la région, du wahhabisme dont les tenants finirent par s’organiser au sein du Mouvement sunnite. Madore spécifie que l’implantation de cette branche est devenue réellement déterminante à partir des années 1950 alors que le commerce avec les pays arabes était en expansion, que de plus en plus d’étudiants complétaient des études dans les universités islamiques du Moyen-Orient et par le biais de pèlerinsde retour de La Mecque. Opposés en vertu des dogmes auxquels ils adhéraient, la communauté prônant le wahhabisme luttait contre les membres du CMHV au sujet des contrôles des Mosquées de la capitale tout en critiquant le recourt au français, alors associé à l’Occident[5]. Le second chapitre révèle l’importance de la langue à la fois dans les organisations musulmanes des décennies 1970 et 1980, à la fois vectrice de divisions et d’associations.

            Débutant le second chapitre, dont le titre est « L’islam entre processus de maturation et visibilité nouvelle (1973-1991) : une cohorte marquée par l’affirmation de jeunes arabisants et francisants », en mentionnant que pendant les années 1970 ces organisations avaient la volonté de conquérir la sphère publique, projet s’étant concrétisé par la multiplication des mosquées et des médersas. Période ponctuée par les nombreux changements de gouvernement et coups d’État, l’historien rythme son analyse en inscrivant son sujet d’étude dans les contextes politique locales, sans cesse en mouvance, ainsi qu’en lien avec la politique internationale, dont en ce qui a trait aux relations avec les pays du Golfe. Les relations avec les pays exploiteurs de pétrole ont permis à de nombreux jeunes voltaïques de réaliser des études au Moyen-Orient. Les diplômés, caractérisés d’arabisants par Madore, revenant au pays en maitrisant l’arabe et ayant acquis un savoir islamique différent de celui propre à la jeunesse francophone étudiant au pays, le morcellement entre les différentes tendances religieuses se seraient accentuées. Toutefois, de ceux ayant effectué un tel séjour d’études, certains auraient acquis davantage d’ouverture, ce qui les a menés à œuvrer en faveur d’une meilleure cohabitation religieuse. Les francisants, pour leur part, ont généralement été scolarisés au Burkina dans des écoles publiques laïques et ont dû revendiquerune plus grande légitimité dans la communauté musulmane, trop souvent reléguée aux tâches administratives de grandes associations. S’étant organisée au sein des institutions scolaires en fondant des regroupements, eux-mêmes unis à la suite de la création de l’Association des élèves et étudiants musulmans du Burkina, la jeunesse francisante a pu mettre de l’avant ses propres revendications. Prônant d’abord l’unité de tous-tes les croyants-es,  les Burkinabés faisant partis de la jeunesse francisante ont œuvré afin d’éduquer et former leurs coreligionnaires francophones sur le planreligieux en organisant, par exemple, des séminaires, des projections de films et des conférences, soit  des activités qualifiées  de moderne par l’historien. Ceux-ci ont aussi tissé des liens avec différentes autres organisations, à la fois avec les jeunes arabisants afin que soient mis en place des cours d’arabe, comme avec la Communauté musulmane du Burkina Faso et le Mouvement sunnite, n’ayant pas les moyens de réaliser ce qu’ils souhaitaient. Ainsi, à travers ce chapitre, Madore décrit et analyse les communautés musulmanes en explorant les liens et les oppositions entre les associations en prenant en compte les facteurs linguistique et intergénérationnel. Ce n’est pas un hasard s’il identifie une rupture qui mène à l’émergence d’une nouvelle cohorte en 1991. Cette année est marquée par la proclamation d’une nouvelle constitution, et la consolidation du gouvernement de Blaise Compaoré, homme politique qui est restélonguement à la tête du pays, mais ayant chutésuite à un fort mouvement populaire de contestation initié par la jeunesse burkinabée, en novembre 2014.

            Engageant l’État dans « un processus de « rectification de la révolution »[6] », Compaoré aurait permis une « transition démocratique[7] » qui aurait produit une plus grande liberté politique et sociale. D’ailleurs, les libertés d’opinion et de presse étaient inscrites dans la nouvelle constitution, ce qui aurait contribué à la concrétisation de la sphère publique musulmane et à stimuler un marché du religieux. Cette pénétration de l’Islam dans la sphère publique s’est concrétiséede différentes manières, dont la tenue d’activités religieuses dans des espaces habituellement laïques et la forte médiatisation de l’Islam. Au courant de cette période, de nombreux changements sociétaux ont eu lieu, notamment au sein des communautés musulmanes qui après des décennies de confrontation se sont finalement liées par le biais de la Fédération des associations islamiques du Burkina en 2005. Prônant tous la figure du bon musulman et la moralisation de la société, l’auteur constate que certaines différences perdurent en fonction de l’appartenance linguistique. Il note d’ailleurs que les imams francophones, de plus en plus présents dans l’espace public, prendraient davantage la parole dans les débats sociaux[8] que ceux de langue arabe. Cette pénétration du politique démontre que l’Islam au Burkina Faso, d’autant plus à Ouagadougou, s’est grandement accrue depuis l’indépendance. Cette situationdémontre que les individus concernés ont la volonté de voir se consolider une société qui ne s’articulerait plus simplement autour de la figure de l’État, mais bien « d’une figure du bon musulman, qui est un bon citoyen », phénomène qui serait aussi observable au Sénégal.

            La population musulmane au Burkina Faso s’est considérablement développée au courant des cinq dernières décennies, ce qui a mené à la formation d’une importante sphère publiquelui étant relative. Traversée de multiples tendances et courants, l’histoire des communautés musulmanes de cette région en est une complexe, puisqu’à la fois marquée par des dynamiques et politiques internes, ainsi que par le contexte international. FrédérickMadore a su rendre compte de cette problématique et démontrer que les musulmans-es, d’abord mis à l’écart des instances gouvernementales dans les années 1960, ont su s’organiser afin de pallier cette situation en consolidant un espace public leur permettant de revendiquer une société autour de la figure du bon musulman et de contrebalancer le pouvoir étatique qui était aux mains des communautés chrétiennes. Aux points soulevés dans ce compte-rendu, il faut mentionner le fait que l’historien analyse aussi les rapports intergénérationnels qui ont à la fois influencé les organisations, comme ont été modifié par ce développement de l’Islam dans l’espace public, phénomène fort intéressant. Cet ouvrage contribue grandement à comprendre comment se déploie l’Islam dans une région qui n’est ni l’Afrique du Nord, ni le Moyen-Orient, tout en rendant compte du caractère polymorphe de cette religion, ce qui pourrait contribuer à déconstruire le regard essentialisant que les Occidentaux portent sur la foi musulmane qui comporte de multiples tendances.

 


[1]FrédérickMadore, La construction d’une sphère publique musulmane en Afrique de l’Ouest, Québec, Presse de l’Université Laval, 2016, p. 2

[2]Ibid, p. 4

[3]Ibid, p.2

[4]Ibid, 3

[5]Ibid, 47

[6]Ibid, p. 102

[7]Les guillemets sont usés pour ce terme, qui apparait de manière récurrente, par l’historien tout au long du dernier chapitre.

[8]Ibid,p. 151