Guillaume Bellehumeur
Université McGill

 

            Depuis quelques années déjà, les études contre-culturelles ont véritablement le vent dans les voiles. Que ce soit en France, où deux ouvrages majeurs ont paru depuis 2013[1], ou encore ici, au Québec, où en l’espace de quelques mois le champ contre-culturel s’est enrichi de deux autres ouvrages importants[2], les chercheurs s’intéressent de plus en plus à un pan de l’histoire encore en proie à une « image d’Épinal[3] » sans cesse ressassée. Le présent compte rendu s’attache au plus récent de ces ouvrages tentant d’aller au-delà des idées reçues, à savoir La contre-culture au Québec dirigé par Karim Larose et Frédéric Rondeau, paru début 2016 aux Presses de l’Université de Montréal.

            Comme il s’agit d’un ouvrage collectif, chaque section du livre — on compte quinze chapitres, en excluant l’introduction — correspond à un article rédigé par l’un des collaborateurs. À l’image de cette contre-culture dont il s’attache à étudier l’histoire, ce livre est composé comme une mosaïque plus ou moins disparate au spectre assez large, mais dont l’objectif commun contribue à la cohérence, à savoir « renouveler la réflexion sur la contre-culture au Québec en croisant des analyses provenant de plusieurs disciplines et en diversifiant les objets d’étude afin de contribuer à mieux situer le phénomène sur le plan historique et dans la longue durée[4]. »

 

La contre-culture sous toutes ses coutures

            L’ouvrage dirigé par Larose et Rondeau, même s’il ne se veut évidemment pas exhaustif, couvre de larges pans du phénomène contre-culturel. Le cadre temporel du livre s’étend de 1965, avec la fondation du groupe Fusion des Arts, à 1975, avec la tenue à Montréal de la Rencontre internationale de la contre-culture[5].

            Les chapitres un à trois traitent de musique, respectivement de free jazz[6], de rock[7] et de musique actuelle[8]. Le texte d’Éric Fillion a par ailleurs le mérite de rappeler l’importance capitale d’un lieu comme l’Asociación Española de Pedro Rubio Dumont, un cabaret situé sur la rue Sherbrooke, où se produit le quatuor de Jazz libre au milieu de tous les artistes et intellectuels gravitant dans le « milieu » contre-culturel de l’époque[9]. Jean-Pierre Sirois-Trahan pose quant à lui l’épineuse question de ce qui distingue l’avant-garde de la contre-culture[10], alors que Marie-Thérèse Lefebvre montre le véritable bouillonnement de l’underground musical québécois, notamment par l’exemple de Claude Vivier[11].

         Les chapitres quatre et cinq sont pour leur part consacrés au cinéma. Germain Lacasse et Sacha Lebel traitent de la question du sexe dans le cinéma contre-culturel[12], alors que Marc-André Robert s’attache au cinéma politique par le biais du film Une semaine dans la vie de camarades des frères Jean et Serge Gagné[13].

         Comme les deux directeurs de l’ouvrage sont des littéraires, il n’est pas étonnant que l’on fasse la part belle à la littérature. Il est vrai que le milieu contre-culturel produit des œuvres littéraires riches et étonnantes. Au chapitre six, Frédéric Rondeau précise toutefois que l’idée du « hippie » vivant joyeusement d’amour et d’eau fraîche n’est pas si présente dans la littérature contre-culturelle, qui se trouve plutôt marquée par la négativité[14]. Selon lui, les auteurs du mouvement écrivent toujours « contre » quelque chose, ce qui teinte leurs écrits de nombreuses remises en question et constats pas toujours des plus joyeux[15]. Le chapitre sept traite quant à lui de l’œuvre trop souvent oubliée de Josée Yvon[16]. Valérie Mailhot s’efforce de redonner sa juste place — pas seulement au côté de Denis Vanier — à l’œuvre radicale d’une des figures marquantes du mouvement au Québec. Le texte suivant, écrit par Simon-Pier Labelle-Hogue, s’attache à deux auteurs, à savoir Patrick Straram le Bison ravi et Louis Geoffroy, du point de vue de la drogue, du sexe et de la religion[17]. Labelle-Hogue y va notamment d’un rapprochement entre ces deux figures et celle de George Bataille[18]. Jean-Marc Larue conclut la section portant sur la littérature en traitant du théâtre contre-culturel francophone[19]. Il met l’accent sur les créations collectives et l’aspect très expérimental du théâtre de l’époque, qui est paradoxalement joué dans des salles institutionnelles, comme c’est par exemple le cas pour l’Osstidcho[20].

         Les chapitres suivants abordent divers aspects de la contre-culture n’ayant pas été traités dans l’ouvrage. Dans le chapitre dix, Anithe de Carvalho tente de démystifier l’art underground et le modèle de la « démocratie culturelle » en donnant comme exemple le cas de Jean-Paul Mousseau[21], qui affirme que « l’art est une abstraction pour spécialistes[22] ». Vient ensuite un texte de Camille St-Cerny Gosselin traitant de la bande dessinée, notamment dans les revues Mainmise et Québec-Presse[23]. Inspirés des comics de San Francisco, ces œuvres contestataires prendront beaucoup de place dans les publications du mouvement. Petit retour vers la littérature par la suite, mais cette fois d’un point de vue différent. Sébastien Dulude traite de la typographie chez Denis Vanier[24], rapprochant entre autres sa pratique du collage dadaïste, du détournement situationniste ou encore du  « collage violent punk[25] ».

         Le dernier bloc de textes s’intitule « Réseaux militants et sociaux ». Jean-Philippe Warren ouvre le bal au chapitre treize en traitant de Mainmise, sans doute la revue québécoise illustrant le mieux l’effervescence du milieu contre-culturel des années soixante-dix[26]. Il s’attache notamment à étudier les réseaux créés par ce « guide de survie pour ‘freaks’ »[27] » en suivant son évolution pendant ses huit années de publication (1970-1978). La même revue est l’objet d’étude de l’auteure suivante, Marie-Andrée Bergeron, mais celle-ci s’intéresse plutôt aux manifestations (ou à l’absence de manifestation) du féminisme dans ses pages[28]. Elle affirme que, bien que Mainmise « se montre sympathique aux revendications du féminisme et à la lutte des femmes prise au sens large, [elle] ne prend pas en compte leur oppression spécifique dans la mise en place de leur projet de société alternative[29]. » Finalement, le quinzième et dernier chapitre traite du Front de libération homosexuel du Québec[30]. Robert Schwartzwald aborde son objet en partant du « Livre de bord » qui se trouvait au local du regroupement, et que les membres enrichissaient à chaque visite. Schwartzwald postule que « c’est en tenant compte du Livre de bord dans cette étude du premier groupe gai du Québec [qu’il peut] mieux évaluer le rôle que la contre-culture y jouait.[31] »

           En conclusion, La contre-culture au Québec pose un important jalon dans l’étude du mouvement contre-culturel québécois. L’ouvrage ratisse large, mais cette ouverture est sans aucun doute liée au vide devant lequel se sont trouvés les collaborateurs. Bien que disparates, les chapitres du livre suivent tous un même fil conducteur qui permet de bien situer dans l’histoire le mouvement contre-culturel au Québec, au confluent des avant-gardes européennes et des « hippies » californiens.

           

 


[1] Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne, dir. Contre-cultures !, Paris, CNRS, 2013, 314 p.

Bernard Lacroix, Xavier Landrin, Anne-Marie Pailhès et Caroline Rolland-Diamond, dir. Les contre-cultures. Genèses, circulations, pratiques, Paris, Syllepse, 2015, 519 p.

[2] Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin. Pratiques et discours de la contreculture au Québec, Montréal, Septentrion, 2015, 266 p.

Karim Larose et Frédéric Rondeau, dir. La contre-culture au Québec, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2016, 524 p.

[3]Lacroix, op. cit. p. 8.

[4]Larose et Rondeau, op. cit. p. 15-16.

[5]Ibid. p. 13.

[6]Éric Fillion. « Jazz libre et free jazz », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 25-54.

[7]Jean-Pierre Sirois-Trahan. « L’évolution intranquille : multiplicité et rock québécois », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 55-98.

[8]Marie-Thérèse Lefebvre. « L’underground musical des années 1970 et l’émergence de la « » musique actuelle « » », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 99-138.

[9]Fillion, op. cit. p. 25-26, 38.

[10]Trahan, op. cit. p. 55-56.

[11]Lefebvre, op. cit. p. 118-119.

[12]Germain Lacasse et Sacha Lebel. « Sexe et cinéma contre-culturels : cruauté et grotesque dans l’utopie », dans Larose et Rondeau, op. cit p. 139-164.

[13]Marc-André Robert. « Une semaine dans la vie de camarades : un manifeste cinématographique », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 165-196.

[14]Frédéric Rondeau. « Ne plus appartenir au présent : la contre-culture littéraire », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 197-222.

[15]Ibid. p. 199.

[16]Valérie Mailhot. « La « » dislocation révolutionnaire « » des corps chez Josée Yvon », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 223-250.

[17]Simon-Pier Labelle-Hogue. « Sexe, grogues et religion : autour de Louis Geoffroy et Patrick Straram », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 251-282.

[18]Ibid. p. 276-277.

[19]Jean-Marc Larue. « La contre-culture et le théâtre francophone », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 283-316.

[20]Ibid. p. 297.

[21]Antihe de Carvalho. « La fin du mythe de l’art underground : Le Crash de Jean-Paul Mousseau et le modèle de la démocratie culturelle », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 317-338.

[22]Ibid. p. 333.

[23]Camille Saint-Cerny Gosselin. « Mainmise, Québec-Presse et les revues de bande dessinée », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 339-378.

[24]Sébastien Dulude. « Le livre de poésie : effractions typographiques chez Denis Vanier », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 379-414.

[25]Ibid. p. 397.

[26]Jean-Philippe Warren. « Mainmise : un almanach du village global », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 415-432.

[27]Ibid. p. 427.

[28]Marie-Andrée Bergeron. « Les libertés possibles : la reconnaissance du féminisme dans Mainmise », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 433-452.

[29] Ibid. p. 434.

[30]Robert Schwartzwald. « Le Front de libération homosexuel du Québec », dans Larose et Rondeau, op. cit. p. 453-490.

[31] Ibid. p. 455.