Adèle Clapperton-Richard
Université du Québec à Montréal

 

            Le plus récent ouvrage d’Andrée Rivard apparaît comme le volet complémentaire de son Histoire de l’accouchement dans un Québec moderne[1], qui présentait une histoire récente de la naissance dans le contexte québécois et apportait une critique des principaux changements l’ayant caractérisée depuis les années 1950, démystifiant au passage certains construits sociaux. De la naissance et des pères constitue en fait un ajout essentiel pour cerner un pan plus spécifique de l’histoire de l’accouchement au Québec : celui des discours et des pratiques liés à la paternité au cours de la seconde moitié du XXsiècle. A. Rivard inscrit ses recherches dans un contexte encore marqué par le phénomène de la « nouvelle paternité », qui connaît une popularité croissante dans les médias et vers lequel se tourne de plus en plus le regard académique, dans les domaines de la santé et des sciences sociales. Cette mouvance autour d’une figure paternelle renouvelée trouve sa source dans les années 1960 aux États-Unis, où l’on voit l’émergence de prises de conscience autour de la condition et de l’identité masculines. Ce courant entraîne des répercussions ailleurs dans le monde dans les décennies subséquentes : au Québec notamment, l’engagement des pères devient un « enjeu social majeur »[2]. Cet engouement se transforme rapidement en un véritable mouvement social dans les années 1980, moment où les pères font une entrée massive dans les lieux institutionnels de naissance[3] et où on leur permet non seulement d’être présents, mais également de laisser libre cours à leurs envies, et même, éventuellement, à leurs émotions. Ces incursions des pères dans l’espace « sacré » de l’accouchement, qui viennent carrément rompre avec « la relative indifférence à l[eur] égard […] (hormis pour ce qui a trait à leur rôle de chef de famille et de pourvoyeur) » qui caractérisait et dominait le discours depuis les années 1950, représentent un véritable changement. C’est précisément ce tournant que se propose d’explorer l’auteure.

 

            Le sujet de l’implication et du rôle des pères dans le contexte entourant l’accouchement, au cours de la période du XXe siècle, suscite un intérêt plutôt récent chez certains historiens et certaines historiennes. Si l’historiographie française comprend d’assez nombreux travaux sur la paternité qui sont venus enrichir le champ déjà très prolifique de l’histoire de la maternité, défriché dès les années 1980[4], l’historiographie anglo-saxonne s’avère encore plus riche sur ce sujet, incluant plusieurs études qui se démarquent par leur approche socioculturelle[5].  Aux États-Unis et au Canada anglais, les études touchant au sujet de la paternité le font souvent par le biais de l’exploration des questions liées aux identités de genre et aux masculinités[6]; sinon, on retrouve tout de même, dans des ouvrages sur la naissance axés sur la maternité ou sur le corps médical, un intérêt pour la place et le rôle des pères[7]. Au Québec, l’historiographie suit approximativement les mêmes tendances, quoiqu’avec un certain décalage. A. Rivard révèle ainsi que la recherche au Québec demeure encore « […] peu loquace concernant la question particulière de l’implication des pères au cours de la période périnatale […] »[8]. L’auteure, soulignant que l’histoire contemporaine des pères franco-québécois a été jusqu’à présent peu étudiée, souhaite justement lever le voile sur leurs réalités, principalement celles de leur présence (ou de leur absence) dans les moments entourant la naissance de leur enfant.

 

            Sa recherche se structure en six chapitres qui permettent de tracer un portrait étendu de la figure paternelle, depuis les discours prescriptifs, étatiques et médicaux, entourant la naissance, jusqu’au gain d’une certaine liberté quant aux choix individuels des parents, en passant par les changements dans les pratiques, occasionnés par la promotion de nouvelles perspectives sur l’accouchement. Son ouvrage apparaît non seulement comme une contribution importante au milieu de la recherche historique, mais également comme une étude qui apporte un regard critique pouvant intéresser des intervenants et intervenantes dans le domaine de la santé ou encore des personnes oeuvrant dans des groupes communautaires auprès des familles. L’auteure met bien en évidence les défis méthodologiques et même éthiques reliés à son sujet de prédilection : elle souligne à juste titre qu’il s’agit d’analyser des réalités complexes, « de reconstituer l’histoire de la vie privée »[9]. N’empêche, elle exploite très bien ses sources primaires et secondaires, variées, qui intègrent des documents écrits[10], mais aussi des témoignages recueillis par l’auteure dans le cadre de sa précédente recherche sur l’accouchement. Son analyse croisée des diverses sources lui a permis de dégager des éléments clés, notamment en ce qui a trait à l’écart entre le discours ambiant – médical – et les pratiques – des familles et des individus.

 

            En regard des questions centrales qui orientent sa recherche, concernant l’évolution de l’implication des pères et les causes de ces changements, elle postule que les transformations entourant la paternité sont le fruit d’une « interaction entre l’évolution des sensibilités masculines à l’égard de la famille (des transformations d’ordre psychologique) et les répercussions des actions et préoccupations d’autres acteurs à l’oeuvre dans divers milieux, en particulier politique et sanitaire »[11]. Ainsi, pour l’auteure, si le tournant majeur qui s’opère dans les années 1980 quant aux mentalités et aux pratiques liées à la paternité peut paraître de prime abord surprenant, il survient dans une conjoncture où des changements s’opéraient déjà depuis quelques années, et où certains courants – notamment celui de l’humanisation des naissances – semblaient devenir de moins en moins marginaux. Ce renouveau des prescriptions et des préoccupations à l’égard des pères puiserait en fait son origine dans un « changement des affects » qui se serait déployé dès les années 1950[12]. En énonçant cette thèse, A. Rivard participe ainsi à enrichir et nuancer non seulement l’histoire des pères de famille du Québec contemporain, mais également celle de la famille francophone québécoise issue de la classe moyenne, en reconsidérant ses mœurs et ses pratiques dans des perspectives plus larges et plus intimes à la fois.

 

            Si d’une part elle rappelle avec justesse que le contexte socio-culturel de la première moitié du XXe siècle, en définissant des critères de moralité genrée et en construisant des modèles masculins et féminins pour lutter idéologiquement contre une modernité jugée menaçante, renforce la division sexuelle du travail et cristallise une valorisation du rôle paternel traditionnel – celui de pourvoyeur et de protecteur de la famille[13] (chapitres 1 et 2) – elle fait bien ressortir qu’à travers l’influence des normes sociales, certaines « modulations individuelles [viennent] témoigne[r…] d’une complexité humaine qui doit être prise en compte »[14] (chapitres 3 et 4).

 

            Cet écart « entre les modèles imposés et les vécus »[15] est bien démontré par de nombreux exemples que l’auteure puise dans les histoires vécues des femmes et des hommes qu’elle a interrogés[16]. En parallèle de ces initiatives personnelles venant de parents – et surtout de pères – désirant s’impliquer autrement, c’est aussi grâce au soutien de certains médecins qui n’ont pas craint « de se dresser contre la grisaille du conformisme »[17] qu’une nouvelle culture de l’accouchement a pu se forger dès les années 1970, appuyée par de nouvelles figures[18] (chapitre 5) venues faire contre-poids à la documentation imposante produite dans les années 1950 et 1960, qui venait renforcer le discours prescriptif mettant en valeur uniquement « le modèle moderne de l’accouchement à l’hôpital »[19].C’est dans cette même conjoncture que naissent certains projets novateurs, notamment l’accouchement en chambre de naissance[20]ou encore que croît la popularité de nouvelles techniques, surtout celles de l’accouchement naturel et « sans violence » mises de l’avant par le Dr Frédérick Leboyer[21] (chapitre 6).

 

            L’ouvrage d’Andrée Rivard, bien que peu volumineux, est dense ; on y retrouve une analyse aboutie, garnie de multiples références et surtout riche d’un dépouillement actif des sources. L’auteure parvient à cerner le moment clé où s’opère la transition, dans les années charnières de 1950 à 1970, vers un modèle de la naissance où les pères pourront figurer en toute légitimité et en toute liberté. Si la médicalisation des naissances vers le milieu du XXe siècle avait exclu de facto l’implication des conjoints dans le processus périnatal et surtout dans les départements d’obstétrique, pour plusieurs hommes, « […] la perspective de s’engager plus à fond dans l’accouchement [sera] suffisamment stimulante pour [les amener à] emprunter des voies inhabituelles, quitte à affronter un système médical récalcitrant et à transgresser les normes de masculinité »[22]. Les considérations d’Andrée Rivard l’amènent à élargir sa réflexion, notamment par rapport au rôle des hommes, qu’ils soient pères ou non, en matière de changement social, ainsi qu’à ouvrir la question de la pluralité des modèles familiaux actuels et des enjeux identitaires que cela soulève.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]     Andrée Rivard, Histoire de l’accouchement dans un Québec moderne, Montréal, remue-ménage, 2014, 450 p. L’auteure ne s’en cache pas, au contraire, en stipulant que De la naissance et des pères « constitue en quelque sorte le prolongement » de son premier ouvrage sur l’histoire de l’accouchement, en mettant cette fois en lumière « la dimension importante de la part des pères ». (Andrée Rivard, De la naissance et des pères, Montréal, remue-ménage, 2016,  p. 13).

[2]     Ibid., p. 10.

[3]     Ibid., p. 11.

[4]     L’auteure nomme les figures incontournables dans ce champ de recherche que sont Yvonne Knibiehler, Françoise Thébaud, Marie-France Morel et Catherine Fouquet, pour ne nommer que celles-là. Elle cite également l’ouvrage de Marianne Caron-Leulliez et Jocelyne George, qui s’inscrit dans une historiographie plus récente : L’accouchement sans douleur : Histoire d’une révolution oubliée, Paris, Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, 2004.

[5]     L’auteure fait référence aux travaux de Laura King notamment : « Now You See a Great Many Men Pushing Their Pram Proudly », Cultural and Social History, vol. 10, no 4 (2013), p. 599-617 ; « Hidden Fathers? The Significance of Fatherhood in Mid-Twentieth-Century Britain », Contemporary British History, vol. 26, no 1 (2012), p. 25-46 ; Family Men. Fatherhood and Masculinity in Britain, 1914-1960, Oxford, Oxford University Press, 2015.

[6]     Voir notamment : Michael S. Kimmel, Manhood in America : A Cultural History, New York, Oxford University Press, 2012 (1996) ; C. Dummit, The Manly Modern : Masculinity in Postwar Canada, Vancouver, UBC Press, 2007 ; Joy Parr et Mark Rosenfield, dir., Gender and History in Canada, Toronto, Copp Clark, 1996 ; Scott Coltrane, Family Man : Fatherhood, Housework and Gender Equity, New York et Oxford, Oxford University Press, 1996.

[7]     A. Rivard cite à ce sujet les travaux de Judith Walzer Leavitt, Jacqueline H. Wolf et Paula A. Michaels.

[8]     À l’exception des travaux de Peter Gossage et de Vincent Duhaime qui se concentrent exclusivement sur les pères de famille et l’identité masculine paternelle, la majorité des études abordent le sujet de la paternité « par la bande », pour reprendre les mots de l’auteure, principalement à travers le prisme de l’histoire du genre ou de la famille. (Andrée Rivard, op. cit., p. 12).

[9]     Ibid., p. 15.

[10]   Son corpus est constitué notamment de guides de préparation à la naissance, écrits tant par des médecins des secteurs public et privé que par des éducatrice prénatales venant du privé, d’écrits scientifiques et non-scientifiques de médecins et de parents, d’ouvrages médicaux adressés à des gens dans le domaine de la santé (médecins et infirmiers et infirmières) ou au grand public, d’imprimés gouvernementaux (rapports, recommandations sanitaires, politiques), comme la publication La mère canadienne et son enfant, qui s’est avérée une source essentielle pour « comprendre les vues des autorités sanitaires canadiennes à l’égard des rôles maternels et paternels ». (Ibid., p. 15).

[11]   Ibid., p. 16.

[12]   Ibid.

[13]   Ibid., p. 24.

[14]   Ibid., p. 42.

[15]   Ibid., p. 83.

[16]   L’auteure donne l’exemple d’un couple, Christine et Henri, qui, au début des années 1960, ont dû tenir tête au corps médical et infirmier pour vivre l’accouchement ensemble, en plaidant la reconnaissance du « droit du père à voir naître son bébé ». (Ibid., p. 85).

[17]   Dr. Robert A. Bradley, La femme enceinte : ses angoisses, ses problèmes, ses joies, son hygiène sexuelle. Le rôle actif du mari pendant la gestation et l’accouchement, trad. 1968, Éditions de l’Homme (1ère éd. 1965), cité dans Ibid., p. 91.

[18]   Contribuent à cette nouvelle vision de la naissance les éducatrices prénatales québécoises Trude Sekely et Yvette Pratte-Marchessault. Cette dernière fait notamment paraître en 1976 le premier livre préparatoire à l’accouchement exclusivement adressé aux pères : Futur père, votre rôle pendant la grossesse et l’accouchement.

[19]   Ibid, p. 67.

[20]   A. Rivard montre l’expérience qui a eu lieu dans un hôpital de Saint-Joseph de Beauceville vers la fin des années 1970, et qui se forme subséquemment à la pratique pionnière de l’Hôpital général juif de Montréal, où le concept de « chambre d’accouchement » prend forme dès 1978. (Ibid., p. 132-134).

[21]   Selon l’auteure, la parution de son ouvrage Pour une naissance sans violence en 1974 marque un tournant important dans l’histoire de la naissance, non seulement en France mais aussi au Québec, où il connaît un succès considérable. Par exemple, les parents se serviront de cette œuvre « pour convaincre les médecins de traiter leur nouveau-né avec tous les égards qui lui sont dus, mais aussi pour justifier une participation plus active du père en salle d’accouchement ». (Ibid., p. 121).

[22]   En même temps, les mouvements de libération des femmes, de plus en plus assumés et présents dans l’espace public québécois dans les années 1960 et 1970, viendront contribuer à certaines prises de conscience et à l’ébranlement de certains tabous normés et genrés. (Ibid., p. 141).